Le lion et la gazelle

Uri Avnery - 19 avril 2008, mercredi 23 avril 2008

L’ENIGME qui est en train d’occuper les his­to­riens est la sui­vante : comment une toute petite com­mu­nauté d’exilés baby­lo­niens s’est-elle trans­formée en dia­spora mon­diale de mil­lions de per­sonnes ? Il n’y a à cela qu’une réponse convain­cante : la conversion.

CETTE NUIT, les Juifs du monde entier célè­breront le Seder, la seule céré­monie qui unisse les Juifs de partout dans le mythe fon­dateur de la judéité : la sortie d’Egypte.

Chaque année, je m’émerveille devant le génie de cette céré­monie. Elle unit toute la famille, et chacun, du véné­rable grand-​​père au plus petit enfant, y joue un rôle. Elle engage tous les sens : vue, ouïe, odorat, goût et toucher. Le texte sim­pliste de la Hag­gadah, le livre qui est lu à haute voix, la nour­riture sym­bo­lique, les quatre verres de vin, le fait de chanter ensemble, la répé­tition exacte de chacun de ces éléments chaque année, tout ceci imprime dans la conscience des enfants dès leur plus jeune âge un sou­venir indé­ra­ci­nable qu’ils por­teront avec eux jusque dans la tombe, qu’ils soient croyants ou non. Ils n’oublieront jamais la sécurité et la chaleur de la grande famille autour de la table de Seder, et, même très âgés ils s’en sou­vien­dront avec nos­talgie. Un cynique pourrait y voir un parfait exemple de lavage de cerveaux.

Face à la puis­sance de ce mythe, qu’importe si la sortie d’Egypte n’a en réalité jamais eu lieu ? Des mil­liers de docu­ments égyp­tiens déchiffrés ces der­nières années ne laissent pas de place au doute : l’exode de foules de gens, comme il est décrit dans la Bible, ou quoi que ce soit y res­sem­blant, n’est tout sim­plement jamais arrivé. Ces docu­ments, qui couvrent dans le moindre détail chaque période et chaque partie de Canaan à cette époque, prouvent sans le moindre doute, qu’il n’y a pas eu de "conquête de Canaan" et pas de royaume de David et Salomon. Pendant une cen­taine d’années, les archéo­logues sio­nistes ont déployé des efforts inlas­sables pour trouver ne serait-​​ce qu’une preuve en soutien au récit biblique, tout cela en vain.

Mais c’est sans aucune impor­tance. Dans la com­pé­tition entre l’histoire "objective" et le mythe, le mythe qui répond à nos besoins gagnera tou­jours, et gagnera de loin. Il n’est pas important de savoir ce qui est arrivé, ce qui est important est ce qui enflamme notre ima­gi­nation. C’est elle qui guide nos pas jusqu’à ce jour.

LE RÉCIT BIBLIQUE rejoint les docu­ments his­to­riques uni­quement autour de l’année 853 avant Jésus-​​Christ, quand dix mille soldats et deux mille chars d’Ahab, roi d’Israël, par­ti­ci­pèrent à la for­mi­dable coa­lition des royaumes de Syrie et de Palestine contre l’Assyrie. La bataille, qui fut relatée par les Assy­riens, eut lieu à Qarqar en Syrie. L’armée assy­rienne fut retardée, sinon défaite.

(Une note per­son­nelle : je ne suis pas his­torien, mais depuis de nom­breuses années je réfléchis à notre his­toire et essaie de tirer quelques conclu­sions logiques, qui sont sou­li­gnées ici. La plupart d’entre elles sont sou­tenues par un consensus qui com­mence à appa­raître chez des cher­cheurs indé­pen­dants à travers le monde.)

Les royaumes d’Israël et de Judée, qui occu­paient une partie du ter­ri­toire entre la Médi­ter­ranée et le Jourdain n’étaient pas dif­fé­rents des autres royaumes de la région. Selon la Bible même, les gens sacri­fiaient à diverses divi­nités païennes "sur toutes les hau­teurs et sous tous les arbres verts". (1 Rois, 14 :23).

Jéru­salem était une toute petite ville de marché, beaucoup trop petite et beaucoup trop pauvre pour que tout ce qui est décrit dans la Bible ait pu avoir lieu à cet endroit et à cette époque. Dans les livres de la Bible qui ont trait à cette période, l’appellation de "Juif" (Yehudi en hébreu) apparaît à peine, et là où elle apparaît, elle se réfère sim­plement aux habi­tants de Judée, la région autour de Jéru­salem. Quand un général assyrien fut appelé "à ne pas parler avec nous dans la langue juive" (2 Rois 18 :26), il s’agissait d’un dia­lecte local judéen issu de l’hébreu.

