Le défi politique de la non-​​violence ; Réponse à Jean-​​Marie Muller

Bernard Ravenel, mercredi 10 septembre 2008

Lettre ouverte au res­pon­sable du MAN qui, dans un texte que nous avons accepté de publier à sa demande [1], mettait en question la stra­tégie du mou­vement national pales­tinien et la poli­tique de la Pla­te­forme des ONG fran­çaises pour la Palestine, de façon "a-​​historique et dog­ma­tique" sans laisser place au débat politique.

Il faut savoir gré à Jean-​​Marie Muller, porte-​​parole du Mou­vement pour une Alter­native non-​​violente (MAN) et théo­ricien reconnu de la non-​​violence, de s’exprimer sur la question pales­ti­nienne à propos de la cam­pagne des « 60 ans » de la Pla­te­forme des ONG fran­çaises pour la Palestine (Pla­te­forme) qui a culminé avec un grand ras­sem­blement le 17 mai.

Le thème de réflexion proposé, le défi de la vio­lence, est d’autant plus important et signi­fi­catif qu’il est posé à un moment poli­tique marqué par la reprise en Palestine d’une pra­tique de lutte non-​​violente contre le Mur. Or cette forme de résis­tance est accom­pagnée par les acteurs même de cette action d’une réflexion sur l’importance et la nécessité d’une stra­tégie d’action non vio­lente comme forme de résis­tance popu­laire de masse la plus efficace contre l’occupation israé­lienne après l’échec annoncé de la négo­ciation d’Annapolis et après l’échec de la deuxième Intifada mili­ta­risée. Comme forme de lutte popu­laire non armée, l’action non-​​violente est rede­venue conscience col­lective et tend à se trans­former en mou­vement pré­fi­gurant pro­ba­blement ce qu’on appelle parfois la troi­sième Intifada. Tel a été le sens de la Confé­rence inter­na­tionale de Bil’in de juin 2008 à laquelle d’ailleurs j’ai pu par­ti­ciper en tant que Pré­sident de l’AFPS.

Dans un contexte poli­tique excep­tion­nel­lement dif­ficile où se trouve le mou­vement national pales­tinien, le débat lancé par Jean-​​Marie Muller est l’occasion d’une cla­ri­fi­cation des posi­tions mais aussi d’une prise de position claire sur le mou­vement actuel­lement en construction en Palestine.

Pré­cisons d’emblée que la contri­bution de Jean-​​Marie Muller n’a pas pour objectif prin­cipal une prise de position sur le mou­vement qui se dessine aujourd’hui en Palestine. L’auteur l’évoque à peine en une ligne « L’action non-​​violente remar­quable menée par les habi­tants de Bil’in constitue un nouvel espoir ». Rien sur la réflexion qui l’accompagne depuis trois ans.

En vérité, l’objet du texte est double : il s’agit d’abord d’une cri­tique fon­da­mentale du pro­gramme poli­tique de la Pla­te­forme, accusée suc­ces­si­vement de ne pas recon­naître Israël, de ne pas admettre qu’il n’y a pas de solution mili­taire, d’être com­plice de la vio­lence pales­ti­nienne, d’être soli­daire du « meurtre fra­tricide ». Pour conclure que les exi­gences politico-​​programmatiques de la Pla­te­forme, pour justes qu’elles soient, sont « hors de portée » et « irréalistes ».

Il s’agit ensuite d’une cri­tique du mou­vement national pales­tinien dans son rapport à la vio­lence poli­tique. En consi­dérant la vio­lence armée comme « par­fai­tement impro­ductive » et « inef­ficace », en affirmant que « depuis des années et des années », c’est-à-dire depuis tou­jours, « la vio­lence pales­ti­nienne pollue la cause pales­ti­nienne aux yeux de l’opinion publique inter­na­tionale », Jean-​​Marie Muller condamne poli­ti­quement et mora­lement sans appel toutes les stra­tégies poli­tiques pra­ti­quées jusqu’à ce jour – y compris l’Intifada non armée de 1987 – par le mou­vement national pales­tinien. Une sorte de procès rétros­pectif ne laissant place à aucune prise en compte des débats pas­sionnés du mou­vement pales­tinien concernant le rôle poli­tique de l’emploi de la vio­lence armée contre la vio­lence de la puis­sance colo­niale israélienne.

