Le filon de Gaza

Yotam Feldman et Uri Blau, vendredi 26 juin 2009

Comment des offi­ciers israé­liens, répondant aux pres­sions de divers lobbies et intérêts, orga­nisent le blocus de la popu­lation de Gaza. Extraits :

Chaque semaine, une dizaine d’officiers du Bureau israélien de Coor­di­nation des Acti­vités du Gou­ver­nement dans les Ter­ri­toires occupés (COGAT) se réunissent dans le bâtiment Templer du ministère de la défense à Tel Aviv, pour décider quels pro­duits ali­men­taires appa­raî­tront sur les tables des 1,5 mil­lions d’habitants de la bande de Gaza../.. Ces offi­ciers ont, par exemple, décidé que les kakis, les bananes et les pommes étaient vitaux pour la sub­sis­tance de base et donc auto­risés à entrer dans Gaza, alors que les abricots, les prunes, le raisin et les avocats étaient des pro­duits de luxe non auto­ri­sables. Durant les der­nières années, ces offi­ciers ont été res­pon­sables de l’interdiction d’entrée dans la bande de Gaza de viande en boîte, sauce tomate, vête­ments, chaus­sures et carnets de notes. Tous ces articles sont stockés dans les entrepôts géants loués par les four­nis­seurs israé­liens près du point de passage de Kerem Shalom, en attendant un chan­gement de politique.

“Notre poli­tique n’est pas fixée mais sujette en per­ma­nence à des chan­ge­ments“, explique un officiel du COGAT. Ainsi, il y a environ deux mois, les offi­ciels du COGAT ont autorisé l’entrée des citrouilles et des carottes, inversant une inter­diction qui durait depuis de nom­breux mois. L’entrée de “frian­dises“ telles que cerises, kiwis, amandes, gre­nades et cho­colat est for­mel­lement interdite. De même que le halva, la plupart du temps. Selon des sources impli­quées dans les acti­vités du COGAT, les res­pon­sables au plus haut niveau, y compris le coor­don­nateur par intérim, Amos Gilad, sur­veillent quo­ti­dien­nement la nour­riture qui entre à Gaza et approuvent per­son­nel­lement l’entrée de chaque variété de fruit, légume ou nour­riture trans­formée demandée par les Pales­ti­niens. Au cours d’une réunion, le colonel Oded Iterman, officier au COGAT, a expliqué comme suit leur poli­tique : “ Nous ne voulons pas que les ravis­seurs de Gilad Shalit se gavent de bamba (une nour­riture rapide prisée en Israël) au-​​dessus de sa tête.“ ../..

Le document intitulé “ Lignes rouges“ explique : “ afin de rendre pos­sibles les condi­tions de base de la vie à Gaza, le ministre adjoint de la défense a autorisé l’entrée dans la bande de Gaza de 106 camions de denrées huma­ni­taires dont 77 d’aliments de base../..“ Après quatre pages rem­plies de tableaux détaillés sur le nombre de grammes et de calories auto­risés à la consom­mation pour les rési­dents de Gaza (décom­posés selon le genre et l’âge), vient cette recom­man­dation : “ il est néces­saire de négocier avec la com­mu­nauté inter­na­tionale et le Ministère de la Santé pales­tinien pour fournir des sup­plé­ments nutri­tionnels (seule une partie de la farine à Gaza est enrichie) et une éducation pour une nutrition cor­recte.“ Imprimé en grosses lettres à la fin du document, figure cet aver­tis­sement : “ La sta­bilité de l’effort huma­ni­taire est essen­tielle pour la pré­vention du déve­lop­pement de la malnutrition.“

Ces quan­tités per­mettent une très faible marge d’erreur ou d’incident. De plus, l’analyse du COGAT n’est exacte qu’à condition d’un partage égal des quan­tités minimum auto­risées. “ Cette analyse ne prend pas en consi­dé­ration la dis­tri­bution sur le terrain“ précise le document “Lignes rouges“../.. Si cer­tains reçoivent plus, d’autres rece­vront néces­sai­rement moins que le minimum requis. Il est donc dif­ficile de concilier cette infor­mation avec les décla­ra­tions du ministre de la défense et des offi­ciers du COGAT, selon les­quelles il n’y a pas de réelle pénurie ali­men­taire à Gaza.

Lors de leurs ren­contres avec des offi­ciels des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales, les offi­ciers israé­liens répètent cette phrase : “pas de pros­périté, pas de déve­lop­pement, pas de crise huma­ni­taire.“ Un officier supé­rieur du COGAT explique à Haaretz que ce n’est pas une poli­tique de siège, mais plutôt la res­triction de l’entrée des pro­duits de luxe. Le choix des pro­duits qua­lifiés “de luxe“ change de semaine en semaine et parfois de jour en jour.

