Le dernier Trump

UN PAYSAN vient pour la première fois à la grande ville. Il visite le zoo et reste des heures cloué sur place devant la cage du kangourou. “Il n’y a pas d’animal comme ça !” n’arrête-t-il pas de s’écrier.

Uri Avnery, vendredi 11 mars 2016

Je dois avouer que j’ai éprouvé la même chose lorsque j’ai vu Donald Trump à la télévision pour la première fois et que j’ai entendu qu’il était candidat à la présidence des États-Unis.

“Impossible,” me suis-je murmuré. “Ce doit être un canular !”

Les Américains sont capables de bien des choses. De temps en temps ils se permettent un moment de folie collective. Prenez Joe McCarthy. Mais pas cela ! C’est trop gros.

MAINTENANT IL semble que Donald Trump soit en bonne voie pour la Maison Blanche.

Patience, me dit-on. Ce ne sont encore que des primaires. OK, quelque chose de bizarre est arrivé au Parti Républicain. Mais le jour des élections, face au choix réel, la grande majorité des Américains reviendra à la sagesse et votera pour son adversaire, quel qu’il ou elle soit.

C’est aussi ce que je pensais.

Plus maintenant.

Maintenant, je n’en sais plus rien.

J’ai le sentiment bizarre qu’au lendemain des élections je pourrais me réveiller face à un Président Trump.

Impensable ? Repensez-y.

Probable ? Je ne suis plus sûr.

LA DÉMOCRATIE, aurait dit Winston Churchil, est le pire système politique, excepté tous les autres.

(Churchill, qui a été élu à maintes reprises pour des partis différents a déclaré également que pour perdre ses illusions sur la démocratie, il suffisait de parler avec un électeur moyen.

L’un des défauts de la démocratie c’est d’être fondée sur une contradiction. L’aptitude à remporter une élection démocratique et la capacité de diriger un pays requièrent des talents très différents et souvent contradictoires.

Il y a des candidats qui sont de purs génies pour gagner des élections. Ils cherchent à plaire aux masses, à séduire les riches donateurs. Un fois élus, ils n’ont pas la moindre idée de ce qu’il faut faire ensuite.

Il y a des candidats qui sont nés hommes ou femmes d’État, doués de sagesse et d’intuition, mais qui n’ont pas la moindre chance d’être élus un jour. Le candidat à la présidence Adlai Stevenson s’était vu dire un jour que tous les gens intelligents allaient voter pour lui. “Mais c’est une majorité qu’il me faut,” railla-t-il.

Et puis, il y a le très, très petit nombre de ceux qui sont nés avec une âme de chef, qui peuvent à la fois se faire élire puis, une fois élus, mener leur pays d’une main sûre. Churchill, encore lui.

TRUMP, me semble-t-il, est de la première espèce. De ceux qui ont le don de séduire les masses, mais dont la capacité à diriger une puissance mondiale est très douteuse. Bien plus, je pense que c’est une personne très dangereuse.

Au début, il avait l’air d’un clown. Les gens ne le prenaient pas au sérieux. On considérait qu’il allait occuper le terrain un petit moment, puis disparaître. Ceux qui disaient cela, ce sont eux qui ont aujourd’hui disparu.

Et puis, il apparaissait comme un opportuniste sans scrupules, un individu capable de dire à tout moment ce qui lui passait par la tête, même si c’était le contraire de ce qu’il avait dit la veille. Pas sérieux. Un bouffon. Inéligible.

Ce n’est plus le cas. Le Trump que nous avons maintenant devant nous est un candidat très habile, un gagnant, un candidat doué d’un inquiétant talent pour canaliser les craintes, les ressentiments, la colère et l’amertume des blancs de la classe inférieure, qui ont l’impression que des politiciens corrompus, des noirs, des hispaniques et d’autres racailles leur enlèvent leur pays.

ATTENDEZ ! QUE vous rappelle la dernière phrase ?

