Le dessalement miraculeux d’Israël, le Père Noël et autres contes de fées

Le mythe de la « floraison du désert » masque depuis longtemps l’occupation et la dégradation par Israël des ressources naturelles palestiniennes.

Susan Abulhawa, Middle East Eye, vendredi 12 août 2016

une pancarte met en garde les visiteurs contre des dolines situées dans la station touristique israélienne abandonnée d'Ein Gedi, sur les rives de la mer Morte, en juillet 2016 (AFP).

Scientific American a récemment publié un reportage sur l’industrie de dessalement d’Israël, saluant un exploit miraculeux issu de l’ingéniosité d’une petite nation prise en étau au milieu de nations bouillonnantes et rétrogrades.

Pour citer la prose romancée de l’article, l’auteur décrit Israël comme « une civilisation galvanisée qui a créé l’eau à partir du néant », là où seulement quelques kilomètres plus loin – faisant allusion à la Syrie et à l’Irak en particulier, mais aussi aux nations arabes en général –, « l’eau a disparu et les civilisations se sont émiettées ».

Il est surprenant de lire une publicité aussi flagrante de l’exceptionnalisme israélien et la résurrection mensongère de la mythologie de la « floraison du désert » sur les pages de Scientific American. Il est important d’introduire les faits, l’histoire et la réalité dans ce conte de fées aquatique.

L’auteur attribue effrontément 900 ans d’histoire palestinienne à Israël. En réalité, Israël est un pays créé il y a 68 ans par des immigrés juifs européens qui ont conquis la Palestine, expulsé la plupart de la population indigène et revendiqué toutes leurs terres, mais aussi leurs fermes, leurs maisons, leurs commerces, leurs bibliothèques et leurs ressources.

Au-delà de cette appropriation gratuite de l’histoire palestinienne, l’article ne fournit pas de contexte historique de climat, de précipitations et de ressources naturelles en eau, donnant l’impression d’avoir affaire à une terre aride naturellement inhospitalière.

En réalité, à travers l’histoire, le nord de la Palestine a joui d’un climat méditerranéen avec des étés chauds et secs et des précipitations abondantes en hiver. Et en réalité, les précipitations à Ramallah sont supérieures à celles à Londres, tout comme les précipitations à Jérusalem.

La moitié sud de la Palestine devient désertique autour du district de Beersheba, où le désert du Naqab se développe jusqu’à la pointe de la Palestine. Au moment où Israël a été créé, les Palestiniens cultivaient déjà durablement 30 % des terres de leur pays. À l’exclusion du district de Beersheba, ce chiffre grimpe à une moyenne de 43 %, atteignant 71 % à Gaza.

La gestion de l’eau au service du colonialisme

Le régime hydraulique d’Israël fonctionne en synergie dans un contexte plus large d’exclusivité juive et de négation palestinienne. Il est hypocrite de séparer les deux dans le débat, dans la mesure où une grande partie de la crise actuelle de l’eau est directement et indirectement imputable à l’inversion par le sionisme de cette organisation durable de la société et de l’agriculture indigènes du territoire.

Le détournement par Israël de l’eau des fleuves et de leurs affluents a sérieusement commencé au cours de sa première année d’existence, forçant la nature à subir des changements non naturels en vue d’accomplir une idéologie qui entrait en conflit avec le terrain local.

Ignorant l’incompatibilité écologique du fait de planter des cultures exotiques et gourmandes en eau pour nourrir les palais européens et d’irriguer le désert en siphonnant l’eau des voisins, des habitants locaux et de la biodiversité locale, le pompage excessif et le détournement de l’eau pour servir les colonies sionistes selon des normes européennes non durables ont préparé le terrain pour une multitude de catastrophes environnementales à travers toute la Palestine.

Par exemple, bien qu’Israël propage une perception de pratiques agricoles juives ingénieuses (à travers des discours de relations publiques faisant la publicité de l’exceptionnalisme juif, comme celui employé dans l’article de Scientific American), l’agriculture exotique d’Israël a été en réalité destructrice pour l’équilibre écologique de la Palestine. En consacrant 80 % de l’eau disponible à l’agriculture, qui représentait moins de 3 % de l’économie israélienne, Israël a continué de pomper les ressources en eau pour faire avancer le programme colonial sioniste, une contradiction écologique au vu de l’environnement local.

Les Palestiniens privés de leur eau

La colonisation a été accompagnée simultanément par la négation et l’exclusion de la société palestinienne indigène. Tout en organisant le vol à grande échelle des richesses et des biens des Palestiniens, Israël a commencé à détruire la vie palestinienne, au centre de laquelle se trouvait l’agriculture palestinienne, qui dépendait des cultures non irriguées telles que l’oléiculture.

À cette fin, l’emprise totale d’Israël sur l’ensemble de l’eau de la Palestine lui a permis de continuer d’assoiffer et de mettre à genoux les Palestiniens. La distribution inévitable et raciste de l’eau a été largement démontrée dans des rapports cinglants d’organisations locales et internationales.

L’article stipule qu’Israël alimente les Palestiniens en eau, ignorant le fait crucial que cette eau appartient en premier lieu aux Palestiniens. L’eau douce est pompée d’un aquifère de montagne sous les villages et les territoires palestiniens pour alimenter les colonies israéliennes. Une petite fraction de cette eau est ensuite revendue aux Palestiniens, généralement à des prix beaucoup plus élevés que pour les colonies juives dans la même zone.

