Le discours du Caire a ébouriffé les Etats-​​Unis

Luis Lema, dimanche 7 juin 2009

Dans son dis­cours, Barack Obama s’adressait au « monde musulman ». Son ton et sa fran­chise ont aussi ébou­riffé les Etats-​​Unis.

Après son adresse du Caire, jeudi, Barack Obama a fait le tour des pyra­mides de Gizeh. Tombant sur un per­sonnage gravé dans la pierre et affublé de grandes oreilles décollées, le pré­sident s’est amusé : « Il me res­semble. » « Oui, lui a répondu son guide. Cet homme était un prêtre, un juge et un érudit. » A la Radio nationale publique (NPR) où il rap­pelait cette anecdote, le chef du bureau de Washington, Ron Elving, s’interrogeait : après avoir endossé tous ces rôles, Obama pourra-​​t-​​il aussi devenir l’architecte et l’ingénieur du monde qu’il a mis tant de fougue à décrire ?

Franchise, candeur

Dans son dis­cours, Barack Obama s’adressait au « monde musulman », un terme qu’il a d’ailleurs pris bien soin d’éviter, tant il sou­haitait montrer qu’il s’agissait d’échapper aux caté­gories trop vagues et aux juge­ments à l’emporte-pièce. Mais, en citant le « Saint Coran » et en en appelant au respect des tra­di­tions, il n’a pas seulement laissé bouche bée les Afghans devant leur poste de télé, comme le mon­traient des repor­tages dif­fusés sur les chaînes amé­ri­caines. Son ton et sa fran­chise (cer­tains diront sa candeur) ont aussi ébou­riffé les Etats-​​Unis.

Les réac­tions, ven­dredi (5 juin), étaient à la mesure de l’événement. A droite, de manière assez pré­vi­sible, on s’inquiétait abon­damment devant les « dégâts » que ce dis­cours pourrait pro­voquer en matière de cré­di­bilité de la plus grande puis­sance mon­diale. S’en prenant aux « excuses » qu’Obama répé­terait encore et encore pour les actes commis par les Etats-​​Unis, ses détrac­teurs dénoncent un pré­sident qui se serait rendu cou­pable d’inadmissibles « équi­va­lences morales » : en com­parant l’Holocauste et la souf­france des Pales­ti­niens, une équation dénoncée à lon­gueur d’antenne sur la chaîne conser­va­trice Fox News. Ou en recon­naissant (pour la pre­mière fois offi­ciel­lement) la main de Washington dans le coup d’Etat en Iran en 1953, et sem­blant jus­tifier de ce fait les « trente ans de ter­ro­risme anti-​​américain » menés par la suite par l’Iran et leur culmi­nation dans la volonté du régime de Téhéran de se doter de l’arme nucléaire.

Quelle politique ?

A ces cri­tiques s’en ajou­taient pourtant d’autres plus nuancées qui, toutes, rejoi­gnaient les conclu­sions de l’épisode de Gizeh : et main­tenant, quelle poli­tique ? Ou pour reprendre les mots iro­niques d’un élu répu­blicain de l’Illinois, Mark Kirk : « Ceux qui connaissent la poli­tique étrangère savent qu’en général il faut faire suivre les belles paroles par de bonnes politiques. »

Jusqu’ici, en termes concrets, quels chan­ge­ments réels ont apportés les belles paroles pré­si­den­tielles ? Les Pales­ti­niens conti­nuent de vivre « les humi­lia­tions » aux­quelles se référait Obama. Les com­mis­sions mili­taires conti­nueront de juger cer­tains détenus de Guan­tanamo. Au Pakistan, où une bataille féroce a été lancée contre les talibans suite aux injonc­tions amé­ri­caines, c’est parmi les cen­taines de mil­liers de réfugiés pro­duits par les attaques de l’armée que recrutent aujourd’hui les extré­mistes… Même le New York Times, qui se fait l’ardent avocat de ce dis­cours, en l’opposant aux « huit ans d’arrogance » de l’ère Bush, exhorte le pré­sident à dévoiler rapi­dement le détail de sa nou­velle stratégie.

A cela, pourtant, cer­tains répondent par d’autres argu­ments. La pres­tation de Barack Obama au Caire n’est pas seulement l’annonciatrice d’une poli­tique, que le pré­sident s’est engagé à suivre en prenant le monde à témoin. Cet événement est aussi un for­mi­dable acte poli­tique en soi. « Il redé­finit à lui seul la manière dont les Etats-​​Unis voient le monde et dont le monde voit les Etats-​​Unis. Il ouvrira de mul­tiples portes à la diplo­matie et guidera nos actions autant que les réac­tions de nos inter­lo­cu­teurs », notait le vétéran de la diplo­matie inter­na­tionale Zbi­gniew Brzezinski.

Une analyse qui, para­doxa­lement, rejoi­gnait d’une cer­taine manière celle de John Bolton, l’ancien ambas­sadeur à l’ONU de George Bush, placé à l’autre bout du spectre poli­tique. A propos d’Israël, il sou­li­gnait : « Lorsque vous cri­tiquez votre plus grand allié dans un envi­ron­nement comme celui-​​ci, c’est que vous avez l’intention d’envoyer un message à cet allié. »