Un individu qui commença aussi par avoir l’allure d’un clown, puis se transforma en un candidat habile, promit de redonner à son pays sa grandeur, bâtit sa carrière sur le ressentiment contre les minorités (les Juifs dans ce cas et les gens de gauche, les homosexuels, les Roms, les étrangers et les handicapés), qui disait toutes les choses que ses rivaux avaient peur de formuler – et qui apporta des souffrances inimaginables à son pays et au monde entier.

Pas de noms, s’il vous plait.

Donald Trump est d’origine germanique. Ses ancêtres portaient le nom de Drumpf et travaillaient dans un vignoble d’une petite ville de Rhénanie. Son grand-père, Friedrich, émigra en Amérique en 1885. Au cours de la ruée vers l’or sur la côte ouest, il ouvrit une chaine de restaurants pour chercheurs d’or seuls, à qui ils offraient la nourriture ainsi que des prestations sexuelles. Voilà comment s’est constituée la fortune de Trump.

Mais lorsque Friedrich épousa une fille de sa ville d’origine, il voulut rentrer en Allemagne. Il y avait un problème. Le nouveau Reich allemand était très strict en matière militaire. On découvrit que Friedrich avait quitté l’Allemagne juste avant d’avoir l’âge d’être appelé sous les drapeaux et qu’il voulait rentrer à peine deux mois après avoir dépassé l’âge de la conscription. Vous ne pouvez pas faire une telle chose. Pas dans l’Allemagne du Kaiser. Il se fit donc expulser et dut reprendre le chemin de l’Amérique.

On peut sans peine se demander ce qui se serait passé s’il avait été autorisé à revenir en Allemagne. Donald Drumpf serait-il actuellement à la tête d’un parti d’extrême droite à Berlin ?

AUX beaux jours du fascisme italien et allemand, le nouvelliste américain Lewis Sinclair avait écrit un livre dont le titre était "It Can’t Happen Here" (“Cela ne peut pas arriver ici”). Le titre était ironique, parce que le livre montrait précisément que “cela” peut arriver “ici” : le fascisme peut l’emporter aux USA, aussi. Mais Lewis imaginait une copie du fascisme de style européen, qui était étranger à l’Amérique. C’est ce que fit aussi l’écrivain italien Ignatio Silone qui écrivit le livre - “L’école des dictateurs”- sur une future Amérique fasciste.

Il n’existe pas de définition claire du fascisme. Les fascistes n’ont pas de livre saint, comme “Das Kapital” pour les communistes. On a dit à propos des fascistes : “J’en reconnaitrai un quand j’en verrai un”. Mais chaque pays a sa propre forme de fascisme, et ils peuvent être tout à fait différents les uns des autres.

Regardez Trump. La totale assurance du chef. Le culte de la puissance brutale. Le nationalisme débridé. Les attaques contre les minorités. Le mépris pour la classe politique (des deux partis). Pas de drôle de petite moustache, mais une drôle de tignasse orange.

Du fait que les fascistes prétendent glorifier leur propre nation à l’encontre de toutes les autres nations, on aurait pu considérer que les fascistes de nations différentes étaient des ennemis les uns des autres. Mais en pratique ce genre de chose qu’est le fasciste international existe bien. Un fait : le leader fasciste français Jean-Marie Le Pen, qui a été exclu de la direction de son parti par sa propre fille en raison de son extrémisme débridé (et de son antisémitisme), a félicité Trump, et c’est ce qu’a fait également l’ancien leader du Ku-Klux-Klan raciste américain. Trump n’en a récusé aucun. Et même, lorsqu’il a été surpris à citer une phrase qu’aimait beaucoup Benito Mussolini (“Mieux vaut vivre un jour dans la peau d’un lion que cent ans dans celle d’un mouton”), Trump ne s’est pas excusé. (le lion Mussolini lui-même implora d’avoir la vie sauve avant d’être exécuté par des partisans italiens.)