La révo­lution "juive" eut lieu pendant l’exil baby­lonien (587539 av. J-​​C). Après la conquête baby­lo­nienne de Jéru­salem, des membres de l’élite judéenne furent exilés à Babylone, où ils entrèrent en contact avec les cou­rants culturels impor­tants de l’époque. Le résultat en fut une des grandes créa­tions de l’humanité : la religion juive.

Après quelque cin­quante années, cer­tains de ces exilés sont retournés en Palestine. Ils ont apporté avec eux le nom de "Juifs", appel­lation d’un mou­vement reli­gieux, idéo­lo­gique et poli­tique, très sem­blables aux "sio­nistes" de notre époque. Par consé­quent, on ne peut parler de "judaïsme" et de "Juifs" – au sens actuel du terme – que depuis lors. Durant les 500 ans qui sui­virent, la religion mono­théiste juive se cris­tallisa peu à peu. C’est aussi à cette époque que la plus remar­quable création lit­té­raire de tous les temps, la Bible hébraïque, fut écrite. Les auteurs de la Bible n’avaient pas l’intention d’écrire l’ « his­toire », au sens où on l’entend aujourd’hui, mais plutôt un texte reli­gieux, édifiant et instructif.

POUR COM­PRENDRE la nais­sance et le déve­lop­pement du judaïsme, on doit prendre en consi­dé­ration deux fac­teurs importants :

(a) Dès le début, quand les "Juifs" revinrent de Babylone, la com­mu­nauté juive dans ce pays était une minorité parmi les Juifs dans leur ensemble. Pendant la période du "Second Temple", la majorité des Juifs vivaient à l’étranger, dans des régions connues aujourd’hui sous les noms d’Irak, Egypte, Libye, Syrie, Chypre, Italie, Espagne, et ainsi de suite.

Les Juifs de cette période n’étaient pas une "nation" – l’idée même de nation n’existait pas encore. Les Juifs de Palestine ne par­ti­ci­pèrent pas aux rebel­lions des Juifs de Libye et de Chypre contre les Romains, et les Juifs de l’étranger ne par­ti­ci­pèrent pas à la grande révolte des Juifs dans ce pays. Les Mac­chabées n’étaient pas des com­bat­tants nationaux mais reli­gieux, un peu comme les Talibans de nos jours, et ils tuèrent beaucoup plus de juifs hel­lé­nisés que de soldats ennemis.

(b) La dia­spora juive n’était pas un phé­nomène unique. Au contraire, à l’époque c’était la norme. Des notions comme celle de "nation" appar­tiennent au monde moderne. Pendant la période du "Second Temple" et après, la structure socio­po­li­tique domi­nante était une com­mu­nauté politico-​​religieuse jouissant d’autonomie et non attachée à un ter­ri­toire par­ti­culier. Un juif d’Alexandrie pouvait épouser une juive de Damas, mais pas la femme chré­tienne de l’autre côté de la rue. Elle, pour sa part, pouvait épouser un chrétien de Rome, mais pas son voisin hel­lé­nis­tique. La dia­spora juive n’était que l’une de ces nom­breuses communautés.

Cette orga­ni­sation sociale fut pré­servée dans l’empire byzantin, adoptée plus tard par l’empire ottoman et on la trouve encore dans la loi israé­lienne. Aujourd’hui, un Israélien musulman ne peut pas épouser une Israé­lienne juive, un druze ne peut pas épouser une chré­tienne (ou du moins pas en Israël même). Les druzes, soit dit en passant, sont une sur­vi­vance de ce type de diaspora.

Les Juifs furent uniques sous un seul aspect : après que les peuples euro­péens ont évolué gra­duel­lement vers de nou­velles formes d’organisation, et ont fini par se trans­former en nations, les Juifs sont restés ce qu’ils étaient : une dia­spora com­mu­nau­taire et religieuse.

L’ENIGME qui est en train d’occuper les his­to­riens est la sui­vante : comment une toute petite com­mu­nauté d’exilés baby­lo­niens s’est-elle trans­formée en dia­spora mon­diale de mil­lions de per­sonnes ? Il n’y a à cela qu’une réponse convain­cante : la conversion.

Le mythe juif moderne dit que presque tous les Juifs sont des des­cen­dants de la com­mu­nauté juive qui vivait en Palestine il y a 2.000 ans et qui fut chassée par les Romains en 70 après J-​​C. Cela est, bien sûr, sans fon­dement. L’"expulsion du pays" est un mythe reli­gieux. Dieu se fâcha contre les Juifs à cause de leurs péchés et les chassa de leur pays. Mais les Romains n’avaient pas l’habitude de déplacer les popu­la­tions, et il est évident qu’une grande partie de la popu­lation du pays y resta après la révolte des Zélotes et après le sou­lè­vement de Bar-​​Kochba, et que la plupart des Juifs vivaient en dehors du pays depuis longtemps.