En affirmant d’autre part, sans nuance là non plus, que « le renon­cement complet à la vio­lence comme principe poli­tique » par les Pales­ti­niens est une « condition sine qua non », « la seule décision qui changera la donne en Palestine », Jean-​​Marie Muller ne propose pas de mettre en débat le choix d’une stra­tégie non-​​violente. Il le pré­sente comme la condition absolue en dehors de laquelle il n’y a pas de solution poli­tique envisageable.

Par cette double affir­mation – condam­nation globale de la vio­lence pales­ti­nienne passée et exi­gence du renon­cement prin­cipiel, c’est-à-dire absolu et irré­ver­sible, à la vio­lence comme pra­tique de résis­tance – Jean-​​Marie Muller demande au mou­vement national pales­tinien non seulement une auto­cri­tique générale poli­ti­quement impos­sible en l’état actuel, mais même une abju­ration de l’histoire de son combat pour le droit à l’autodétermination. Cette démarche a-​​historique et dog­ma­tique ne laisse aucune place au doute, c’est-à-dire au débat politique.

Ce double procès, en réalité des faux procès, à la Pla­te­forme et au mou­vement national pales­tinien, nécessite des éléments de réponse, pour à la fois repo­si­tionner le mou­vement de soli­darité et le mou­vement national pales­tinien dans leur réalité his­to­rique et poli­tique. On ne peut pro­poser une pers­pective sans un examen lucide du passé.

Une critique infondée de la Plateforme

Le premier reproche adressé à la Pla­te­forme, comme au mou­vement de soli­darité en général, porte sur le fait que celle-​​ci ne tien­drait pas compte du « principe de réalité qui doit conduire à accepter le fait accompli de la pré­sence des Israé­liens en Palestine ». Ici l’auteur reprend à sa manière le procès fait par le lobby pro-​​Israël pour qui toute cri­tique sérieuse de la poli­tique israé­lienne signifie ipso facto la remise en cause de l’existence de l’Etat d’Israël.

Sur ce point, la position de la Pla­te­forme est par­fai­tement claire. Constituée en 1993 dans la foulée des accords d’Oslo, la Pla­te­forme, dans sa Charte, s’est située dans la pers­pective d’une « recon­nais­sance réci­proque des Etats pales­tinien et israélien ». En 2007, en pré­sentant un ques­tion­naire aux can­didats aux élec­tions pré­si­den­tielles, la Pla­te­forme rap­pelle qu’elle « se bat pour un accord de paix fondé sur le plein respect du droit inter­na­tional (réso­lu­tions des Nations unies, qua­trième convention de Genève) per­mettant la consti­tution, à côté de l’Etat d’Israël, d’un Etat pales­tinien libre et sou­verain avec Jéru­salem comme capitale de chaque Etat ».

Pour la Pla­te­forme, Israël a droit à l’existence car il y a effec­tivité de cet Etat. En fait, la Pla­te­forme ne fait que demander l’application des réso­lu­tions de l’ONU.

Deuxième reproche : la Pla­te­forme ne recon­naî­trait pas le « principe majeur » selon lequel « aucune solution imposée par la vio­lence n’est et ne sera pos­sible ». « Ce principe », écrit-​​il, « n’est pas, loin s’en faut, reconnu par l’ensemble de ceux qui, en France notamment affirment leur soli­darité avec le peuple pales­tinien. » Or, pour la Pla­te­forme, il a tou­jours été clair qu’il n’y aurait pas de solution mili­taire au pro­blème tant il est vrai que le rapport des forces, tant au niveau local que régional et inter­na­tional, n’autorise pas une stra­tégie gagnante de lutte armée par les Pales­ti­niens. Dans une assemblée générale de la Pla­te­forme il y a deux ans, l’analyse de l’échec de l’option mili­taire de la deuxième Intifada faite à partir d’analyses pales­ti­niennes a été una­ni­mement partagée.

