Le français dans les médias palestiniens

Hassan Balawi, mercredi 29 juin 2005

La langue fran­çaise dans les médias pales­ti­niens était le thème de l’atelier organisé par la Section pales­ti­nienne de l’UPF (Union de la Presse Fran­co­phone) le 2 juin dernier au Village des Arts et de l’Artisanat…

/…en pré­sence des prin­cipaux acteurs et consom­ma­teurs de la fran­co­phonie dans la région, dont Régis Koet­schet Consul général de France à Jéru­salem et Mohammad al Whidi nouveau Directeur général de la télé­vision pales­ti­nienne (PBC).

Hassan Balawi, secré­taire général de la Section, après avoir cha­leu­reu­sement accueilli l’auditoire, a demandé une minute de silence pour les jour­na­listes pales­ti­niens et étrangers morts dans l’exercice de leur fonction et en par­ti­culier pour le jour­na­liste libanais d’origine pales­ti­nienne Samir Kassir, mort le jour même dans l’explosion d’une voiture piégée à Beyrouth.

Régis Koet­schet a rendu hommage au travail de la Section pales­ti­nienne de l’UPF, notamment à sa soli­darité avec les jour­na­listes français enlevés en Iraq et a lancé un nouveau vibrant appel à la libé­ration de Flo­rence Aubenas et de son guide Hussein Anoun.

Parmi les points forts de son inter­vention, sou­li­gnons :
- L’importance de la langue fran­çaise dans les médias pales­ti­niens : o Apport de l’information pales­ti­nienne en français en Palestine et dif­fusée dans le monde par la chaîne satel­li­taire et Internet, qui montre qu’entre autres on peut faire de l’information rigou­reuse et de qualité même dans des condi­tions dif­fi­ciles. Par exemple les émis­sions de la radio uni­ver­si­taire de Naplouse sont redif­fusées en France sur des radios locales.

o Com­mu­ni­cation impor­tante de la diversité cultu­relle et lin­guis­tique. Toutes les langues sont des vec­teurs de com­mu­ni­cation. L’information pour la diversité cultu­relle doit se faire dans toutes les langues.

o For­mation : témoigner de l’usage de la langue des médias dans le pro­cessus de for­mation lin­guis­tique comme par exemple le magazine Crayon pales­tinien. Le consulat sou­haite également accom­pagner la for­mation de jour­na­listes et propose de mettre les CCF (centres culturels français) à la dis­po­sition des médias pales­ti­niens. Le centre culturel franco-​​allemand de Ramallah a déjà reçu du matériel d’Arte, symbole de diversité lin­guis­tique et du rôle de la presse dans ce domaine.

- La per­ti­nence de l’atelier qui vient à point nommé après neuf ans d’expérience, moment de réflexion pour aller de l’avant, l’information étant au service du déve­lop­pement : pro­mouvoir les médias pour un déve­lop­pement citoyen.

- L’opportunité de déve­lop­pement de la coopé­ration décen­tra­lisée avec les médias locaux francophones.

Mohammad al Whidi a salué les apports capitaux de la France dans la nais­sance et le déve­lop­pement des médias pales­ti­niens, notamment la télé­vision. Il a précisé que la télé­vision pales­ti­nienne est dans une phase d’inspiration du modèle français notamment le CSA (conseil Supé­rieur de l’Audiovisuel).

Mohammad al Shrafi, repré­sentant du syn­dicat des jour­na­listes, s’est félicité de l’usage de la langue fran­çaise dans les médias pales­ti­niens, "une langue certes dif­ficile pour les Pales­ti­niens, mais belle et riche qui exprime les valeurs d’égalité, de fra­ternité et de soli­darité de la révo­lution fran­çaise qui ont inspiré la lutte pales­ti­nienne". Il a ensuite sou­ligné les posi­tions poli­tiques cou­ra­geuses de la France et de son pré­sident à l’égard de la Palestine, notamment en accueillant le pré­sident Yasser Arafat lors de son dernier voyage.

Ali Hussein pré­sident de la section pales­ti­nienne de l’UPF, a placé la nais­sance et le déve­lop­pement des médias pales­ti­niens fran­co­phones dans le contexte de l’évolution des rela­tions franco-​​palestiniennes contemporaines.

Contrai­rement à beaucoup de mou­ve­ments de luttes d’indépendances de l’époque, l’OLP s’est tournée en plus de l’Union Sovié­tique vers l’Occident et en par­ti­culier la France.

Ce pro­cessus est parti de la position du Général de Gaulle contre l’occupation israé­lienne de 1967 et de la ren­contre de son repré­sentant avec Yasser Arafat chef de la résis­tance pales­ti­nienne en Jor­danie en 1968. De là est né le premier bul­letin pales­tinien francophone.

