Le député Hussam Khadr raconte la nuit de son arrestation et l’interrogatoire

liste Assawra, mercredi 6 avril 2005

L’occupation reste la plus grande préoccupation dans l’histoire des peuples.

Cette occu­pation doit s’achever par tous les moyens et toutes les voies, par les luttes et les sacri­fices continus, aux­quels par­ti­cipent de larges sec­teurs du peuple occupé, pour enfin par­venir à la vaincre, à l’obliger à s’en aller, en lui faisant payer cher sa sécurité, sa sta­bilité, son tissu social, écono­mique et poli­tique.

Pour réa­liser ce but et à partir de cet objectif, il est néces­saire de résister à l’occupation. Mon rôle, aussi modeste soit-​​il, a été de répondre à l’appel du devoir national exi­geant la résis­tance à l’occupation par tous les moyens dis­po­nibles et indisponibles.

Etant donné mes posi­tions refusant le parti de la cor­ruption au sein de mon peuple et dans notre Autorité, le courant écono­mique d’Oslo, il fallait me faire taire et confisquer mon rôle en me faisant empri­sonner, pour m’isoler et m’éloigner des masses, pour confisquer ma volonté libre dans le combat contre l’occupation d’une part et la cor­ruption d’autre part.

Toutes mes posi­tions s’appuyaient sur le droit de mon peuple à exercer la liberté et la sou­ve­raineté mais aussi à exercer la démo­cratie pour qu’il puisse se relever, déve­lopper ses propres capa­cités et ses pos­si­bi­lités maté­rielles modestes et ses capa­citiés morales immenses et illi­mitées, grâce à un déve­lop­pement ha rmo­nieux avec la terre que le Pales­tinien a façonnée depuis Canaan jusqu’à Fares Awda.

Ma res­pon­sa­bilité, au niveau de ma conscience, ma morale et mon appar­te­nance nationale, m’a jeté dans le tumulte du sacrifice, du don de soi, de la résis­tance à l’occupation et ses ins­tru­ments pales­ti­niens. La nuit du 17 mars 2003 ne fut que le moment de la ren­contre avec le sort qui m’attendait et le destin avec lequel et auquel j’ai réagi, à cause de mon éter­nelle conviction qu’il était iné­luc­table.

Lorsque la pre­mière porte a explosé dans le quartier, lorsque le premier engin mili­taire est passé, s’agissant d’un char ou d’une patrouille, à l’entrée du quartier, le compte à rebours de ma liberté fictive et men­songère a com­mencé, alors que se rap­pro­chait le moment de ma réelle liberté, malgré les chaînes, la prison, les geô­liers, la cellule obscure et l’emprisonnement réel.

Les regards de mon fils Ahmad sont tou­jours devant moi, tels un joli tableau dans mon esprit, mon coeur, mon âme et tout atome consti­tutif de mon corps, des regards fixes.. mais per­çants et rayon­nants de douleur et d’espoir, une nou­velle source uni­ver­selle d’énergie et une source inépui­sable d’amour, un style réa­liste qui cor­respond à l’instant de la sépa­ration muette, ter­rible, redou­table, mais qui est resté dessiné devant moi à chaque instant de souf­france, et toute minute de douleur de cette vie nou­velle faite d’interrogatoires, mais qui n’est cer­tai­nement pas la der­nière…

Un adieu rapide à une famille qui est le paradis du refuge pour moi… Une attaque tracée par le destin… sinon la mort inévi­table aurait été ma der­nière ren­contre avec mes filles, Amani et Amira… Elles furent réveillées par le bruit des explo­sions suc­ces­sives, comme dans un conte d’épouvante noc­turne, un cau­chemar lourd qui pèse sur la poi­trine et ce qu’elle enferme. Bien que je me suis assis avec elles, au milieu des deux lits, posant mes mains sur leurs poi­trines pour leur trans­mettre une assu­rance éter­nelle entre nous et malgré mes vaines ten­ta­tives de sou­lager leurs craintes et leur peur, je pensais pouvoir relever le char qui pesait sur leurs poi­trines, ou arracher le soldat ou repousser le fusil, fau­cille de la mort récoltant les vies des inno­cents, mes ten­ta­tives n’ont pas réussi.