C’est à cette lumière qu’il faut juger l’attitude de Trump à l’égard du conflit israélo-palestinien. À première vue elle semble rassurante. Tous les autres candidats des deux partis sont à plat ventre devant Nétanyahou dans une soumission servile, mendiant des subventions des divers Sheldon Adelson. Trump n’a pas besoin de l’argent juif. Alors il dit une chose raisonnable : qu’il veut rester neutre afin qu’en tant que président il soit capable d’agir en médiateur neutre.

Cette attitude a l’air bien. Mais elle a une autre signification venant d’un sympathisant du Ku-Klux-Klan.

TOUT CELA met Nétanyahou dans l’embarras. Que faire ?

Il déteste Hillary Clinton comme il déteste tous les Démocrates. Il est vrai qu’il y a bien des années, en tant que première dame, Hilary avait pris position en faveur d’un État palestinien à côté d’Israël. À l’époque, j’avais organisé une manifestation de soutien à Hillary devant l’ambassade des États-Unis à Tel Aviv. Les marines ne nous permirent pas d’approcher. Mais depuis lors beaucoup d’eau a coulé dans le Jourdain, comme a coulé beaucoup d’argent de Chaim Saban et d’autres milliardaires juifs. Maintenant Hillary se met à plat ventre comme les autres.

Nétanyahou est un fervent Républicain. Il serait très heureux d’un président Rubio ou d’un président Cruz. Mais un président Trump ? Un antisémite ? Un ami des Arabes ? Eh bien, on a déjà vu des choses plus étranges.

Selon le dictionnaire d’Oxford, “trump” désigne non seulement une carte qui, dans une couleur, l’emporte sur les autres, l’atout, mais ce mot désigne aussi un bruit assourdissant. “La trompette du Jugement Dernier” est la trompette dont la sonnerie réveillera les morts le Jour du Jugement.

Espérons que les électeurs américains se réveilleront avant ça.

DANS LES ANNÉES 1960, un de ses collaborateurs courut vers le Premier ministre d’alors, Levy Eshkol. “Levy, une terrible catastophe,” s’écria-t-il. “Il va y avoir une sécheresse sérieuse !” “Où ? Au Texas ? Demanda craintivement Eshkol. “Non ! Ici en Israël !” répondit l’assistant. “Alors qu’est ce qu’on en a à foutre !” répondit Eshkol, soulagé.

N.B. Après la publication, un lecteur attentif m’a adressé la correction suivante : “Le Donald n’est pas antisémite ni sympathisant du Ku Klux Klan. Il a désavoué Duke à 19 reprises au cours des deux dernières semaines. C’est un donateur important à Israël, deux de ses enfants ont épousé des Juifs avec son approbation sans réserves, et l’un d’eux s’est même converti au judaïsme orthodoxe strict.” Cela n’a pas été signalé ici. Je n’aime pas répandre de fausses accusations d’antisémitisme. Je présente donc des excuses du fond du cœur. Cela ne change pas mon opinion sur l’homme. Le fascisme n’a pas besoin de recourir à l‘antisémitisme, en particulier quand il peut recourir à l’islamophobie. Le fait est que nous avons pas mal de fascistes juifs en ce moment. Tous mes vœux. Uri


Uri Avnery, journaliste israélien et militant de paix d’origine allemande émigré en Palestine en 1933 à l’âge de 10 ans, écrit chaque semaine à l’intention d’abord de ses compatriotes, un article qui lui est inspiré par la situation politique de son pays ou en lien avec lui. Ces articles, écrits en hébreu et en anglais sont publiés sur le site de Gush Shalom, mouvement de paix israélien dont il est l’un des fondateurs. À partir de son expérience et avec son regard, Uri Avnery raconte et commente. Depuis 2004, l’AFPS réalise et publie la traduction en français de cette chronique, excepté les rares articles qui n’ont aucun lien avec la Palestine. Retrouvez l’ensemble des articles d’Uri Avnery sur le site de l’AFPS : http://www.france-palestine.org/+Uri-Avnery+