A l’époque du Second temple et par la suite, le judaïsme était une religion pro­sélyte par excel­lence [en français dans le texte – ndt]. Durant les pre­miers siècles après J-​​C, il a farou­chement rivalisé avec le chris­tia­nisme. Alors que les esclaves et autres peuples opprimés de l’empire romain étaient plus attirés par la religion chré­tienne, avec son his­toire humaine émou­vante, les classes supé­rieures pen­chaient vers le judaïsme. Dans tout l’empire, un grand nombre de per­sonnes ado­ptèrent la religion juive.

L’origine de la com­mu­nauté juive des "Ash­kénaze" est par­ti­cu­liè­rement curieuse. A la fin du premier mil­lé­naire apparut en Europe – appa­remment de nulle part – une très large popu­lation juive, dont l’existence n’est pas men­tionnée aupa­ravant. D’où venait-​​elle ?

Il y a plu­sieurs théories. La théorie clas­sique sou­tient que les Juifs errèrent de la zone médi­ter­ra­néenne vers le nord, s’installèrent dans la vallée du Rhin et de là fuirent les pogroms pour aller en Pologne, à l’époque le pays le plus libéral d’Europe. De là, ils se dis­per­sèrent en Russie et en Ukraine, emportant avec eux un dia­lecte ger­ma­nique qui devint le yiddish. L’universitaire de Tel-​​Aviv Paul Wexler affirme, pour sa part, que le yiddish n’était pas à l’origine une langue ger­ma­nique mais une langue slave. Un grande partie de la com­mu­nauté juive ash­kénaze, selon cette théorie, sont des des­cen­dants des Sorbes, peuple slave qui vivait en Alle­magne orientale et fut contraint d’abandonner son ancienne croyance païenne. Beaucoup d’entre eux pré­fé­rèrent devenir juifs plutôt que chrétiens.

Dans un livre récent au titre pro­vo­cateur "Quand et comment le peuple juif fut inventé", l’historien israélien Shlomo Sand prétend – comme Arthur Koestler et d’autres avant lui – que la plupart des juifs ash­ké­nazes des­cendent en réalité des Khazars, un peuple turc qui créa, il y a plus d’un millier d’années, un grand royaume dans ce qui est aujourd’hui le sud de la Russie. Le roi khazar se convertit au judaïsme, et, selon cette théorie, les juifs d’Europe orientale sont pour la plupart des des­cen­dants de convertis khazars. Sand croit aussi que la plupart des juifs sépha­rades des­cendent de tribus arabes et ber­bères d’Afrique du nord converties au judaïsme au lieu de devenir musul­manes, et qu’ils se sont joints à la conquête arabe de l’Espagne.

Quand la com­mu­nauté juive a cessé d’être pro­sélyte, les juifs sont devenus une com­mu­nauté ethnico-​​religieuse fermée (comme dit le Talmud : "Les convertis sont pour Israël comme une maladie de peau").

Mais la vérité his­to­rique, quelle qu’elle soit, n’est pas tel­lement impor­tante. Le mythe est plus fort que la vérité, et il dit que les Juifs furent expulsés de ce pays. C’est une part essen­tielle dans la conscience juive moderne, et aucune recherche uni­ver­si­taire ne peut l’ébranler.

DANS LES 300 der­nières années, l’Europe est devenue "nationale". La nation moderne a rem­placé les modèles sociaux anté­rieurs, tels que la ville-​​Etat, la société féodale et l’empire dynas­tique. L’idée nationale a emporté tout ce qui était avant elle, y compris l’histoire. Chacune de ces nou­velles nations a modelé sa propre "his­toire ima­gi­naire". En d’autres termes, chaque nation a remanié d’anciens mythes et faits his­to­riques pour constituer une "his­toire nationale" qui pro­clame son impor­tance et sert de ciment unificateur.

La Dia­spora juive, qui – comme indiqué ci-​​dessus – était "normale" il y a 2.000 ans, devint "anormale" et excep­tion­nelle. Ceci attisa la haine des Juifs qui était d’une cer­taine façon ram­pante dans l’Europe chré­tienne. Comme tous les mou­ve­ments nationaux en Europe étaient plus ou moins anti­sé­mites, beaucoup de juifs sen­tirent qu’ils étaient laissés "en dehors", qu’ils n’avaient pas leur place dans la nou­velle Europe. Cer­tains d’entre eux déci­dèrent que les juifs devaient se conformer au nouveau Zeit­geist [esprit du temps – ndt] et trans­former la com­mu­nauté juive en une "nation" juive.