Pour cela, avec l’approche des explo­sions à partir de tous les endroits, et lorsque la chambre s’est embuée de gaz lacry­mogène s, j’ai décidé de les des­cendre là où se trouve la véri­table sécurité, là où se trouve ma soeur Daad qui était inquiète, avec son sens inné, sur l’être qu’elle ché­rissait, moi-​​même… Nous sommes des­cendus et j’ai confié le dépôt, l’objet que Dieu m’avait confié, Amani que je tenais par la main et Amira que je portais dans mes bras et que j’ai serrée dans mon coeur et contre ma poitrine…

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Palestine une Prison

Un tableau tracé, une page écrite, une scène mou­vante dans ma mémoire qui défile dans tous ses ins­tants pour revenir comme une scène magique.. Quelques pas m’ont séparé de la grande explosion, des secondes ont séparé Amani et Amira de cette explosion, je montais la pre­mière partie de l’escalier, et je finissais la seconde et com­mençais à entrer mon corps par la porte de mon appar­tement lorsque l’explosion s’est pro­duite, une grande explosion, épou­van­table et noire.. un noir dense.. comme la nuit de décembre, froide, nua­geuse et longue.. des atomes noirs, plutôt une pluie noire accom­pagnée d’une musique dra­ma­tique tumul­tueuse, le bruit de l’éclat des vitres, des coups de pierres sur le sol des esca­liers, et la chute de gros mor­ceaux qui appar­te­naient quelques ins­tants avant à une porte en fer, en plein dans le salon d’une belle maison, tran­quille et confor­table. Des atomes qui m’empêchent de res­pirer et qui me pour­suivent com me une ruée de rats sur un champ de blé.

Une voix hardie s’élève pour crier, insulter, jurer. La voix de Ghassan. Alors que je me taisais, je suis entré à la maison après avoir dit à Ghassan quelques mots pour le calmer. J’entre pour achever quelques tâches urgentes, puis les soldats sont entrés. J’ai vu Ghassan, son épouse Nisrine et leur enfant, Shahd, l’ange qui dormait, ils sont des­cendus, et j’ai aperçu les mou­ve­ments d’Amira et d’Amani. Je ne savais pas que Daad, Ahmad et ma mère étaient sortis de la maison sur ordre des soldats. Je leur demande : mes enfants, pourquoi êtes-​​vous là ? Entrez dans la maison. Amani qui se retenait me dit : ils nous ont dit de sortir, je lui demande : où ? elle dit : avec ma tante et ma grand-​​mère. Elles devaient marcher sur les éclats de la porte explosée, ce qui était dan­gereux, j’ai craint pour elles, mais elles sont sorties, en toute sécurité.

Les soldats m’ont ensuite emmené dans un lieu inconnu, je suis entré dans la maison du voisin Abu Rami, il y avait des frères, j’ai salué et je me suis assis. Un soldat imposant portant les vête­ments mili­taires me fait face et me demande : sais-​​tu qui je suis ? je lui dis non, il me dit : tiens toi là, je lui demande : qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi cette explosion ? il me dit : tu le sauras bientôt. Nous avons attendu près de vingt minutes, puis un soldat est arrivé, il a parlé avec l’officier et nous sommes sortis. Devant la scène effroyable de l’entrée de la maison, le mur en gypse effondré, l’escalier, le salon, il me demande : ya t-​​il des jeunes gens chez toi ? Je lui dis non, per­sonne, il demande : es-​​tu sûr ? Je lui dis : attends. J’appelle ma mère, Daad, Ghassan, tous sortent, et Ghassan me dit que tous sont sortis. L’officier inconnu me demande encore : m’as-tu reconnu ? Je dis non, en réalité, depuis le début de l’intifada , les journaux en hébreu n’arrivent plus, c’est pourquoi je n’ai pas vu ta photo, pour pouvoir te recon­naître.. Il me jette un long regard lourd de haine. Il me demande une der­nière fois : y at-​​il des jeunes gens chez toi ? Je lui réponds que non. Il demande : es-​​tu sûr ? je lui dis oui, fouille. Il me dit : je ne fouillerai pas. Il donne alors l’ordre aux soldats de tirer.

Une ter­rible attaque com­mence, des coups de feu en continu, dans tous les sens, les soldats qui montent et des­cendent. Quelques minutes après, j’entre chez moi, à chaque mètre de la maison un soldat fouille, ren­verse mes affaires et épar­pille leurs contenus, il emporte ce qui lui tombe sous la main, il sort de la cuisine, de la chambre d’Amani et d’Amira, du salon et de ma chambre… Je suis entré dans ma chambre, il était en train de voler mon salaire. Je lui dis c’est mon salaire, il me le remets, mais il a volé le reste. Il me demande de m’habiller, je lui dis : je vais remettre l’argent à ma mère. Il dit au soldat, emmène le chez sa mère. Je voulais leur dire adieu sans adieux, sans embras­sades, sans paroles, sans saluts.

