Le grand débat BDS

À L’AIDE ! Je marche dans un champ de mines. Je ne peux pas m’en sortir par moi-même. Le champ de mines a un nom : BDS – boycott, désinvestissement, sanctions.

Uri Avnery, lundi 14 mars 2016

On m’interroge souvent sur mon attitude à l’égard de ce mouvement international, qui a été lancé par des militants palestiniens et qui s’est répandu comme une traînée de poudre dans le monde entier.

Le gouvernement israélien considère maintenant ce mouvement comme une menace majeure, plus encore, me semble-t-il que Daech ou l’Iran. Les ambassades israéliennes du monde entier sont mobilisées pour le combattre.

Le principal champ de bataille est le monde intellectuel. Des adhérents fanatiques de BDS ont des discussions acharnées avec des partisans d’Israël tout aussi fanatiques. Les deux parties font appel à des gens passés maître dans l’art de la discussion, à diverses méthodes de propagande, à de mauvais arguments et à de vrais mensonges. C’est un débat répugnant, qui devient de plus en plus répugnant.

AVANT D’EXPRIMER ma position, je voudrais déblayer le terrain. Quel est l’objet de tout cela ?

Tout au long des 70 années passées, depuis l’âge de 23 ans, j’ai consacré ma vie à la paix – la paix entre Juifs et Arabes, la paix entre Israéliens et Palestiniens.

Bien des gens des deux bords parlent de paix. Mais actuellement, pour paraphraser le Dr Johnson, “paix” est devenu le dernier refuge de ceux qui incitent à la haine.

Mais que signifie la paix ? La paix se conclut entre deux ennemis. Elle présuppose l’existence de deux partenaires. Lorsque l’une des parties détruit l’autre, comme Rome a détruit Carthage, cela met fin à la guerre. Mais ce n’est pas la paix.

La paix signifie que les deux parties ne se contentent pas d’arrêter les hostilités entre elles. Elle signifie conciliation, vie ensemble côte à côte, et, il faut l’espérer, coopération et, finalement, en arriver même à s’aimer mutuellement.

Par conséquent, affirmer une volonté de paix tout en menant une campagne de haine mutuelle n’est tout simplement pas la vraie démarche. En tout cas, ce n’est pas un combat pour la paix.

LE BOYCOTT EST un instrument légitime de combat politique.

C’est aussi un droit humain fondamental. Chacun a le droit d’acheter ou de ne pas acheter ce qu’il veut. Chacun a le droit de demander à d’autres d’acheter ou de ne pas acheter certaines marchandises, quelle qu’en soit la raison.

Des millions d’Israéliens boycottent des boutiques ou des restaurants qui ne sont pas “casher”. Ils pensent que c’est Dieu qui le leur demande. Comme je suis un pur athée, je n’y ai jamais souscrit. Mais je respecte toujours l’attitude des religieux.”

Lorsque les nazis sont arrivés au pouvoir en Allemagne, des Juifs américains ont organisé un boycott contre les produits allemands. Les nazis réagissant en proclamant un jour le boycott des boutiques juives en Allemagne. J’avais 9 ans et j’ai encore un souvenir très clair du spectacle : des nazis à chemises brunes postés devant des boutiques juives, agitant des pancartes “Allemands, défendez-vous ! N’achetez pas à des Juifs !”

Le premier boycott contre l’occupation a été lancé par Gush Shalom, l’organisation de paix israélienne à laquelle j’appartiens. C’était bien avant l’apparition de BDS.

Notre appel s’adressait au public israélien. Nous l’appelions à boycotter les produits des colonies de Cisjordanie, de la bande de Gaza et des hauteurs du Golan. Pour faciliter la chose, nous avons publié une liste de toutes les entreprises concernées.

J’ai aussi participé à des pourparlers avec l’Union européenne, ici et à Bruxelles, demandant de ne pas encourager la construction de colonies dans les territoires conquis. Il a fallu du temps pour que les Européens décident que les produits des colonies devaient être étiquetés.

Acheter ou ne pas acheter, quel qu’en soit le motif, est une affaire privée. Par conséquent, il est très difficile de savoir combien d’Israéliens ont répondu à notre appel. Notre impression c’est qu’un nombre considérable d’Israéliens l’ont fait et continuent de le faire.

Nous ne demandions pas aux gens de boycotter Israël en tant que tel. Nous considérions cela comme contre-productif. Face à une menace contre l’État, les Israéliens s’unissent. Cela aurait conduit à jeter des citoyens honnêtes et bien intentionnés dans les bras des colons. Notre objectif était tout à fait contraire : séparer le public en général des colons.

LE MOUVEMENT BDS a un point de vue totalement différent. Il a été initié par des nationalistes palestiniens, il s’adresse à une audience mondiale et est totalement indifférent aux sentiments israéliens.

Un mouvement de boycott n’a pas besoin d’un programme précis. L’objectif général de mettre fin à l’occupation et de permettre aux Palestiniens de créer leur propre État dans les territoires occupés aurait suffi. Mais BDS a annoncé clairement dès le départ un programme politique. Et c’est là que le problème commence.

Les objectifs annoncés par BDS sont au nombre de trois : mettre fin à l’occupation et aux colonies, garantir l’égalité pour les Arabes d’Israël, favoriser le retour des réfugiés.

Cela semble inoffensif, mais ce n’est pas le cas. Il n’est pas fait mention de la paix avec Israël. Il n’est pas fait mention de la solution à deux États. Mais le principal élément est le troisième.