Pour ce faire, il était néces­saire de recons­truire et de réin­venter une his­toire juive et de la trans­former à partir des annales d’une dia­spora ethnico-​​religieuse en l’histoire épique d’une "nation". Le travail fut entrepris par un homme qui peut être considéré comme le parrain de l’idée sio­niste : Heinrich Graetz, juif allemand qui fut influencé par le natio­na­lisme allemand et créa l’histoire juive "nationale". Ses idées ont formé la conscience juive jusqu’à ce jour.

Graetz considéra la Bible comme si elle était un livre d’histoire, col­lecta tous les mythes et créa une version his­to­rique continue et com­plète : la période des Pères, l’exode d’Egypte, la conquête de Canaan, le "Premier Temple", l’exil à Babylone, le "Second Temple", la des­truction du Temple et l’exil. C’est l’histoire que nous avons tous appris à l’école, la fon­dation sur laquelle le sio­nisme fut construit.

LE SIO­NISME repré­senta une révo­lution dans de nom­breux domaines, mais sa révo­lution mentale fut incom­plète. Son idéo­logie trans­forma la com­mu­nauté juive en un peuple juif, et le peuple juif en une nation juive– mais sans jamais définir clai­rement les dif­fé­rences entre eux. Pour per­suader les masses juives d’Europe orientale plutôt reli­gieuses, il fit un com­promis avec la religion et mélangea tous les termes en un grand cocktail – la religion est aussi une nation, la nation est aussi une religion, et plus tard il affirma qu’Israël était un "Etat juif" qui appar­tenait à ses citoyens (juifs ?) mais aussi au "peuple juif" à travers le monde. La doc­trine israé­lienne offi­cielle est qu’Israël est un "Etat-​​nation juif", mais la loi israé­lienne définit étroi­tement un Juif seulement comme une per­sonne qui appar­tient à la religion juive.

Herzl et ses suc­ces­seurs ne furent pas assez cou­rageux pour faire ce que Mus­tapha Kemal Atatuk fit quand il fonda la Turquie moderne : il fixa une fron­tière claire et stricte entre la nation turque et la religion isla­mique et imposa une sépa­ration com­plète entre les deux. Avec nous, tout est resté une grande salade. Ceci a beaucoup d’implications dans la vie réelle.

Par exemple : si Israël est l’Etat du "peuple juif", comme l’une de nos lois le dit, qu’est-ce qui empêche un juif israélien de rejoindre la com­mu­nauté juive de Cali­fornie ou d’Australie ? Peu de gens s’étonnent qu’il n’y a presque aucun diri­geant en Israël dont les enfants n’aient pas émigré.

POURQUOI est-​​il si important de faire une dis­tinction entre la nation israé­lienne et la dia­spora juive ? Une des raisons est qu’une nation a une attitude dif­fé­rente vis-​​à-​​vis d’elle-même et vis-​​à-​​vis des autres qu’une dia­spora ethnico-​​religieuse.

De même : des animaux dif­fé­rents ont des façons dif­fé­rentes de réagir devant le danger. Une gazelle fuit quand elle sent le danger, et la nature l’a équipée des ins­tincts et des apti­tudes phy­siques néces­saires. Un lion, d’autre part, marque son ter­ri­toire et le défend contre les intrus. Les deux méthodes sont satis­fai­santes, autrement il n’y aurait plus de gazelles ni de lions dans le monde.

La dia­spora juive déve­loppa une réponse efficace qui convenait bien à sa situation : quand les juifs sen­taient le danger, ils fuyaient et se dis­per­saient. C’est pourquoi la dia­spora juive réussit à sur­vivre à d’innombrables per­sé­cu­tions, et même à l’holocauste. Quand les sio­nistes déci­dèrent de devenir une nation – et créèrent effec­ti­vement une nation réelle dans ce pays – ils ado­ptèrent la réponse nationale : se défendre et attaquer les causes du danger. On ne peut donc pas être une dia­spora et une nation, une gazelle et un lion, en même temps.

Si nous, les Israé­liens, voulons conso­lider notre nation, nous devons nous libérer des mythes qui appar­tiennent à une autre forme d’existence et redé­finir notre his­toire nationale. L’histoire sur l’exode d’Egypte est bonne en tant que mythe et allé­gorie – elle célèbre la valeur de la liberté – mais nous devons recon­naitre la dif­fé­rence entre mythe et his­toire, entre religion et nation, entre une dia­spora et un Etat, afin de trouver notre place dans la région dans laquelle nous vivons et déve­lopper une relation normale avec les peuples voisins.