Mahmoud Al Ham­shari, premier repré­sentant du Fatah en France, crée le bul­letin fran­co­phone "Fatah-​​Info" en 1970. Après l’assassinat de Mahmoud Al Ham­shari en 1972, Ezzedine El Kalak, premier directeur du "bureau de liaison et d’information" de l’OLP en France reconnu par les auto­rités fran­çaises, reprend en 1974 "Fatah-​​Info" devenu par la suite "Palestine-​​Info". C’est à cette époque qu’a lieu la pre­mière ren­contre à Bey­routh entre le chef de l’OLP, Yasser Arafat et Jean Sau­va­gnargues, ministre des affaires étran­gères français.

En 1979, l’Information Unifiée de l’OLP (organe regroupant tous les médias de l’OLP), lance depuis Bey­routh le magazine "Palestine" en anglais et en français jusqu’au départ de l’OLP du Liban en 1982. L’édition fran­co­phone est ensuite réa­lisée en Bel­gique avant d’être ins­tallée à Tunis jusqu’en 1994. Tou­jours dans les locaux de l’Information Unifiée, "Palestine" continue à sortir en français, en plus des éditions anglaise et espagnole.

Autres publi­ca­tions éditées en français : "Lettre de Palestine", sur un nombre réduit de pages, sans oublier la "Revue d’études pales­ti­niennes" de l’Institut des études pales­ti­niennes, publiée à Paris à partir de 1980 sous la direction de l’écrivain et poète Elias Sanbar. Elle regroupe l’élite des écri­vains pales­ti­niens de pays arabes et euro­péens. De retour en Palestine, le jeune Ministère de l’Information reprend en 1995 la publi­cation du bul­letin "Lettre de Palestine", diffusé dans un public fran­co­phone de plus en plus large en Palestine, et envoyé dans les pays francophones.

Hassan Balawi a ensuite résumé le déve­lop­pement du pro­gramme français à la PBC [1] "Palestine-Info"(en hommage à Ezzedine El Kalak) démarré le 9 janvier 1996. L’équipe d’abord com­posée de béné­voles fran­co­phones sans for­mation jour­na­lis­tique, a acquis une expé­rience sur le terrain et a été salariée un an plus tard. Son contenu s’est diver­sifié, allant de l’actualité pales­ti­nienne à l’actualité inter­na­tionale, en passant par des repor­tages sur la vie cultu­relle et sociale.

La Fran­co­phonie dans ses diverses mani­fes­ta­tions a occupé, et occupe encore une place impor­tante sur "Palestine-​​Info". Son contenu s’est également enrichi de l’apport essentiel de CFI (Canal France Inter­na­tional) qui a offert à la télé­vision pales­ti­nienne un décodeur per­mettant de recevoir tous les jours un bul­letin d’informations en français, des images sans logo, des docu­men­taires et des variétés, pas seulement utiles au pro­gramme français car cer­tains sujets doublés ou sous-​​titrés arabe pro­fi­taient à tous.

Le pro­gramme fran­co­phone permet de ren­forcer les liens de la PBC avec des ins­ti­tu­tions média­tiques euro-​​méditerranéennes, telles que la CMCA et la COPEAM. C’est ainsi que l’équipe de "Palestine-​​Info" a coor­donné une série de co-​​productions entre plu­sieurs télé­vi­sions étran­gères et la télé­vision pales­ti­nienne. C’est aussi l’équipe fran­co­phone qui assure des projets impor­tants pour la télé­vision pales­ti­nienne, tels que le CAPMED sur la conser­vation des archives audio-​​visuelles dans tout le bassin méditerranéen.

S’en est suivi un duplex avec les radios de Ramallah (Voix de Palestine), Hébron (radio Mara), et Naplouse (radio al Najjah) qui ont chacune un pro­gramme en français. Fatima Nasser, res­pon­sable du pro­gramme français à la radio Voix de Palestine est inter­venue depuis Ramallah en rap­pelant que le pro­gramme est né en mars 1996 et que l’équipe de trois per­sonnes prépare un pro­gramme d’une demi-​​heure quo­ti­dienne sur l’actualité avec une revue de presse, un reportage sur le patri­moine pales­tinien et un pro­gramme de variétés.

Isa­belle Auras ensei­gnante de français à l’université el Najjah de Naplouse a donné par télé­phone une courte pré­sen­tation du pro­gramme mensuel, transmis par Internet en France. Comme l’indiquait une étudiante, ce pro­gramme contribue à l’amélioration de leur niveau en français.

Chantal Abu Eisheh de Asso­ciation d’échanges culturels Hébron-​​France a expliqué depuis Hébron la nais­sance de leur pro­gramme bilingue "regards croisés", biheb­do­ma­daire avec une revue de presse, des inter­views, des sujets de société et des variétés.

Une radio est en cours d’élaboration également à Bethléem à la faculté et gestion hôte­lière et de sciences humaines.

Nathalie Pépiot coor­di­na­trice de l’enseignement du français à Gaza a pré­senté le magazine Crayon pales­tinien publié à trois mille exem­plaires, créé par et pour les élèves, se féli­citant de cette graine de fran­co­phonie et de ce ferment journalistique.

