Le grand risque

Uri Avnery, mercredi 25 février 2009

"ALEA JACTA EST" – le sort en est jeté s’écria Jules César en fran­chissant le Rubicon pour partir à la conquête de Rome. Ce fut la fin de la démo­cratie romaine.

Nous n’avons pas un Jules César. Mais nous avons un Avigdor Liberman. Quand il a annoncé ces der­niers jours qu’il appor­terait son soutien à un gou­ver­nement dirigé par Benyamin Neta­nyahou, c’était le fran­chis­sement du Rubicon.

J’espère qu’il ne s’agit pas du com­men­cement de la fin de la démo­cratie israélienne.

JUSQUAU dernier moment, Liberman a tenu l’opinion publique israé­lienne en haleine. Allait-​​il rejoindre Neta­nyahou ? Allait-​​il rejoindre Tzipi Livni ?

Ceux qui ont pris part au jeu de pro­nostics diver­geaient dans leur vision de Liberman.

Plu­sieurs d’entre eux disaient : Liberman est bien ce qu’il prétend être : un natio­na­liste extré­miste et raciste. Son objectif est bien de faire d’Israël un État juif nettoyé de ses arabes – "Ara­berrein", en allemand. Il n’a que mépris pour la démo­cratie, dans le pays comme dans son parti qui ras­semble des béni-​​oui-​​oui dépourvus de toute per­son­nalité. Comme des partis du même genre dans le passé, il est fondé sur le culte de sa per­son­nalité, celui de la force brutale, le mépris de la démo­cratie et du système judi­ciaire. Dans d’autres pays, on appelle cela le fascisme.

D’autres disent : ce n’est qu’une façade. Liberman n’est pas un Führer israélien, parce qu’il n’est rien d’autre qu’un escroc et un cynique. Les enquêtes de la police à son sujet et au sujet de ses rela­tions d’affaires avec les Pales­ti­niens le montrent sous un jour d’opportuniste cor­rompu. C’est aussi un ami de Tzipi. Il cultive une image de fas­ciste pour s’ouvrir une voie vers le pouvoir. Il est prêt à vendre tous ces slogans pour une place au gouvernement.

Le premier Liberman est prêt à sou­tenir la for­mation par Neta­nyahou d’un gou­ver­nement d’extrême droite. Le second Liberman pourrait apporter son soutien à un gou­ver­nement Livni. Pendant toute une semaine, il a jonglé avec les balles. Main­tenant, il a fait son choix : c’est vraiment un natio­na­liste extré­miste et raciste. Comme disent les Amé­ri­cains : s’il marche comme un canard et fait coin-​​coin comme un canard, c’est un canard.

Pour sauver les appa­rences il a déclaré au pré­sident que sa pro­po­sition de confier à Neta­nyahou la for­mation d’un gou­ver­nement ne concerne qu’une large coa­lition englobant le Likoud, Kadima, et son propre parti. Mais ce n’est qu’une astuce : un tel gou­ver­nement ne verra pro­ba­blement pas le jour, et le pro­chain gou­ver­nement sera une coa­lition du Likoud, de Liberman, des dis­ciples de Meir Kahane et des partis religieux.

CER­TAINS À gauche disent : excellent. Les élec­teurs vont récolter exac­tement ce qu’ils méritent. Enfin, il va y avoir un gou­ver­nement entiè­rement de droite.

L’un des par­tisans de cette attitude est Gideon Lévy, un par­tisan assidu de la paix, de la démo­cratie et de l’égalité des droits civils.

Lui et ceux qui par­tagent son point de vue disent : il faut sim­plement qu’Israël passe par cette étape avant de pouvoir retrouver la santé. La droite doit obtenir tout pouvoir pour mettre en œuvre son pro­gramme, sans être en mesure de pré­texter qu’elle est bridée par les membres de gauche ou du centre au sein de la coa­lition. Laissons-​​les, sous les yeux du monde entier, essayer de pour­suivre une poli­tique de guerre, en cher­chant à ren­verser le pouvoir du Hamas à Gaza, en rejetant toute négo­ciation de paix, en pra­ti­quant une colo­ni­sation débridée, en cra­chant au visage de l’opinion publique mon­diale et en s’opposant aux États-​​Unis.

