Le mirage européen de Tel Aviv

Certains Israéliens ont exprimé leur satisfaction par rapport au fait que Tel Aviv a été frappée par une attaque. Jamais la distance entre cette ville et le reste d’Israël n’a été aussi grande.

Meron Rapoport, Middle East Eye, mercredi 15 juin 2016

Les Israéliens profitent d'une sortie près du port de Tel Aviv le 3 avril 2009 (AFP)

Dans les heures qui ont suivi l’attaque de mercredi dernier à Tel Aviv, où deux Palestiniens armés ont ouvert le feu et tué quatre Israéliens dans un café, les médias israéliens abondaient de rapports de célébrations dans les villes palestiniennes de Gaza à Bethléem, et même Jérusalem-Est. On ne sait pas combien de personnes ont participé aux manifestations spontanées de soutien à ces meurtres, mais c’était suffisant pour attirer les condamnations attendues et les réactions consternées de la part de nombreux politiciens et commentateurs israéliens.

L’inattendu, ce sont les remarques joyeuses de nombreux Israéliens de droite sur leurs comptes personnels sur les réseaux sociaux.

« Le plus important est que cela [l’attaque] s’est produit à Tel Aviv. Quelle joie », a écrit une activiste d’extrême droite. D’autres ont écrit des postes similaires. L’auteure du « poste enjoué » a été jusqu’à diffuser un clip vidéo dans lequel elle défend son point de vue. Tel Aviv a eu ce qu’elle mérite, selon elle.

Les réseaux sociaux peuvent être trompeurs, il est donc difficile d’estimer combien d’Israéliens partagent ce sentiment vindicatif vis-à-vis de Tel Aviv, mais c’est sûrement une autre indication de la façon dont l’État de Tel Aviv, comme on l’appelle souvent, est considéré par beaucoup d’Israéliens comme une ville qui s’est déconnectée de la société israélienne traditionnelle, des valeurs juives et même du conflit israélo-palestinien, en laissant la souffrance aux autres Israéliens.

La vérité est que Tel Aviv est loin d’être à l’abri des conflits. Depuis la guerre de 1967, elle a été la cible d’attaques et d’attentats, y compris d’attentats-suicides au cours de la deuxième Intifada. Pourtant, sur le plan politique, il est vrai que Tel Aviv diffère radicalement du reste d’Israël. Lors des dernières législatives, les trois partis plutôt de gauche – le parti travailliste, Meretz et la Liste commune – ont remporté la majorité absolue avec plus de 50 % dans la ville. D’autres partis centristes comme Yesh Atid de Yair Lapid ont recueilli 18 %.

À Haïfa, même avec sa considérable population palestinienne, les trois partis de gauche n’ont recueilli que 38 % des scrutins. À Jérusalem, la plus grande ville d’Israël et capitale auto-déclarée, ces mêmes partis ont réuni 15 % des voix. Les partis centristes ont obtenu 11 %. Jamais la différence entre Tel Aviv et le reste d’Israël n’avait été si marquée.

Ces élections sont juste un aspect de l’histoire. Le week-end précédant l’attaque, plus de 150 000 Israéliens ont participé à la parade annuelle de la gay pride à Tel Aviv, laquelle est devenue une sorte de symbole de l’ouverture et de la tolérance de la ville, surtout si on la compare à la gay pride de l’année dernière à Jérusalem, au cours de laquelle l’un des participants a été poignardé à mort par un extrémiste juif ultra-orthodoxe.

Le gouvernement israélien de droite regarde peut-être la « gauchiste » Tel Aviv d’un air soupçonneux, mais il a appris à utiliser – ou à abuser de – son image libérale. Il a parrainé un voyage pour plus de 50 journalistes afin de couvrir la gay pride de Tel Aviv, en essayant de promouvoir l’image d’Israël comme « la seule démocratie du Moyen-Orient ». Pas étonnant que certains militants homosexuels aient décrit l’ensemble du défilé comme une tentative de « recouvrir d’un vernis rose » (« pink-wash ») l’occupation de la Cisjordanie par Israël.

Il ne s’agit pas seulement d’un jeu d’images. Lorsqu’une douzaine de policiers en civil ont battu un citoyen palestinien d’Israël près d’un supermarché où il travaillait à Tel Aviv, tout simplement parce qu’il avait refusé de montrer sa carte d’identité, les employés du supermarché – principalement des juifs – n’ont pas hésité à affronter les policiers dans un acte de solidarité.