Troi­sième reproche : à plu­sieurs reprises, le texte revient sur le fait que le mou­vement de soli­darité refuse de voir « la res­pon­sa­bilité pales­ti­nienne » dans l’emploi de la vio­lence, que ce soit dans leur affron­tement avec les Israé­liens ou entre Pales­ti­niens. Là aussi, Jean-​​Marie Muller fait preuve d’une mécon­nais­sance des débats et des posi­tions du mou­vement de soli­darité. Il y a belle lurette que ce mou­vement ne pra­tique plus la soli­darité incon­di­tion­nelle d’antan. Ce mou­vement a acquis une capacité et une auto­nomie d’analyse et de posi­tion­nement, en liaison étroite avec les orga­ni­sa­tions de la société civile pales­ti­nienne, et en par­ti­culier avec les asso­cia­tions de défense des droits humains. Ce mou­vement cri­tique quand elles se pro­duisent les vio­la­tions des droits humains par des Pales­ti­niens. Devant l’aggravation récente du conflit inter-​​palestinien, le mou­vement a d’une part fait connaître les termes du débat tel que pré­senté par les dif­fé­rents pro­ta­go­nistes, et a d’autre part condamné fer­mement toutes les méthodes vio­lentes, poli­cières et mili­taires employées par des Pales­ti­niens contre d’autres Pales­ti­niens (répression parfois meur­trière de mani­fes­ta­tions, arres­ta­tions arbi­traires, etc.) Accuser alors le mou­vement de « nier toute res­pon­sa­bilité pales­ti­nienne » lorsque « des Pales­ti­niens tuent d’autres Pales­ti­niens », l’accuser d’être « soli­daire du meurtre fra­tricide » et de « faire preuve de mal­hon­nêteté intel­lec­tuelle » va au-​​delà des limites accep­tables d’un « dia­logue » qui se propose comme « amical ».

En outre, Jean-​​Marie Muller établit un parallèle entre une « forte minorité » de Pales­ti­niens et une « minorité » d’Israéliens qui toutes deux refusent la coexis­tence avec l’autre et empêchent toute solu­tionn de paix. Cette approche faus­sement équi­librée de res­pon­sa­bilité réci­proque dans le refus de la paix ne permet pas de com­prendre la réalité poli­tique dans les deux pays. Mettre sur le même plan, d’une part des Pales­ti­niens qui perdent l’espoir du fait du refus israélien de toute pers­pective poli­tique de coexis­tence égali­taire et d’autre part des Israé­liens en par­ti­culier des colons, qui refusent abso­lument toute pers­pective de coexis­tence et qui dictent leur poli­tique au gou­ver­nement, c’est établir une fausse symétrie poli­tique et morale. Et surtout, en Palestine, il y a, malgré la situation, une large majorité favo­rable à la négo­ciation, à la coexis­tence et à la solution pro­posée par les ins­tances inter­na­tio­nales : en Israël il y a une majorité poli­tique qui n’en veut pas. C’est ce que démontrent une fois de plus les négo­cia­tions entre Mahmoud Abbas et Ehoud Olmert.

Ce renvoi dos à dos des res­pon­sa­bi­lités dans l’absence de pers­pec­tives de paix se retrouve dans la cri­tique d’un com­mu­niqué de l’AFPS, qui condamne l’escalade israé­lienne de vio­lence à Gaza, offi­ciel­lement jus­tifiée par les tirs de roquettes Qasam contre la popu­lation civile israé­lienne. L’AFPS a tou­jours condamné sans réserve les actions armées contre les popu­la­tions civiles, israé­lienne ou pales­ti­nienne. Cela n’empêche pas de ne pas oublier que l’occupant et l’occupé, même si celui-​​ci réagit, dans la chaîne de la vio­lence armée réci­proque, par un acte cri­minel, ne se situent pas du tout au même niveau de res­pon­sa­bilité poli­tique et morale. Ne pas le dire c’est éviter d’affronter les vraies racines du problème.

Et fina­lement, l’auteur met en cause pour la nier glo­ba­lement la per­ti­nence du pro­gramme poli­tique de la Pla­te­forme pour en conclure que tous les objectifs de la Pla­te­forme sont « irréa­listes » sans d’ailleurs en pro­poser d’autres qui seraient « réa­listes » et qui seraient sus­cep­tibles de faire avancer la cause palestinienne.

Si l’on considère néces­saire de faire pro­gresser dans la conscience publique la cause pales­ti­nienne, comment alors le faire sans le déve­lop­pement d’un « mou­vement » comme la Pla­te­forme, porteur d’objectifs clairs, non déma­go­giques – la Pla­te­forme ne reprend que ce que le droit inter­na­tional postule. L’absence de clarté poli­tique sur les objectifs à pour­suivre ren­drait impos­sible le déve­lop­pement d’un puissant mou­vement d’opinion pour le droit à l’autodétermination du peuple pales­tinien et contre la poli­tique israé­lienne qui s’y oppose sys­té­ma­ti­quement. Dans le rapport des forces à construire, l’expérience his­to­rique montre que la force – non vio­lente – de l’opinion publique joue un rôle déterminant.

Il faut bien constater que le texte ne propose pas de pers­pective de règlement poli­tique – qui pour la Pla­te­forme doit être fondé sur le droit. Il contribue ainsi à sa manière à délé­gi­timer la poli­tique et le droit comme condi­tions de la solution du conflit.

En fait, Jean-​​Marie Muller propose, avec le déploiement d’une « force inter­na­tionale civile de paix », un méca­nisme de médiation comme moyen pour faire avancer des objectifs poli­tiques non définis. Ce déploiement proposé, hau­tement sou­hai­table, n’est accom­pagné d’aucune pro­po­sition concernant en par­ti­culier les deux condi­tions fon­da­men­tales pour construire la paix : le retrait israélien des ter­ri­toires occupés et le rôle de l’ONU pour assurer le droit inter­na­tional. En même temps, pour faire accepter cette pro­po­sition par la partie israé­lienne qui ne veut pas d’une inter­na­tio­na­li­sation du conflit – sauf avec les Etats-​​Unis – mais aussi pour combler l’extrême dés­équi­libre initial existant entre les deux pro­ta­go­nistes, le projet n’envisage aucune pression poli­tique sur l’Etat israélien. Par contre, ce déploiement est subor­donné au renon­cement des Pales­ti­niens à la vio­lence alors que les Pales­ti­niens ont déjà montré leur volonté d’accepter tout méca­nisme d’interposition de ce genre.

Il existe une dis­tance énorme entre la modi­fi­cation molé­cu­laire que l’on pourrait attendre d’une telle médiation de proximité et les puis­sants pou­voirs, maté­riels et sym­bo­liques, qui mènent et gèrent le conflit, en par­ti­culier du côté du plus fort, c’est-à-dire Israël. Comment tenter de les infléchir sérieu­sement avant qu’ils n’écrasent la partie faible, le peuple pales­tinien ? Sinon par une bataille poli­tique constante contre eux. Et la poli­tique se détermine sur des rap­ports de forces. Ce qui suppose de se doter d’un mou­vement repré­sen­tatif d’une large opinion publique capable d’intervenir dans les lieux où les pou­voirs – certes lar­gement tra­vaillés par le lobby pro-​​israélien – peuvent être direc­tement inter­pellés, mis sous pression pour modifier leur poli­tique en faveur du plus faible. Tel est aussi le sens poli­tique de l’existence de la Plateforme.

De ce point de vue aussi, la cri­tique de la notion de trêve faite à propos d’une pro­po­sition du Hamas pose pro­blème. Pré­tendre que « les trêves s’inscrivent dans la logique de vio­lence » car « elles annoncent déjà à l’adversaire la reprise de la vio­lence » c’est refuser d’emblée la logique de négo­ciation et le rôle de l’initiative poli­tique qui peut trans­former une trêve en arrêt pro­longé, et même défi­nitif de l’emploi de la vio­lence armée. D’ailleurs pourquoi Israël a-​​t-​​il tou­jours ciblé ceux qui étaient pour la trêve, y compris le cheikh Yassin, qui en a proposé une de 30 ans ? Comme il a expulsé tous les diri­geants du Front national pales­tinien qui prô­naient la résis­tance non-​​violente ?Parce que Israël veut recons­tituer l’ennemi irré­duc­tible contre lequel tout est est permis. Jean-​​Marie Muller, admi­rateur de Camus, aurait-​​il refusé « l’appel pour une trêve civile » que Camus avait, pendant la guerre d’Algérie, préparé secrè­tement avec le grand diri­geant algérien du FLN, Abane Ramdane ?

Le refus de mettre en avant la nécessité de la lutte poli­tique, c’est-à-dire de la mobi­li­sation de l’opinion publique pour faire avancer l’idée de ce méca­nisme de médiation mais surtout les objectifs poli­tiques du mou­vement pales­tinien, refus accom­pagné de l’exigence de désar­mement adressée à la seule partie pales­ti­nienne sans rien exiger du sur­puissant système mili­taire israélien, s’apparente à la demande d’une red­dition pure et simple.

Cela ne peut certes pas être le souhait de Jean-​​Marie Muller car, pour faire avancer la cause pales­ti­nienne, il estime pos­sible et indis­pen­sable une stra­tégie de lutte non vio­lente. Mais là encore, cela passe pour lui par une condam­nation préa­lable des stra­tégies menées jusque là par le mou­vement palestinien.

Le mouvement national palestinien et la violence : le faux procès

« Depuis des années et des années, la vio­lence pollue la cause pales­ti­nienne aux yeux de l’opinion publique inter­na­tionale. » Cette affir­mation péremp­toire entiè­rement décon­nectée de toute allusion à la vio­lence pri­mor­diale que constitue l’occupation de la Palestine par le sur­puissant système mili­taire israélien – équipé, financé et soutenu par l’unique super­puis­sance mon­diale avec la pas­sivité de l’Europe culpa­bi­lisée par le génocide juif – contraint à nous inter­roger sur le sens que son auteur attribue au terme de violence.

Plus que tout autre, le conflit pales­tinien nous rap­pelle que beaucoup dépend des mots qui sont uti­lisés. Le conflit prend son sens non pas tant par la des­cription des faits que par les mots avec les­quels ils sont pré­sentés et décrits. Or, les mots ne sont pas neutres. Et l’on sait que l’interprétation du conflit par l’opinion publique est l’objet d’une stra­tégie de com­mu­ni­cation très sophis­tiquée du pouvoir israélien et de ses amis dans le monde. Il s’agit de forger une sorte de « pensée unique » sur le conflit. Pour cela ont été mis au point des éléments struc­tu­rants d’un dis­cours public sur le conflit. L’objectif est d’inverser les termes du conflit, à faire d’Israël, puis­sance colo­niale occu­pante, la victime, et des Pales­ti­niens, peuple occupé et désarmé, l’agresseur. En clair, si Israël fait la guerre, unique forme de vio­lence légitime, c’est parce que les Pales­ti­niens uti­lisent la vio­lence qui est illé­gitime. Par consé­quent, s’il n’y a pas de paix, c’est la faute à la vio­lence des Pales­ti­niens. CQFD.

La grande fai­blesse concep­tuelle du texte est de pré­senter la vio­lence comme caté­gorie non pro­blé­ma­ti­sable, sans la définir. Une approche séman­tique est donc indis­pen­sable et doit com­mencer par des dis­tinguos. D’abord pour dis­tinguer guerre et vio­lence, et ensuite vio­lence ou lutte armée et terrorisme.

La guerre est celle d’un Etat qui lance son appareil mili­taire – dont il détient le contrôle exclusif – contre un autre Etat. La vio­lence, c’est porter la main contre l’autre ; elle peut être phy­sique ou mentale, légale ou illégale, infligée pour s’approprier, pour para­lyser ou pour tuer. Mais elle n’a ni l’imposante dimension ni l’impunité de l’appareil mili­taire. La guerre est pré­sentée comme légitime, car exercée par l’Etat et encadrée par le droit huma­ni­taire inter­na­tional, la vio­lence non étatique est pré­sentée comme illé­gitime. Israël fait la guerre et n’est pas condam­nable et les Pales­ti­niens uti­lisent la vio­lence et sont donc condam­nables. Or la guerre d’Israël – qui pourtant ne se sent pas tenu de res­pecter le droit de la guerre (Conven­tions de Genève de 1949) – tue essen­tiel­lement des civils. Elle est donc vio­lence d’Etat, ter­ro­risme d’Etat, encore bien plus meur­trier que le ter­ro­risme non étatique, mais jamais désignée comme tel.

L’autre dis­tinguo essentiel est celui qui dif­fé­rencie résis­tance (armée ou non) et ter­ro­risme. Là il suffit de reprendre la défi­nition pro­posée en 2002 dans le journal Al Ayam par le pré­sident de l’université de Bir-​​Zeit, Hanna Nasser : « La lutte nationale pales­ti­nienne doit rester irré­pro­chable et pure et doit refléter la jus­tesse de notre cause. La défi­nition la plus adé­quate du ter­ro­risme fait réfé­rence à des actes qui engendrent la mort de civils inno­cents. Un large fossé sépare la résis­tance du ter­ro­risme. » Cette « nuance » est impor­tante car si le ter­ro­risme est vio­lence, l’inverse n’est pas vrai. La dis­tinction est d’autant plus néces­saire que, surtout depuis le 11 sep­tembre, Etats-​​Unis et Israël qua­li­fient de ter­ro­risme toute résis­tance, même non vio­lente, à leur stra­tégie de guerre et d’occupation mili­taire, jus­ti­fiant ainsi leur « guerre contre le terrorisme ».

A partir de cette condam­nation globale de la « vio­lence pales­ti­nienne », on peut consi­dérer comme trou­blante à cet égard la condam­nation poli­tique et morale de l’Intifada non armée de 1987. Pour Jean-​​Marie Muller, le symbole prin­cipal de ce sou­lè­vement aurait été la vio­lence repré­senté par le lan­cement de pierres et non le refus de la vio­lence armée. Il n’y aurait pas non plus de mise en avant du choix de la non vio­lence. Cette Intifada n’a donc pas eu d’impact poli­tique. Cette affir­mation est d’autant plus sur­pre­nante que là encore elle ne s’appuie sur aucune analyse poli­tique, même brève, de ce bilan. Et pour cause car elle aurait démontré, comme l’ont fait les meilleurs connais­seurs de la question pales­ti­nienne, l’énorme impact poli­tique de ce sou­lè­vement. En effet cette lutte désarmée contre un oppresseur sur­puissant a changé radi­ca­lement l’image du combat pales­tinien. Elle a attribué à ce combat une dignité par­ti­cu­lière et a permis une soli­darité poli­tique bien plus large. En mobi­lisant toutes les couches de la société, en par­ti­culier les jeunes des camps de réfugiés, avec une direction unifiée, refusant toute pra­tique armée parallèle, elle a forgé l’unité sociale et nationale et redonné une identité forte au peuple pales­tinien. Ce mou­vement, né en dehors de l’OLP, a permis de celle-​​ci de fixer une ligne stra­té­gique claire, appuyée désormais sur une arti­cu­lation entre ini­tiative diplo­ma­tique et activité du mou­vement poli­tique de masse que constitue l’Intifada. Les deux para­digmes sur les­quels était fondée la cohésion interne israé­lienne – celui de la non exis­tence des Pales­ti­niens comme nation et peuple et celui de leur nature de ter­ro­ristes – ont été tous les deux sapés à la base. Ce mou­vement a permis une stra­tégie tri­an­gu­laire remar­quable qui a connu un moment excep­tionnel avec la grande chaîne humaine autour de la vieille ville de Jéru­salem en décembre 1989, orga­nisée conjoin­tement par des Euro­péens (Ita­liens surtout mais aussi français) des Pales­ti­niens et des Israé­liens, qui a réuni 30.000 per­sonnes. « Time for peace » était le slogan de cette mani­fes­tation, qui fut repris par Haidar Abdel Shafi en 1991 à Madrid et par Yitzhak Rabin à Washington en 1993.

Pourquoi aussi le silence sur l’histoire de la non-​​violence dans la lutte pales­ti­nienne ? Les Pales­ti­niens ont utilisé des méthodes non-​​violente dès les années 30 (grève générale de six mois en 1936). En 1973, le Front national pales­tinien, créé dans les ter­ri­toires occupés par plu­sieurs partis poli­tiques, s’est donné comme objectif de s’opposer à l’occupation israé­lienne par des moyens non-​​violents (formes diverses de déso­béis­sance civile, grèves variées, mani­fes­ta­tions, boycott de biens et de banques israé­liens, par­ti­ci­pation à des élec­tions sous occu­pation, etc. (Les diri­geants du Front national pales­tinien ont été rappelons-​​le expulsés). En 1985, Mubarak Awad, après avoir étudié aux Etats-​​Unis, revient en Palestine pour tra­vailler dans un centre d’étude sur la non-​​violence à Jéru­salem à l’élaboration d’une stra­tégie globale non-​​violente pré­fi­gurant l’Intifada de 1987.

Si l’on fait un premier bilan des cri­tiques for­mulées à l’encontre du mou­vement national pales­tinien :
- condam­nation globale, poli­tique et morale, de la vio­lence pales­ti­nienne,
- condam­nation de la pre­mière Intifada non armée,
- condam­nation du refus des Pales­ti­niens d’affirmer uni­la­té­ra­lement le choix du renon­cement à la vio­lence,
- dénon­ciation du déve­lop­pement au sein du peuple pales­tinien d’une « culture de la violence »,

on peut conclure que la condam­nation du mou­vement national pales­tinien est sans appel. Cette condam­nation, décon­nectée de toute analyse his­to­rique sérieuse de la résis­tance pales­ti­nienne et du contexte local, régional et mondial à l’intérieur duquel ce mou­vement a mené sa stra­tégie avec des résultats poli­tiques moins uni­voques qu’il n’y paraît, est pour le moins expé­ditive. Un bilan cir­cons­tancié ferait appa­raître par exemple la dimension poli­tique positive de la lutte armée à ses débuts comme facteur de mobi­li­sation et de réuni­fi­cation d’un peuple dis­persé. Elle aurait fait aussi appa­raître qu’à partir des années 80, la stra­tégie armée devient obsolète, en tant que pers­pective de libé­ration de la Palestine.

Bien entendu, le résultat final d’Oslo tend à montrer que la stra­tégie non-​​violente n’a pas été une panacée. En même temps, sug­gérer que l’échec stra­té­gique de l’action non-​​violente se réduit au fait qu’elle n’aurait pas été suf­fi­samment non vio­lente n’est pas sérieux.

Par la suite,l’échec de la deuxième Intifada mili­ta­risée montre aussi que la vio­lence armée n’est pas la réponse adé­quate. Dès 2002, une cin­quan­taine de per­son­na­lités intel­lec­tuelles du mou­vement national pales­tinien s’interrogent ainsi sur les fina­lités d’une lutte mili­taire : « Une action mili­taire ne peut être jugée de manière positive ou négative en dehors du contexte ou de la situation générale et de l’objectif poli­tique que l’on se propose d’atteindre. Pour cette raison, il faut évaluer ces actes à partir de la consi­dé­ration qu’une guerre entre les deux peuples qui vivent en Terre Sainte mènera à la des­truction de toute la région. Nous ne trouvons aucune jus­ti­fi­cation logique, humaine et poli­tique, pour un tel résultat final » (Al Qods – 19 juin 2002).