J’arrive à la porte de la maison de la voisine Um Khalil.. Tous étaient debout. Ghassan se tenait près d’un soldat qui était devant le portail, le fusil exposé, un autre soldat était plus proche d’eux. Ghassan portait sa fille Shahd abritée par la cou­verture de ma mère, près de lui, Amani et devant lui Amira, Daad se trouvait der­rière ma mère, Nisrine der­rière Amani et Amira, Ahmad près de Daad, hajja Um Khalil et Layla, et les autres sont là, attendant mes gestes et sur­veillant mes réac­tions. Ils attendent… mon courage et ma lâcheté, ma peur et mon audace, mon hési­tation et mon recul. Je ne dis pas un mot, j’ai conservé un calme étonnant, je ne sais pas d’où est-​​il tombé sur moi. Je les regardais tous, je savais que c’étaient de longs adieux, que j’allais entre­prendre un long voyage pénible, dur, et que l’éloignement serait incertain. J’ai bal­butié des paroles que je n’ai pas com­prises moi-​​même. Je devais pro­ba­blement dire : fa ites confiance à Dieu, n’ayez crainte pour moi, faites attention à vous et soyez cer­tains de ma fermeté.

Le soldat m’a pris par le bras et m’a demandé de me diriger vers les patrouilles qui avaient occupé la rue. Je mar­chais avec eux en direction de la patrouille, deux soldats m’accompagnaient, ils ne m’ont pas attaché les mains devant ma famille. Avant d’arriver à la patrouille, je regardais en une dixième de seconde en direction du quartier, je vis Ahmad me regarder fixement, des regards qui accom­pa­gnaient mes pas et qui deman­daient : vers quel destin allons-​​nous, mon père, vers où nous nous diri­geons ? Où nous as-​​tu laissés ?

Je suis monté dans le ventre de la baleine, elle m’a avalé, ils m’ont fait asseoir dans un coin, par terre, ils m’ont recouvert les yeux et attaché les mains… Je n’exagère pas si je dis que dix soldats sont montés avec moi. Quelques minutes après, le convoi se met en marche. En arrivant au bout de la rue, c’est l’appel à la prière "Allahu Akbar" qui annonce la prière du matin. Les patrouilles se dirigent vers Beer Ya’qub.

Puis elles dévient et arivent au camp de Huwwara. Je demandais à Dieu la patience pour ma famille, ma mère, mes frères et soeurs, mes enfants Amani, Amira et Ahmad. J’entre à l’infirmerie, un examen rapide, formel et super­ficiel. Munir, l’officier qui voulait que je le recon­naisse, me prend et me conduit à son bureau. Il me fouille, me fait asseoir, puis m’emmène vers l’espace boisé, de Huwwara. Je demande à me rendre aux toi­lettes, l’officier me met en garde : attention, ne t’enfuis pas.. Je le dédai­gnais. Puis il m’emmène vers une tente, les yeux recou­verts. Il faisait froid, mais la chaleur de la situation rem­place plu­sieurs éléments de chauffage. Je dors par terre, presque une heure, ils viennent me prendre et me ramènent, je dors une seconde fois sur le sol. La tente était grande, une baleine au ventre gigan­tesque, dans laquelle des soldats se réchauf­faient autour d’une poêle qui m’a rappelé les jours de dépor­tation au Liban et les tentes.. les neiges de la Bekaa, je pensais à ma mère, et me ras­surait de ses invo­ca­tions dont l’écho me par­venait aux oreilles, je me demandais comment Ahmad allait faire sans moi, alors que j’étais son nouvel ami ces deux der­nières années.. Amani et Amira.. Daad et Ghassan, tous, Tayseer, qui lui annon­cerait la nou­velle ? Layla, comment allait-​​elle réagir à la nou­velle de ma mort pro­vi­soire ? Je me dis qu’ils ont dû sûrement apprendre la nou­velle par les jeunes gens, avant ma famille… Je me suis ima­ginée la maison peuplée des voi sins et des amis…

J’étais reposé dans une grande mesure, sûr de moi de manière illi­mitée. Le soldat s’approche de moi avec du laban et du pain. Ils m’enlèvent le baillon, je m’asseois pour manger. Il y avait deux jeunes hommes mais je ne leur adressais pas la parole, je prends quelques bou­chées, puis le soldat revient et me recouvre les yeux, je dors sur une cou­verture moisie. Le soldat revient une fois encore et me conduit aux bureaux des offi­ciers du ren­sei­gnement. J’entre une seconde fois dans le bureau de Munir, je demande à me rendre aux toi­lettes, deux soldats m’accompagnent et laissent la porte ouverte. Je sors et me place près d’une voiture.. Ils me fouillent encore, il pose sa main dans ma poche, je récite le Coran, arrive un homme portant une chemise à damier, rouge et bleue, et un jean, les cheveux rasés, comme les soldats.

Il me salue en sou­riant, il se pré­sente comme étant le capi­taine Yo’el, res­pon­sable du dossier de mon inter­ro­ga­toire. Il me fait entrer dans son bureau. Je m’asseois sur une chaise en cuir, ou un siège en cuir noir, il sort, me laisse, après m’avoir ôté les menottes. Il laisse le gardien civil des ren­sei­gne­ments à la porte de la pièce. J’étudie la géo­graphie de la pièce, je demande à Yo’el à me rendre aux toi­lettes. Intel­ligent et perfide, il entre avant moi et ferme l’eau, tire la chasse, puis me demande d’entrer.

Il voulait laisser la porte ouverte, je refusais arguant que je ne pouvais rien faire ainsi. Il ordonne de fermer la porte. Mais j’ai mesuré le degré d’intelligence et de ruse du res­pon­sable de mon dossier. Il me parle dans la pièce, il me montre les lignes géné­rales de mon dossier et le degré de son impor­tance, et me dit : nous allons t’emmener en voiture vers un endroit inconnu, je te ren­con­trerai en milieu de journée. C’est un long voyage, j’avais les mains et les pieds attachés, j’avais les yeux recou­verts, et sur les tissus des lunettes noires pour empêcher la vue. Je pensais à la famille. Il est sept heures du matin, main­tenant, est-​​ce que Amani, Amira et Ahmad vont-​​ils se rendre à l’école ?

J’arrive à un lieu inconnu. Je suis ins­tallé dans une cellule minuscule et sale, avec un pot d’eau. Je com­mençais à pla­nifier ma résis­tance et mon face-​​à-​​face avec les ren­sei­gne­ments. Je me pré­parais men­ta­lement et mora­lement, je me concen­trais, me donnais du courage et raf­fer­missais ma déter­mi­nation et ma volonté. Je fis le serment et promis de résister, à ma mère, la meilleure ensei­gnante, à Daad, à Amani, Amira et Ahmad, je me rap­pelais Layla, mon père et ma mère lors de ma détention en 1985, leur refus de me visiter en prison, lorsque je devais témoigner…

Je sors avec deux soldats, ils me tirent par les menottes, de façon brutale alors que j’ai tou­jours les yeux recou­verts. J’entre et je vois Yo’el, je lis les noms de Nasir Uways, Majid al-​​Masri et Khalil Abu Hashieh sur les murs, il me prend en photo avec un appareil polaroïd et met la photo dans mon dossier rouge. Il com­mence à m’expliquer pourquoi je suis arrêté. Rami arrive, je sus plus tard qu’il est res­pon­sable des inter­ro­ga­toires en Cis­jor­danie, et le res­pon­sable indirect de Yo’el. Il me parle sérieu­sement, essaie de me convaincre d’avouer et me dit qu’il est impos­sible de résister face aux preuves for­melles et aux pos­si­bi­lités illi­mitées des ser­vices de ren­sei­gne­ments israé­liens qui ont des méthodes évoluées.

J’écoute avec dédain, non­cha­lance et défi. La séance dure des heures. Je suis ramené à la cellule. Il y avait une place qu’il fallait tra­verser pour se rendre entre les cel­lules et les bureaux. Des gouttes de pluie. Je m’asseois près d’une heure, le temps ici a d’autres cri­tères. Les secondes deviennent des minutes et ainsi, le temps s’allonge de façon étrange. C’est un par­cours de silence pour moi, mais un par­cours "d’éveil" où il n’y pas de place pour le regret.

La fatigue, la veille, les inter­ro­ga­toires continus, un par­cours qui a duré deux nuits dans ce lieu gardé au secret. Le troi­sième jour je suis emmené sau­va­gement à Petah Tikva. J’ai vu Abu Sharif, j’ai nié le connaître ou me rap­peler de lui, car il est arrogant et sûr de lui plus qu’il n’est néces­saire. Il me dit : Hussam Khadr, tu es revenu vingt ans après, tu es fou, tu n’as pas changé ? tu n’es pas fatigué ? tu veux com­pléter le dosser de Kafar Qassem, le dossier de 1986 ? et ainsi com­mence le voyage qui va durer 90 nuits, où j’ai subi des tor­tures psy­cho­lo­giques continues, entre veille et inter­ro­ga­toires de façon continue. Cer­tains ins­truc­teurs res­taient avec moi 24 heures de suite avec des absences de quelques heures seulement, toutes les 12 heures, avec un ins­tructeur ou plus. Je décidais de ne pas répondre à cer­tains, même de ne pas parler, alors que je parlais avec d’autres. J’ai choisi celui avec qui je voulais jouer à l’ami ou à l’ennemi. Je n’ai pas attendu qu’ils jouent ce rôle avec moi. Ainsi, Ahmad était là, il me tirait, m’armait de l’espoir qu’il ne fallait abso­lument pas faire évanouir, coûte que coûte.