Cer­tains de ces chan­ge­ments sont le résultat de pres­sions inter­na­tio­nales. Par exemple, durant sa visite de Gaza en février dernier, le sénateur US John Kerry fut stu­péfait de découvrir qu’Israël n’autorisait pas les Pales­ti­niens à faire entrer des camions de pâtes. A la suite de pres­sions amé­ri­caines, le 20 mars, le cabinet israélien décidait d’autoriser le transfert sans res­tric­tions de pro­duits ali­men­taires. Mais, fait incroyable, le per­sonnel du COGAT ne voit aucune contra­diction entre cette décision et les impor­tantes res­tric­tions qui conti­nuent néan­moins d’être imposées à l’entrée de nourriture../..

… Depuis le début du blocus, aucune liste des articles auto­risés et interdits n’a été com­mu­niquée à la partie pales­ti­nienne. Le porte parole du DCO ( dis­trict coor­di­nation office) dit qu’une telle liste n’existe pas et que “les Pales­ti­niens savent ce qui est autorisé.“

“Si on se reporte 2 ans en arrière, on se rend compte que c’était de la folie pure“ dit un officier supé­rieur qui servait au COGAT quand le blocus fut imposé. “Il y avait une poli­tique vague, peu claire, influencée par les intérêts de cer­tains groupes, par tel ou tel lobby, sans rapport avec les besoins de la popu­lation. Par exemple, les pro­duc­teurs de fruits ont un lobby puissant qui pouvait faire en sorte que, cer­tains jours, 20 à 25 camions de fruits entrent à Gaza../.. Ce n’était pas ce dont les Gazans avaient besoin, mais les intérêts israé­liens pre­naient le pas sur les besoins de la population../..

Les auteurs citent un pro­ducteur et trans­porteur de fruits (Avshalom Herzog) : “… il est clair comme le jour que celui qui détermine la nature des char­ge­ments de fruits est le directeur de l’organisation des pro­duc­teurs en lien avec un officier chargé de l’agriculture au DCO de Gaza. Aujourd’hui, on peut faire entrer des pêches, bananes, pommes dates. Les kum­quats étaient auto­risés jusqu’à hier, mais il n’y a ni prunes, ni citrouilles, ni melon ni oignon. C’est sim­plement incroyable.“

Autre citation du ministre adjoint de la défense Vilnai après avoir décidé de faire entrer 3 camions de melons par semaine : “ pour éviter la chute du marché en Israël.“

Selon un autre document de la fin avril signé par un adjoint de Vilnai : “ la poli­tique d’Israël aux points d’entrée répond à diverses consi­dé­ra­tions… des consi­dé­ra­tions écono­miques, y compris la filière agricole, sont à la base de cette politique.“

Meir Yifrah, secré­taire de l’organisation des pro­duc­teurs de légumes, essaie aussi d’influencer le COGAT et le ministère de la défense. “Une fois par mois, j’envoie un texto au ministre de l’agriculture Simhon Shalom pour l’informer que la situation du marché est tendue, les pro­duc­teurs ont besoin d’envoyer leurs pro­duits à Gaza, voyez cz que vous pouvez faire avec le ministre de la défense… Il me semble bizarre que la citrouille soit définie comme un produit de luxe. On l’utilise plus pour nourrir les animaux que les per­sonnes… L’an dernier, nous étions en mau­vaise situation avec les oignons, beaucoup de pro­duc­teurs étaient encombrés de stocks. Nous avons fait pression sur le ministère de l’agriculture et ils ont aug­menté le quota d’oignons de 5 à 8 camions..

Le ministère de l’agriculture déclare qu’il se soucie aussi des intérêts des Pales­ti­niens : “ quand une décision doit être prise sur le type de pro­duits à auto­riser, le ministère prend en consi­dé­ration les besoins des Pales­ti­niens, la capacité à y faire face et les intérêts des pro­duc­teurs israé­liens, et spé­cia­lement le consom­mateur israélien, de façon à main­tenir des prix rai­son­nables sur le marché local…“

Le document “Lignes rouges“ …/​.. précise que les Gazans ont besoin pour se nourrir de 300 veaux par semaine, 200 de moins qu’avant le blocus. Néan­moins, pendant les six der­niers mois depuis l’opération “Cast lead“ Israël n’a autorisé l’entrée d’aucun veau vivant, seulement de la viande et du poisson congelés. Pendant la période pré­cédant la guerre où l’importation de veaux était encore auto­risée, elle était limitée aux veaux venant d’Israël et non d’autres pays comme aupa­ravant. Eyal Erlich –un impor­tateur qui vendait 50 000 veaux par an en pro­ve­nance d’Australie- pense que le ministre de l’agriculture… a exploité la situation pour contraindre le marché local à acheter israélien, et ainsi favo­riser les éleveurs locaux. .….

La suite de l’article évoque les tran­si­taires, les pots de vin, la revente d’autorisations etc.