Alors que les colons juifs consomment plus de cinq fois plus d’eau, jouissant de pelouses verdoyantes et de piscines privées, l’accès des Palestiniens à l’eau est variable, parfois discontinu pendant des semaines ou des mois, voire complètement refusé. Il n’est pas rare que des villages entiers soient privés d’eau potable, sans parler de ce que cela signifie pour l’agriculture palestinienne.

L’eau de surface siphonnée

Un coup d’œil sur la gestion de l’eau de surface apporte un autre exemple de la destruction du potentiel hydraulique de la Palestine par Israël. Le Nahr al-Auja, rebaptisé Yarkon par Israël, était un fleuve côtier vigoureux rempli de poissons et à la faune abondante, dont certaines espèces n’existent nulle part ailleurs.

Prenant source dans le village palestinien de Ras al-Aïn, il a été décrit dans un guide de voyage datant de 1891 comme « un fleuve rugissant qui zigzague pour finir dans la mer [...] Sa puissance fait tourner les moulins et les petits poissons peuvent s’y faire piéger ». En à peine une décennie de gestion israélienne de l’eau palestinienne, ce fleuve source de vie a été réduit à un filet d’eaux usées, son eau a été siphonnée et remplacée par une boue toxique composée de polluants industriels et domestiques qui, en 1997, a rongé les poumons et les organes vitaux d’athlètes participant aux Maccabiades qui sont tombés dans le fleuve lorsqu’un pont s’est effondré.

L’un des premiers projets hydrauliques d’Israël lors de sa conquête de l’accès au Jourdain a été de commencer à détourner l’eau de ses voisins, incitant la Syrie et la Jordanie à faire de même pour préserver leur propre part de l’eau régionale. Plusieurs décennies plus tard, le niveau d’eau est si faible que le Jourdain ne peut plus réalimenter la mer Morte. La baisse du niveau d’eau de cette dernière, associée aux « bassins d’évaporation » d’Israël permettant d’extraire les minéraux et à d’autres activités industrielles, a créé une catastrophe écologique jamais observée auparavant en Palestine.

Dans les années 1950, Israël a épuisé les zones humides palestiniennes de la Houla, un trésor de biodiversité du Proche-Orient, pour créer des colonies juives. Des centaines de projets coloniaux ont grandement dévalorisé la riche diversité biologique et géographique qui prospérait sur ce terrain où trois continents se rencontrent.

Un miracle israélien ?

Ainsi, tout en ignorant l’histoire de la dégradation par le sionisme de l’environnement palestinien et du rôle central d’Israël dans la genèse de la crise actuelle de l’eau, l’article de Scientific American prépare le terrain pour expliquer le miracle de cet approvisionnement en eau douce à faible coût, discret et en apparence illimité. Pour être franche, ce récit relève tout autant du mythe que celui d’« une terre sans peuple pour un peuple sans terre » ou celui du Père Noël, de ses rennes et de sa fabrique de jouets au Pôle Nord.

Si le dessalement s’avère en effet prometteur et porteur de nombreux avantages, ce procédé est loin d’être miraculeux et n’est même pas une exception au Moyen-Orient, puisque des nations du Golfe souffrant de défis liés à l’eau emploient des techniques de dessalement depuis un certain temps.

De par notre expérience ici et ailleurs, nous savons que le dessalement comporte des coûts environnementaux importants et de graves risques sanitaires, y compris les sous-produits de la pollution et les gaz à effet de serre. On ne sait pas si le tarif présenté de 0,58 dollar par mètre cube d’eau comprend le coût de la pollution ou le coût des grandes et précieuses étendues de terres littorales qui doivent être exploitées pour l’infrastructure de dessalement. Pas plus qu’il n’a été fait mention de la dévastation connue et prévisible de la vie marine locale par des altérations physiques et chimiques de l’environnement inhérentes aux processus de dessalement.

L’information honnête

Au cours des deux dernières décennies, les écologistes israéliens ont œuvré afin d’éveiller leur société face à l’ampleur de la destruction du monde naturel local, et leurs efforts, associés à la législation et aux réglementations, ont commencé à atténuer certains des effets délétères de la conquête israélienne, de la colonisation et des altérations forcées de l’écologie et de la géographie.

Cependant, ce n’est pas une guérison facile dans la mesure où les politiques fondatrices israéliennes, nées de l’imaginaire colonial du colon blanc, ont quasiment anéanti l’organisation durable de la civilisation et de l’écologie indigènes de la Palestine.

Il est irresponsable et hypocrite de continuer de promulguer le mythe romancé de l’exceptionnalisme d’Israël en l’élevant au rang d’État à l’ingéniosité unique et choisi pour diriger et inspirer. Le vrai génie réside dans la manipulation audacieuse qui masque les échecs économiques, environnementaux et sociaux d’Israël et sa destruction indicible de la vie indigène, à la fois humaine et non humaine.

Scientific American ferait mieux de nous présenter des enquêtes percutantes et une information honnête sur la multitude de défis environnementaux auxquels est confrontée l’humanité, en particulier au Moyen-Orient, à une époque où la taille de la population et la pollution sont sans précédent, les guerres sont insondables et les ressources s’épuisent, au lieu de faire la promotion d’un conte de fées autoglorifiant d’un État colonialiste.

Susan Abulhawa est une écrivaine et romancière à succès. Son dernier roman s’intitule Le Bleu entre le ciel et la mer (Denoël, 2016).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.