Dans cette pers­pective, un tel gou­ver­nement ne peut pas tenir long­temps. La nou­velle admi­nis­tration de Barack Obama ne le per­mettra pas. Le monde le boy­cottera. Le judaïsme amé­ricain sera choqué. Et si Neta­nyahou s’écarte – même de peu – du chemin étroit de la droite, son gou­ver­nement éclatera. Les Kaha­nistes, jusque là ses par­te­naires résolus, se sépa­reront de lui sur le champ. Après tout, le dernier gou­ver­nement Neta­nyahou a été ren­versé il y a dix ans par l’extrême droite après sa ren­contre avec Yasser Arafat conclue par la signature d’un accord de cession (for­melle) d’une partie d’Hébron à l’Autorité Palestinienne.

Après la chute du gou­ver­nement, selon ce pro­nostic, l’opinion publique com­prendra qu’il n’y a pas d’option de droite, que les slogans de la droite sont un tissu d’absurdités. C’est seulement de cette façon que les gens en vien­dront à la conclusion qu’il n’y a pas d’alternative à la voie de la paix. Les élec­teurs éliront un gou­ver­nement qui mettra fin à l’occupation, qui ouvrira la voie à un État Pales­tinien libre avec Jéru­salem Est pour capitale et le retrait sur la Ligne Verte (avec de légères rec­ti­fi­ca­tions définies d’un commun accord).

Pour faire accepter cela à l’opinion publique, il faut un choc. La chute d’un gou­ver­nement pro­fon­dément ancré à droite peut créer un tel choc. Selon une parole attribuée (à tort, semble-​​t-​​il) à Lénine : le pire, c’est ce qu’il y a de mieux. Ou, pour le dire autrement : les choses doivent empirer beaucoup avant que l’on puisse obtenir quelque amélioration.

CELA REPRÉ­SENTE une théorie sédui­sante. Mais elle est aussi par­ti­cu­liè­rement effrayante.

Comment pouvons-​​nous être sûrs que l’Administration Obama exercera vraiment des pres­sions irré­sis­tibles sur Neta­nyahou ? C’est pos­sible, espérons que cela se pro­duira. Mais cela n’est pas certain du tout.

Obama n’a encore réussi aucune épreuve véri­table sur aucun sujet. Il apparaît déjà clai­rement qu’il y a une dif­fé­rence sen­sible entre ce qu’il a promis au cours de la cam­pagne élec­torale et ce qu’il est en train de réa­liser en pra­tique. Dans plu­sieurs domaines, il est en train de continuer la poli­tique de George Bush avec de légères modi­fi­ca­tions. Il fallait natu­rel­lement s’attendre à cela. Mais Obama n’a pas encore montré comment il se com­por­terait face à une situation réel­lement tendue. Quand Neta­nyahu mobi­lisera toute la force du lobby pro-​​israélien, est-​​ce qu’Obama cédera comme les pré­si­dents qui l’ont précédé ? Et l’opinion publique mon­diale, - dans quelle mesure sera-​​t-​​elle unie ? Quel niveau de pression peut-​​elle exercer ? Lorsque Neta­nyahou déclarera que toute cri­tique de son gou­ver­nement est "anti­sémite" et que chaque appel au boycott est la reprise du slogan nazi "Kauft nicht bei Juden" (“N’achetez pas chez les juifs”) – combien des cri­tiques résis­teront à la pression ? De combien de courage Merkel, Sarkozy, Ber­lusconi et les autres seront-​​ils capables de faire preuve ? Et par ailleurs : est-​​ce qu’un boycott mondial n’accroîtrait pas la paranoïa en Israël et ne pous­serait pas l’opinion publique israé­lienne dans les bras de l’extrême droite, avec le slogan rebattu "Le monde entier est contre nous ?"

DANS LES cir­cons­tances les plus favo­rables, si toutes les pres­sions se concré­tisent et pro­duisent l’effet maximum – combien de temps cela va-​​t-​​il prendre ? À quels désastres peut entraîner un tel gou­ver­nement avant que les pres­sions ne com­mencent à pro­duire leurs effets ? Combien d’êtres humains vont être tués ou blessés au cours des attaques et des actes de ven­geance de part et d’autre ? Combien de colonies exis­tantes seront déve­loppées à un rythme accéléré ? Et dans le même temps, est-​​ce que les colons ne vont pas inten­sifier leur har­cè­lement de la popu­lation pales­ti­nienne à des fins de net­toyage ethnique ?

Les com­po­santes de la coa­lition de droite ont déjà déclaré qu’ils ne sont pas d’accord pour un cessez-​​le-​​feu à Gaza parce que cela y ren­for­cerait le pouvoir du Hamas. Ils cherchent à reprendre la Guerre de Gaza sous un com­man­dement encore plus brutal pour recon­quérir la Bande et y faire revenir les colons.

