Le dilemme d’Israël face à l’Iran

Samy Cohen, mercredi 21 octobre 2009

A l’heure des pour­parlers entre les repré­sen­tants de l’Iran et ceux des pays du groupe "5 + 1" (Etats-​​Unis, Russie, France, Chine, Grande-​​Bretagne et Alle­magne) au sujet du nucléaire iranien, une inter­ro­gation de fond sub­siste : que fera Israël si ces dis­cus­sions, et l’application d’éventuelles sanc­tions, ne conduisent pas l’Iran à renoncer à son pro­gramme militaire ?

Lancera-​​t-​​il ses F-​​15 et F-​​16 à l’assaut des ins­tal­la­tions ira­niennes ? Appliquera-​​t-​​il la "doc­trine Begin" inter­disant qu’un pays du Proche-​​Orient acquière une capacité de des­truction nucléaire qui mena­cerait son exis­tence ? Cette doc­trine fut appliquée une pre­mière fois le 7 juin 1981, avec la des­truction de la cen­trale ira­kienne d’Osirak ; puis une seconde en sep­tembre 2007, lorsque l’armée de l’air israé­lienne détruisit un site syrien supposé abriter une cen­trale nucléaire livrée par la Corée du Nord.

Le jour de la com­mé­mo­ration de la Shoah, le 21 avril 2009, le premier ministre israélien a réitéré impli­ci­tement son atta­chement à cette doc­trine : "Nous ne per­met­trons pas à ceux qui nient la Shoah d’en com­mettre une deuxième." Benyamin Neta­nyahu n’est-il pas désormais pris au piège de ce dis­cours ? Rien n’est moins sûr. Pour la pre­mière fois de son exis­tence, Israël pourrait consi­dérer que la "doc­trine Begin" a plus d’inconvénients que d’avantages et que l’accession de l’Iran au rang de puis­sance nucléaire est un mal inévitable.

Der­rière un dis­cours officiel d’une fermeté impla­cable, le doute s’installe. Une nou­velle vision se déve­loppe, les men­ta­lités évoluent en Israël et une réflexion s’ébauche même sur l’attitude à adopter face à cette éven­tuelle nou­velle donne. Trois éléments majeurs expliquent cette évolution.

1. La per­ception de la "menace ira­nienne". Depuis long­temps deux écoles s’affrontent. L’une croit en la volonté du régime iranien de détruire Israël. Le cocktail de fon­da­men­ta­lisme reli­gieux, de pos­session de l’arme ato­mique et de poli­tique d’hostilité affichée à l’encontre d’Israël rend, aux yeux de cette pre­mière école, la "menace ira­nienne" par­ti­cu­liè­rement préoccupante.

Mais cette vision est de plus en plus battue en brèche dans les milieux plus "rationnels" de l’expertise stra­té­gique. S’ils sont sen­sibles au dis­cours hostile et néga­tion­niste d’un Mahmoud Ahma­di­nejad, ils ne croient guère que l’Iran repré­sente une "menace exis­ten­tielle" pour Israël. Et ils n’hésitent pas à cri­tiquer le dis­cours officiel. Ils y voient une "construction" poli­tique "contre-​​productive" qui inquiète les Israé­liens au lieu de les ras­surer. Le ministre de la défense, Ehud Barak, qui repré­sente bien cette évolution de la pensée stra­té­gique, a pris ses dis­tances avec le ton alar­miste du premier ministre : "L’Iran ne constitue pas une menace pour l’existence d’Israël", a-​​t-​​il affirmé à la mi-​​septembre.

De fait, la plupart des experts en Israël ne croient pas que l’Iran prendra le risque de se faire détruire par une attaque nucléaire israé­lienne de "seconde frappe", sachant qu’Israël a les moyens de la déclencher, notamment grâce à ses sous-​​marins lan­ceurs de mis­siles de croi­sière. L’Iran est pour eux un pays qui "monte en puis­sance" et voit son influence s’accroître régu­liè­rement au Proche-​​Orient. Il est peu pro­bable que ses diri­geants veuillent enrayer cette dyna­mique. Les Ira­niens, disent-​​ils, sont un peuple "intel­ligent" et "rationnel" qui a avancé ses pions de manière savamment cal­culée sur la scène inter­na­tionale. Ce pays s’inquiète moins de l’arme nucléaire israé­lienne que de son voi­sinage à l’est, avec des puis­sances nucléaires telles que le Pakistan, l’Inde et la Chine. Ses diri­geants craignent davantage un Pakistan aux mains des talibans que l’"Etat sio­niste" abhorré.

Son projet poli­tique majeur n’est pas la des­truction pure et simple de l’Etat d’Israël. Les diri­geants ira­niens la savent impos­sible dans l’état actuel et futur du rapport de forces entre eux et Israël. Leur soutien à la cause pales­ti­nienne est super­ficiel et per­sonne en Iran ne pren­drait le risque d’une guerre pour un enjeu aussi faible. Leur ambition est d’étendre leur influence dans le monde musulman et d’islamiser les pays arabes.