L’exode de la moitié de la population palestinienne de ses foyers lors de la guerre de 1948 – une partie pour fuir les combats d’une guerre longue et cruelle, une partie chassée délibérément par les forces israéliennes – est une histoire compliquée. J’étais un témoin oculaire et j’en ai parlé abondamment dans mes livres. (La seconde partie de mes mémoires vient seulement de paraître en hébreu.) Le fait marquant est le refus qui leur a été opposé de rentrer après la fin de la guerre, et l’attribution de leurs maisons et de leurs terres à des immigrants juifs, dont beaucoup étaient des réfugiés de l’Holocauste.

Inverser maintenant ce processus est aussi réaliste que de demander à des Américains blancs de retourner vers les pays d’où venaient leurs ancêtres, et de rendre le territoire à ses propriétaires d’origine. Cela signifierait l’abolition de l’État d’Israël et la création d’un État de Palestine de la Méditerranée au Jourdain, un État avec une majorité arabe et une minorité juive.

Comment réaliser cela sans une guerre avec un Israël doté de l’arme nucléaire ? Quel rapport cela a-t-il avec la paix ?

Tous les négociateurs palestiniens sérieux ont jusqu’à maintenant tacitement concédé ce point. J’en ai parlé plusieurs fois avec Yasser Arafat. L’accord tacite est que, dans le cadre d’un accord final de paix, Israël s’engagerait à reprendre un nombre symbolique de réfugiés, et que tous les autres avec leurs descendants – maintenant au nombre de cinq ou six millions – bénéficieraient d’une indemnisation satisfaisante. Tout cela dans le cadre de la solution à deux États.

C’est là un programme de paix. En réalité le seul programme de paix qui soit. Les objectifs de BDS n’en sont pas un.

L’AUTRE aspect du furieux débat à Oxford et Harvard est encore moins orienté vers la paix.

Des légions de “justificateurs” sionistes – dont beaucoup sont des professionnels rémunérés – se déchaînent pour réfuter et rejeter les attaques BDS. Ils commencent par nier les faits les plus évidents : que l’État d’Israël opprime le peuple palestinien, qu’une occupation militaire impitoyable fait de la vie des Palestiniens un supplice, que “paix” est devenu un juron en Israël.

Il y a quelques jours un journaliste d’extrême droite de la télévision israélienne annonçait, en ne plaisantant qu’à moitié : “Le danger de paix est passé !”

LA FAÇON LA PLUS SIMPLE d’exorciser et de mettre hors-la-loi les militants BDS est de les accuser d’anti-sémitisme. Cela clôt toute discussion raisonnable, en particulier en Allemagne et en général à l’étranger. Les gens qui nient l’Holocauste ne sont pas des gens avec qui l’on discute.

Il n’y a pas la moindre preuve à l’accusation que la majorité des sympathisants de BDS sont vraiment antisémites. J’ai la conviction que la grande majorité d’entre eux sont de fervents idéalistes, dont le cœur penche pour les Palestiniens opprimés, comme des Juifs au cours des âges ont couru au secours de populations opprimées, qu’ils soient des noirs américains ou les moujiks russes.

Pourtant, et il faut le dire, il y a des adeptes de BDS qui font des déclarations au ton clairement antisémite. Pour un simple antisémite de la vieille école, BDS est de nos jours une tribune sûre de laquelle il peut prêcher son détestable évangile, sous couleur d’antisionisme et d’anti-israélisme.

Je voudrais (une fois de plus) avertir les Palestiniens et leurs vrais amis que les antisémites sont en réalité pour eux des ennemis dangereux. Ce sont eux qui poussent des Juifs du monde entier à s’établir en Israël. Ces antisémites n’ont rien à foutre des Palestiniens, ils exploitent leur souffrance pour s’adonner à leur propre perversion anti-juive ancestrale.

Et inversement : des Juifs qui s’associent joyeusement à la nouvelle vague d’islamophobie, avec l’impression erronée qu’ils aident ainsi Israël, commettent une grave erreur semblable. Les islamophobes d’aujourd’hui sont les antisémites d’hier et et de demain.

LES PALESTINIENS ONT BESOIN de paix pour se libérer de l’occupation et obtenir, enfin, la liberté, l’indépendance et une vie normale.

Les Israéliens ont besoin de paix parce que sans elle nous allons nous enfoncer de plus en plus profondément dans le marécage d’une guerre éternelle, perdre la démocratie qui fut notre orgueil pour devenir un État d’apartheid méprisable.

Le débat BDS peut attiser les haines réciproques, élargir l’abîme entre les deux peuples, les séparer encore davantage. Seule une coopération active entre les camps de la paix des deux bords peut obtenir la seule chose dont l’un et l’autre ont désespérément besoin :

LA PAIX.


Uri Avnery, journaliste israélien et militant de paix d’origine allemande émigré en Palestine en 1933 à l’âge de 10 ans, écrit chaque semaine à l’intention d’abord de ses compatriotes, un article qui lui est inspiré par la situation politique de son pays ou en lien avec lui. Ces articles, écrits en hébreu et en anglais sont publiés sur le site de Gush Shalom, mouvement de paix israélien dont il est l’un des fondateurs. À partir de son expérience et avec son regard, Uri Avnery raconte et commente. Depuis 2004, l’AFPS réalise et publie la traduction en français de cette chronique, excepté les rares articles qui n’ont aucun lien avec la Palestine. Retrouvez l’ensemble des articles d’Uri Avnery sur le site de l’AFPS : http://www.france-palestine.org/+Uri-Avnery+