Le jeune homme et la mer meurtrière

Le meurtre d’un jeune pêcheur au large de Gaza a mis en lumière la pression croissante exercée par l’Égypte sur la petite enclave palestinienne.

Mohammed Omer, Middle East Eye, mercredi 2 décembre 2015

Sur la plage « Village suédois », de jeunes gens se préparent à naviguer sur un bateau pareil à celui que Feras Miqdad a utilisé (MEE / Mohamed Asad)

Ses yeux sont légèrement ouverts, son visage est pâle et presque gelé. Une larme de son oncle en pleurs, Ziad Miqdad, tombe sur son front. Ce dernier regarde, incrédule, le sourire effacé de son neveu de 16 ans, Feras Miqdad.

Le corps de l’adolescent a été placé à la morgue de l’hôpital Abu Yousef Al Najjar où il a été transporté après être allé pêcher en mer pour subvenir aux besoins de sa famille. Tous les membres de sa famille sont involontairement au chômage, piégés depuis des années par le blocus israélien.

« Il luttait seulement contre les vagues pour nourrir ses jeunes frères », déclare sa tante à Middle East Eye. « Jamais nous n’aurions imaginé qu’il serait un jour assassiné par nos voisins égyptiens. »

Un jeudi soir, une vedette égyptienne, patrouillant le long de la frontière maritime entre Gaza et l’Égypte a ouvert le feu sur les pêcheurs gazaouis, raconte Ziad Miqdad, qui était également à bord.

« J’ai dit à Feras de rester accroupi jusqu’à ce que les tirs cessent, et le calme est revenu. Mais lorsque Feras a recommencé à déplacer ses filets de pêche, une balle l’a touché en plein cœur », explique son oncle.

Ziad Meqdad, qui peut encore à peine en parler, dit qu’il n’y avait aucun autre tir excepté ceux provenant de la vedette et que son bateau de pêche familial se trouvait loin des eaux égyptiennes. Il précise que la fusillade a eu lieu dans une zone où ils allaient régulièrement pêcher.

Le porte-parole du ministère de la Santé de Gaza, Ashraf Al-Qudra, a confirmé que c’était bien des tirs parti depuis la vedette égyptienne qui ont tué Feras et blessé un autre pêcheur ce même jeudi.

Le ministère de l’Intérieur de Gaza a condamné dans un communiqué la fusillade et a exigé une enquête. Les autorités égyptiennes n’ont pas commenté l’incident.

Frères et voisins

Lors des ultimes prières d’hommage à Feras, des centaines de personnes en deuil se sont rassemblées, beaucoup exprimant leur exaspération envers leurs « frères égyptiens ».

« Feras Mohammed Miqdad n’a pas été tué par des tirs israéliens », a déclaré à la foule rassemblée Ben Rabah Belal, l’imam de la mosquée, devant le corps de l’adolescent. « Il a été tué par des coups de feu de nos frères égyptiens. »

Un homme dans la foule a alors perdu son sang-froid et s’est mis à crier au milieu de la mosquée : « Mais ceux-là sont des collaborateurs d’Israël qui tuent nos enfants et inondent nos terres agricoles. »

Ismail Haniyeh, ancien Premier ministre palestinien et haut dirigeant du Hamas, qui assistait aux funérailles, a lui aussi laissé éclater sa propre colère.

« Nous n’accepterons pas que se poursuive ainsi la souffrance, alors que le point de passage de Rafah est fermé, que les frontières sont inondées avec de l’eau et que les pêcheurs se font tirer dessus », a-t-il déclaré. « Ce n’est pas ainsi que doivent s’exprimer les relations avec des frères du point de vue de l’histoire, de la géographie mais aussi nos voisins. » Il a précisé que la sécurité de l’Égypte est aussi une préoccupation pour les Palestiniens.

Une mer de conflits

L’accès des Palestiniens à la mer a longtemps été limité par l’armée israélienne. Des rapports de l’ONU indiquent que les pêcheurs locaux ne peuvent plus se rendre sur près de 85 % des eaux territoriales de Gaza. Le nombre de ces pêcheurs a d’ailleurs diminué, passant de 10 000 à moins de 3 500 au cours de la dernière décennie.

En 2014, après 51 jours de conflit entre Israël et Gaza, Israël avait accepté d’étendre de six milles nautiques la zone au sein de laquelle les Palestiniens pouvaient pêcher en mer. Mais selon Maha Husseini, porte-parole de l’Euro-méditerranean Human Rights Monitor, si les restrictions ont été levées pendant quelques jours, elles ont ensuite été rétablies.

Les pêcheurs, laissés pour compte, que l’ONU décrit comme travaillant avec des équipements de fortune, ont été condamné à travailler dans des zones qui sont pratiquement vidées de poissons.

Ces derniers mois, parallèlement à l’intensification des opérations militaires égyptiennes ayant pour but la séparation entre la bande de Gaza et la péninsule du Sinaï, la situation déjà tendue s’est encore crispée quand les forces égyptiennes se sont mises à tirer sur les bateaux palestiniens, selon les témoignages des pêcheurs locaux.

Les forces égyptiennes ont déjà tiré sur des habitants de Gaza accusés de franchir la frontière maritime entre l’Égypte et la bande de Gaza. Les récents incidents laissent penser que les pêcheurs ont été pris pour cible dans les eaux palestiniennes, selon ce qu’ils ont eux-mêmes précisé à MEE.

Nizar Ayesh, président du Syndicat des pêcheurs palestiniens, a déclaré que les pêcheurs sont pris entre trois zones de tir à Gaza – une située au sud de Rafah, avec l’Égypte créant une zone tampon pour les bateaux de pêche ; la deuxième à l’ouest et la dernière au nord, toutes deux étant contrôlées par Israël. Toutes ces restrictions signifient que les pêcheurs disposent seulement d’une petite zone du littoral où travailler, là où les poissons se font rares.

Nizar Ayesh ajoute qu’un autre pêcheur palestinien a d’ailleurs été tué au cours des derniers mois par les forces navales égyptiennes.

La grande prison

L’oncle de Feras, Ziad Miqdad a précisé à MEE qu’il ne fait aucun doute que lui et son neveu étaient en train de pêcher dans les eaux palestiniennes lorsqu’ils ont été pris pour cible. Ziad précise qu’il est parfaitement au courant des limitations mises en place, puisqu’il a pris la mer depuis l’adolescence lorsqu’il a hérité par son grand-père de la petite entreprise de pêche.

Sur la terre ferme, l’Égypte a fermé le passage de Rafah presque en permanence ces 80 derniers jours. Cela rend encore plus difficile pour les Palestiniens de sortir de Gaza, à l’exception de quelques personnes disposant d’une catégorie de visas les autorisant à sortir par le passage d’Erez, situé dans le nord. Il n’y a pas d’autres passages pour les civils, ce qui laisse les habitants de Gaza dans ce qu’ils nomment une grande prison.

Porté sur la même civière de couleur orange qui a servi à un si grand nombre de personnes tuées et blessées à la suite des opérations égyptiennes à Rafah, Feras a été mené sous la pluie au cimetière et enterré à quelques centaines de mètres des troupes égyptiennes en patrouille.

Ziad Miqdad explique que les pêcheurs ne savent plus quoi faire, puisqu’ils comptent sur les membres de leurs familles, notamment les enfants les plus âgés, pour aller pêcher avec eux du coucher du soleil à l’aube du jour suivant.

Il ajoute qu’il est difficile de consoler la mère de Feras, seulement en tentant de lui dire que son fils a été tué en essayant de faire en sorte que sa famille ne souffre pas de la faim, et que désormais il est parti.