Ce n’est peut-être pas un hasard si les deux Palestiniens armés impliqués dans l’attaque de mercredi dernier ont été arrêtés plutôt qu’exécutés, comme cela fut le cas après certaines attaques à Jérusalem et ailleurs ces derniers mois.

Le maire de Tel Aviv, Ron Huldai, n’a pas peur de lier l’attaque à la situation en Cisjordanie.

« Vous ne pouvez pas maintenir les gens dans une situation d’occupation et espérer qu’ils vont conclure que tout va bien », a-t-il déclaré à une station de radio israélienne, critiquant vivement les politiciens de droite.

Cette brouille entre Tel Aviv et le reste d’Israël a des racines profondes. Contrairement à Jérusalem, Tel Aviv est une ville nouvelle – elle n’a pas de lieux saints. Elle ne repose pas sur l’histoire juive lointaine. Elle est la manifestation la plus importante du sionisme laïque.

Dans l’actuelle lutte pour l’âme d’Israël, Tel Aviv en est venue à représenter l’« israélité » contre la « judéité ». Certains chercheurs définissent cela comme une lutte entre l’universalisme et le particularisme, entre la démocratie israélienne et l’ethnocratie juive. La réalité israélienne est peut-être plus compliquée que ces termes simplistes, mais peu importent les définitions, il est clair que Tel Aviv est en train de perdre la partie.

Au mépris peut-être des processus en dehors de la ville, Tel Aviv accroît sciemment son détachement par rapport au reste d’Israël. Beaucoup d’habitants de Tel Aviv voient leur ville comme une partie de l’Occident, une partie de l’Europe, tandis que le reste d’Israël appartient, selon eux, à la bigoterie moyen-orientale, qu’elle soit juive ou musulmane.

De manière assez symbolique, l’endroit même où l’attaque sanglante de mercredi a eu lieu montre cette tendance. Le centre commercial Sarona Market a été construit sur les restes d’une colonie agricole fondée par des membres de la Société des Templiers allemands à la fin du XIXe siècle. Comme la plupart de ses habitants étaient des sympathisants du régime nazi, ils ont été expulsés par les Britanniques pendant la Seconde Guerre mondiale. Après la guerre de 1948, les vieilles maisons allemandes ont été utilisées comme bureaux gouvernementaux pour le nouvel État d’Israël.

Il y a dix ans, la municipalité de Tel Aviv a décidé d’investir des millions de dollars dans la préservation et la rénovation de ces bâtiments anciens. Elle est même allée jusqu’à les déplacer de plusieurs dizaines de mètres sur des rails spéciaux de sorte qu’ils ne soient pas endommagés.

Ce fut une décision étrange. Tel Aviv néglige systématiquement son passé palestinien ; de plus, ces bâtiments n’ont aucune valeur architecturale particulière. Leur histoire liée au nazisme ne présentait aucun souvenir heureux. Leur seul avantage, peut-être, était qu’ils représentaient un héritage européen, loin du Moyen-Orient confus. Exactement ce que Tel Aviv a voulu et veut adopter.

Pourtant, Tel Aviv ne fait pas partie de l’Europe. Elle fait partie intégrante du sanglant conflit israélo-palestinien. Les deux Palestiniens armés ne connaissaient certainement pas l’histoire de ce centre commercial, mais ils ont préféré l’attaquer plutôt que le ministère de la Défense et le quartier général de l’armée israélienne, situés de l’autre côté de la rue, à moins de deux cents mètres de là où les fusillades se sont produites.

Ce centre commercial de type européen, avec ses cafés pleins, semble aussi loin que possible de la réalité de la Cisjordanie, à environ 70 km. C’est probablement la raison pour laquelle il a été choisi.

Il est peu probable que cette attaque sorte Tel Aviv de son mirage européen. Au lendemain de la fusillade, la ville était calme et ses cafés étaient pleins comme d’habitude. Si un référendum était proposé aux habitants de Tel Aviv, ils voteraient massivement en faveur du retrait militaire israélien de Cisjordanie. Cependant, Tel Aviv se sent tellement coupée du reste d’Israël qu’elle a même renoncé à ses efforts visant à changer le cours de la politique israélienne. Elle préfère donc revenir à la normale, continuer à croire qu’elle est une ville européenne au Moyen-Orient.

Meron Rapoport, journaliste et écrivain israélien, a remporté le prix Naples de journalisme grâce à une enquête qu’il a réalisée sur le vol d’oliviers à leurs propriétaires palestiniens. Ancien directeur du service d’informations du journal Haaretz, il est aujourd’hui journaliste indépendant.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation