Le fossé s’élargit entre les juifs sur la question du sionisme

Yakov M. Rabkin, dimanche 22 avril 2007

Une pro­fonde division s’est déve­loppée entre les défen­seurs sio­nistes d’Israël et les juifs laïques et reli­gieux, qui rejettent ou remettent en question le sio­nisme et le com­por­tement de l’état d’Israël. Un débat public ouvert et franc sur la place d’Israël dans la conti­nuité juive a désormais lieu.

De nom­breux juifs tentent d’aborder la question des contra­dic­tions existant entre le judaïsme tel qu’ils le pro­fessent et l’idéologie sio­niste qui s’est emparée d’eux. Et ceci au moment où de pro­fondes pré­oc­cu­pa­tions sur le futur d’Israël s’expriment à travers tout le spectre poli­tique et reli­gieux d’Israël.

Cer­tains juifs demandent main­tenant publi­quement si l’état-nation eth­nique, assiégé chro­ni­quement au Moyen-​​Orient, est « bon pour les juifs. » Parmi eux, beaucoup conti­nuent à être pré­oc­cupés par le fait que le sio­nisme militant détruit les valeurs morales juives et met en danger les juifs en Israël et ailleurs. Cette dis­cussion est également entrée dans la culture popu­laire : Le récent film « Munich » de Steven Spielberg se focalise sur le coût moral pour Israël qu’entraîne l’utilisation chro­nique de la force.

Le lobby israélien aux Etats-​​Unis, aligné sur les posi­tions de la droite natio­na­liste en Israël, a attaqué de manière har­gneuse le réa­li­sateur juif et son film avant même sa sortie. Il a également vili­pendé plu­sieurs livres édités lors des der­nières années - Pro­phets Outcast, Wrestling With Zion, The Question of Zion, The Myths of Zionism - tous écrits par des juifs qui sont pré­oc­cupés par ce conflit essentiel entre le sio­nisme et les valeurs juives.

Il y a quelques semaines, le lobby israélien (par l’intermédiaire du Comité Juif Amé­ricain) a publié un rapport pré­tendant que les juifs qui cri­tiquent Israël mettent en danger son « droit à exister » et favo­risent l’anti-sémitisme. Ceci a entraîné un certain nombre de juifs en Grande-​​Bretagne, au Canada et aux Etats-​​Unis à s’exprimer, ce qui a conduit a un débat franc sur Israël dans des journaux de réfé­rence, même conser­va­teurs. En janvier, l’Economist, heb­do­ma­daire [bri­tan­nique] éminemment « pro-​​establishment », a publié une enquête concernant « l’état des juifs » et un éditorial qui invitait les juifs de la Dia­spora à s’éloigner de la position pro­clamant « mon pays avant tout, qu’il ait tort ou raison » adoptée par beaucoup d’organisations juives.

La prise de position en faveur de l’émancipation des juifs par rapport a l’état d’Israël et ses poli­tiques a jeté un pont sur quelques vieilles divi­sions en même temps qu’elle en créait de nou­velles. Ainsi, un cri­tique ultra-​​Orthodoxe d’Israël, habi­tuel­lement contre toute réforme du judaïsme, a loué un rabbin réfor­miste qui a déclaré, « quand les défen­seurs juifs d’Israël à l’étranger ne s’expriment pas contre des poli­tiques désas­treuses qui ne garan­tissent pas la sécurité de ses citoyens ni ne pro­duisent le climat adéquat pour essayer d’atteindre une paix juste avec les Pales­ti­niens… ils tra­hissent des valeurs juives mil­lé­naires et agissent contre les intérêts propres d’Israël à long terme ».

Les rela­tions entre­tenues avec l’état d’Israël et avec le sio­nisme ont divisé les juifs. L’axe, le long duquel cette division s’est formée ne cor­respond a aucune des divi­sions habi­tuelles ashkénaze/​sépharade, pratiquant/​non pra­ti­quant, orthodoxe/​non-​​orthodoxe. Dans chacune de ces caté­gories se trouvent des juifs pour qui la fierté nationale, et même l’arrogance (chutzpah), est une valeur positive, et qui donnent leur appui enthou­siaste a l’état qui incarne ce qu’ils iden­ti­fient comme une force de la vie, un triomphe de la volonté et une garantie de la survie juive.

Mais chacune de ces caté­gories inclut également des juifs qui croient que l’idée même d’un état juif, et le prix humain et moral qu’il exige, sape tout ce que le judaïsme enseigne, en par­ti­culier les valeurs clés de l’humilité, de la com­passion et de la bonté. Tout comme les par­tisans les plus incon­di­tionnels d’Israël, ils pointent du doigt le paradoxe qui veut qu’Israël, souvent pré­senté comme un asile ultime, devienne l’un des endroits les plus dan­gereux pour les juifs. Les médias israé­liens rap­portent un niveau d’inquiétude sans pré­cédent qui vise non seulement le futur de l’état mais également la survie phy­sique de ses habi­tants. Cer­tains tentent de redé­finir « le but national d’Israël » comme moyen de revi­ta­liser la société très démo­ra­lisée d’Israël. Les cli­vages sur Israël et le sio­nisme sont si aigus qu’ils peuvent diviser les juifs de manière aussi irré­mé­diable que lors de l’avènement du chris­tia­nisme il y a deux mil­lé­naires. Le chris­tia­nisme, qui incarne une lecture grecque de la Torah, s’est par la suite détaché du judaïsme. Comme le chris­tia­nisme, le sio­nisme, reflétant une lecture natio­na­liste et roman­tique de la Torah et de l’histoire juive, en est venu à fas­ciner de nom­breux juifs.

Il reste à voir si la rupture entre ceux qui s’en remettent a la tra­dition morale juive et les convertis au natio­na­lisme juif peut un jour être réduite. Bien qu’elle soit fatale pour les juifs et le judaïsme, cette rupture pourrait ne pas affecter néces­sai­rement Israël, qui compte de nos jours beaucoup plus de chré­tiens évan­gé­liques que de juifs parmi ses défen­seurs inconditionnels.