Walid el Louh du Comité général de l’information (SIS), a pré­senté sa page quo­ti­dienne en ligne traitant de l’actualité et des­tinée aux jour­na­listes et ONG. Liée à la deuxième l’Intifada, et démarrée en 2002, elle est rédigée par deux fonc­tion­naires tra­vaillant en deux temps jour et nuit et avec un budget très réduit. Il a surtout sou­ligné le besoin de for­mation pour le per­sonnel . Cette page peremet de donner rapidment les infor­ma­tions sur le deve­lop­pement de l’actualite palestinienne.

Après la pré­sen­tation des dif­fé­rents médias, Hassan Kashef, écrivain, a estimé que tout ce qui a été pré­senté n’était pas suf­fisant et que les médias pales­ti­niens fran­co­phones devaient faire un effort pour déve­lopper les programmes.

Il a ajouté que la fran­co­phonie devait être une contre culture amé­ri­caine et que les Pales­ti­niens "sou­hai­taient consommer de la culture fran­co­phone", pré­cisant que les médias devaient s’adresser à la jeu­nesse et non plus seulement à une élite et qu’ils devaient pro­mouvoir des pro­grammes péda­go­giques et éducatifs avec entre autres des dessins animés absents de ces médias.

Marianne Blume, ensei­gnante au dépar­tement français de l’université el Azhar, après avoir rappelé que la fran­co­phonie ce n’était pas seulement la France, a mis l’accent sur l’importance d’adapter le langage à la cible et donc qu’il ne suf­fisait pas de tra­duire de l’arabe en français pour être compris par l’Occident mais qu’il était néces­saire de s’adapter à la forme de pensée occi­dentale pour que le message puisse passer.

Ziad Medoukh, res­pon­sable du dépar­tement français à l’université al Aqsa a regretté que la PBC soit peu regardée par les étudiants, au profit de TV5. Il a indiqué qu’il se servait lui-​​même de ce pro­gramme dans ses cours et a proposé que soient élaborés des pro­grammes péda­go­giques dans les­quels les étudiants seraient impliqués.

Rami Fayyad, Coor­di­nateur des écoles a rappelé que 80% du public potentiel des médias fran­co­phones étaient les élèves des col­lèges et lycées et les étudiants d’universités. A ce titre, il était important de pro­mouvoir leur travail par une cou­verture média­tique qui par­ti­cipait à l’essor de la fran­co­phonie pour les encou­rager. La trans­mission par la chaîne satel­li­taire pales­ti­nienne des ces pro­grammes contri­buerait également à donner une image positive et dyna­mique de la Palestine. Des pro­grammes d’apprentissage lin­guis­tique pour­raient être déve­loppés à la PBC, et les élèves devraient pouvoir être partie pre­nante dans la création d’émissions de Palestine-​​Info.

Dynamique de l’atelier :

La Section pales­ti­nienne de l’UPF tiendra pro­chai­nement une réunion pour tirer les ensei­gne­ments et les conclu­sions de cet atelier-​​débat, une autre est prévue entre les acteurs de la fran­co­phonie dans les médias pales­ti­niens pour élaborer des pro­po­si­tions concrètes.

Pour autant, nous pouvons déjà dégager un cer­tains nombre d’enseignements qui ouvriront le débat :

La pré­sence du nouveau directeur général de la PBC et celle du conseiller du ministre de l’information, en ces temps où les médias pales­ti­niens sont dans une phase de tran­sition, marquent une conti­nuité de l’intérêt que porte l’Autorité Nationale Pales­ti­nienne au déve­lop­pement de la fran­co­phonie dans les médias palestiniens.

Au-​​delà de son soutien moral, Régis Koet­schet, Consul général de France, a donné sa défi­nition d’axe d’intérêt commun entre la fran­co­phonie et les médias palestiniens.

Il est clair à partir de cet atelier que ceux qui sont inté­ressés au déve­lop­pement de la fran­co­phonie dis­posent d’une pre­mière ébauche de base de données sur les actions en faveur de la fran­co­phonie dans les médias pales­ti­niens. Une pre­mière évaluation dans le public a permis aux jour­na­listes de ces médias et leurs res­pon­sables de se rendre compte de l’écho de leur travail d’en tirer surtout les enseignements.

Cet atelier a permis aussi de donner des orien­ta­tions vers les­quelles les médias pales­ti­niens doivent concentrer leur travail, notamment dans le domaine péda­go­gique et éducatif, col­la­bo­ration avec les écoles et les universités.

Cet atelier a aussi permis d’établir un lien entre les acteurs à Gaza et ceux de la Cis­jor­danie. Des pers­pec­tives d’actions com­munes sont déjà en préparation.

Un sondage réalisé actuel­lement auprès du public va nourrir encore les réflexions à venir.

[1] Pales­tinian Broad­casting Cor­po­ration, la télé­vision -radio palestinienne