Les attaques ver­bales de l’Iran contre Israël contiennent certes une part de "sin­cérité", notent-​​ils également, mais leur objectif prin­cipal est de ras­surer et d’anesthésier la vigi­lance des pays arabes au sujet de son pro­gramme nucléaire, en tentant de faire passer le message selon lequel la future bombe ne leur est pas des­tinée mais vise Israël. Cette stra­tégie semble porter ses fruits puisque aucune coa­lition arabe n’est venue contrer la poli­tique "hégé­mo­nique" de l’Iran.

Il n’y a pourtant nulle naïveté dans ces ana­lyses qui ne peuvent pas s’afficher, pour l’instant, ouver­tement. La pru­dence reste de mise. Pour plu­sieurs raisons. D’abord, une attaque sur­prise ira­nienne sur Israël ne peut être tota­lement exclue, même si sa pro­ba­bilité est des plus faibles. Ensuite, la pers­pective qu’Israël perde le monopole ato­mique dans la région équi­vau­drait à un séisme. Il por­terait atteinte à la position de puis­sance domi­nante d’Israël dans la région et affai­blirait sa dis­suasion. La perte de cette supré­matie obli­gerait le pays à se repenser complètement.

Un Iran nucléarisé verrait son influence ren­forcée au Proche-​​Orient et mena­cerait les régimes sun­nites modérés comme l’Arabie saoudite, et surtout la Jor­danie et l’Egypte. C’est sans doute là une des pré­oc­cu­pa­tions majeures des diri­geants israé­liens. Leur plus grand cau­chemar est qu’Israël se retrouve envi­ronné de régimes fon­da­men­ta­listes hos­tiles à son exis­tence. D’autre part, un Iran nucléaire sus­ci­terait une course aux arme­ments ato­miques au Proche-​​Orient. D’autres pays, tels que l’Egypte ou la Turquie, seraient tentés de suivre l’exemple iranien. Par ailleurs, un Iran nucléaire accroî­trait les risques de dis­sé­mi­nation de matières nucléaires aux mains de "groupes terroristes".

Enfin, il pourrait nourrir une inquiétude majeure au sein de la popu­lation israé­lienne et l’inciter au départ. Un sondage du Centre d’études ira­niennes de l’université de Tel-​​Aviv, publié dans Haaretz le 22 mai, indique que 23 % des Israé­liens envi­sa­ge­raient la pos­si­bilité de quitter Israël si l’Iran acquérait la bombe ato­mique. En fait, adeptes du principe du "zéro risque", la plupart de ces experts pré­fé­re­raient une attaque du type Osirak si Tsahal en avait les moyens. Mais les a-​​t-​​il ?

2. La per­ception des capa­cités opé­ra­tion­nelles de l’armée de l’air.Tous les experts civils et mili­taires conviennent que l’Iran n’est pas l’Irak. L’effet d’une attaque aérienne sur­prise ne peut plus jouer. Osirak était une cible facile, pra­ti­quement à ciel ouvert. Les sites ira­niens sont dis­sé­minés et pro­fon­dément enfouis sous terre. Cer­taines ins­tal­la­tions échap­pe­raient à la connais­sance des ser­vices de ren­sei­gnement, ce que confirme le dévoi­lement, le 24 sep­tembre, de l’existence d’un nouveau site nucléaire près de Qom.

Le doute existe également quant à la capacité de l’armée de l’air de détruire les ins­tal­la­tions nucléaires ira­niennes en une frappe unique. Plu­sieurs pas­sages pour­raient être néces­saires, avec les risques que cela com­porte, notamment pour les pilotes. Une attaque effectuée par des mis­siles balis­tiques n’est pas exclue, mais elle n’est pas perçue comme la panacée, ces der­niers étant moins précis que les avions, comme le note le rapport du Center for Stra­tegic & Inter­na­tional Studies de Washington, du 14 mars 2009. Le risque de toucher des civils en grand nombre dans des sites urbains comme celui d’Ispahan n’est pas négligeable.

En tout état de cause, une attaque qui appa­raî­trait comme un demi-​​succès por­terait atteinte à l’image de l’armée de l’air et à sa capacité de "frapper un ennemi quel qu’il soit et où qu’il soit". Elle ren­for­cerait la déter­mi­nation des diri­geants ira­niens dans leur volonté de pour­suivre leur dessein jusqu’à son terme. Dans le meilleur des cas, Israël gagnerait un répit de deux à trois ans mais devrait faire face à des opé­ra­tions de rétorsion de la part de l’Iran et de son allié, le Hez­bollah, sous forme d’attaques de mis­siles conven­tionnels, voire d’attaques ter­ro­ristes. Tsahal ne cache pas qu’il n’a pas les moyens de parer à une pluie de mis­siles de type Katioucha ou Graad, jusque sur Tel-​​Aviv.