Les propos de Neta­nyahou sur une "paix écono­mique" sont com­plè­tement insensés, parce qu’aucune économie ne peut se déve­lopper sous un régime d’occupation avec des cen­taines de bar­rages rou­tiers. Tout pro­cessus de paix – réel ou potentiel – va s’arrêter dans la douleur. Le résultat : l’Autorité Pales­ti­nienne va s’effondrer. Par désespoir, la popu­lation de Cis­jor­danie va se tourner encore plus vers le Hamas, à moins que le Fatah ne devienne un Hamas N°2.

À l’intérieur d’Israël, le gou­ver­nement devra faire face à une forte récession et sera peut-​​être la cause d’un chaos écono­mique. Tous les sec­teurs du gou­ver­nement sont unis par leur haine de la cour suprême, et les folles manœuvres du Ministre de la Justice Daniel Friedman seront suivies de manœuvres encore plus folles. Sous le slogan racoleur de "chan­gement de régime", des attaques pré­cises vont être lancées contre le système démocratique.

Toutes ces choses sont pos­sibles. Une ou deux années d’un gou­ver­nement Bibi Netanyahou-​​Liberman-​​Kahane peut causer des dom­mages irré­pa­rables à la position d’Israël dans le monde, aux rela­tions israélo-​​américaines, au système judi­ciaire, à la démo­cratie israé­lienne, au moral de la nation et à sa santé mentale.

L’ASPECT POSITIF de cette situation tient au fait que la Knesset com­portera une fois encore une oppo­sition nom­breuse. Peut-​​être même une oppo­sition efficace.

Kadima était devenu un parti de gou­ver­nement. Il ne lui sera pas facile de s’adapter au rôle de parti d’opposition. Cela va lui demander une trans­for­mation émotion­nelle et intel­lec­tuelle. Pendant dix ans, j’ai moi-​​même conduit une lutte d’opposition intran­si­geante au sein de la Knesset, et je sais à quel point c’est dif­ficile. Mais, si Kadima arrive à subir une telle trans­for­mation avec succès – ce qui est très peu pro­bable – il pourrait devenir une force d’opposition efficace. La nécessité de pro­poser une alter­native claire au gou­ver­nement de droite peut le conduire à découvrir en son sein des forces inat­tendues. Les jeux de Tzipi Livni avec les Pales­ti­niens peuvent donner nais­sance à un pro­gramme sérieux de solution à Deux États, un pro­gramme qui sera ren­forcé et appro­fondi par le combat par­le­men­taire quo­tidien face au gou­ver­nement avec un pro­gramme d’opposition.

Le parti tra­vailliste aussi devra subir une pro­fonde trans­for­mation. Ehoud Barak n’est cer­tai­nement pas l’homme à conduire un combat d’opposition – d’autant moins qu’il ne sera pas le "chef de l’opposition", un titre conféré offi­ciel­lement par la consti­tution au chef de la com­po­sante la plus nom­breuse de l’opposition. Il sera le second violon même dans l’opposition. Le parti tra­vailliste devra se battre, et peut-​​être, peut-​​être, cela le conduira à se régé­nérer. La Bible nous parle du miracle des os des­séchés (Ezé­chiel 37)

Cela est encore plus vrai pour le Meretz. Il devra riva­liser avec à la fois Kadima et le parti tra­vailliste pour jus­tifier sa place dans la lutte pour la paix et le redres­sement social.

Quelqu’un de vraiment opti­miste peut même espérer une réduction du fossé qui sépare la "gauche juive" des "partis arabes" que la gauche a jusqu’à présent boy­cottés et tenus à l’écart de tous les calculs de coa­lition. La lutte commune et les votes communs à la Knesset peuvent entraîner une évolution positive là aussi.

Et, au-​​delà de l’arène par­le­men­taire, le gou­ver­nement d’extrême droite peut changer l’atmosphère dans le pays et inciter beaucoup de gens de bonne volonté à quitter la sécurité de leur tour d’ivoire pour engager un pro­cessus de rajeu­nis­sement intel­lectuel dans les cercles d’où doit émerger une gauche nou­velle, ouverte et différente.

TOUTES CES CHOSES repré­sentent des pos­si­bi­lités théo­riques. Que va-​​t-​​il se passer en réalité ? Quelles vont être les consé­quences d’un régime de droite "pure", si Tzipi Livni main­tient sa déter­mi­nation de ne pas entrer dans un gou­ver­nement Neta­nyahou ? Israël va-​​t-​​il s’engager dans la pente sui­ci­daire d’une route sans retour, ou bien sera-​​ce une phase tran­si­toire avant l’appel au réveil ?

C’est un grand risque, et comme tout risque, il soulève à la fois la crainte et l’espoir.