Pour les Pales­ti­niens, le pro­blème n’est donc pas, comme le demande JMM, de renoncer a priori, uni­la­té­ra­lement, à la non-​​violence pré­sentée comme une condition sine qua non. Il est d’analyser la stra­tégie de l’adversaire, le contexte d’ensemble, les objectifs poli­tiques et les pos­si­bi­lités d’action à partir du bilan des luttes pré­cé­dentes. Or, dans ce bilan, on ne peut pas ne pas prendre en compte le sens qu’a voulu donner Israël aux accords d’Oslo. Ces accords sont fondés sur les réso­lu­tions 242 et 338 qui rap­pellent « l’inadmissibilité de l’acquisition des ter­ri­toires par la force ». Pourtant la partie israé­lienne, tout en refusant d’appliquer de bonne foi ces accords, a tout fait pour qu’avec ces accords, le plus faible – les Pales­ti­niens – apprenne une fois pour toutes que ce que le fort a obtenu par la force, le faible n’a pas le droit de le réclamer par la force… Et, pendant les cinq ans de la période tran­si­toire avant l’accord final prévu, les colonies ont pra­ti­quement doublé… Cette capacité à continuer la conquête colo­niale ne dérive nul­lement du droit, mais bien exclu­si­vement de la force. Donc, aux yeux des Pales­ti­niens et du monde entier, l’avenir sera, comme le passé, déterminé par le rapport des forces. Fallait-​​il donc opposer la vio­lence armée à la vio­lence armée ? Ou chercher à déplacer l’affrontement sur un autre terrain, moins favo­rable à l’adversaire, avec la résis­tance civile ? Pour les Pales­ti­niens rien n’est évident : ils ont compris que c’est la force – diplo­ma­tique et mili­taire – qui a permis l’évacuation du Sinaï,. que c’est la force – mili­taire – du Hez­bollah qui a conduit au retrait israélien du Liban. mais aussi que c’est la force poli­tique de la pre­mière Intifada qui a permis la recon­nais­sance par Israël de l’OLP comme repré­sentant du peuple pales­tinien et un large consensus inter­na­tional favo­rable aux Pales­ti­niens. Ils ont compris aussi la force poli­tique que repré­sente l’opinion publique internationale.

Dans ce par­cours tour­menté, annoncer a priori que l’on renonce à l’emploi de la force armée sans avoir tiré un bilan cir­cons­tancié des luttes pré­cé­dentes et sans s’assurer d’une mobi­li­sation poli­tique interne peut leur paraître dan­gereux car pouvant prendre l’allure d’une capi­tu­lation, théo­rique et pra­tique, face à l’adversaire. Une poli­tique se juge à ses résultats et non sur ses inten­tions. En outre, aucun peuple ne peut renoncer au droit à l’autodéfense.

Le choix de la résistance populaire non-​​violente ; le modèle Bil’in

Les ren­contres désormais annuelles orga­nisées à Bil’in ont confirmé la vitalité de la société civile pales­ti­nienne. Alors que le Fatah et le Hamas sont engagés dans des luttes de pouvoir, ces confé­rences per­mettent de réfléchir sur la meilleure façon de relancer le rôle de la société civile pales­ti­nienne dans la lutte de libé­ration nationale et d’établir des formes de col­la­bo­ration entre divers acteurs, pales­ti­niens, israé­liens et inter­na­tionaux. Les Pales­ti­niens, à partir d’une analyse concrète de la situation actuelle et d’un examen cri­tique de leur his­toire, c’est-à-dire de l’histoire de leur lutte, sont en quelque sorte amenés à faire le choix de l’action non-​​violente évitant même, autant que pos­sible le lan­cement de pierres contre les soldats, non comme choix idéo­lo­gique valide en tout temps et en tout lieu mais comme choix poli­tique pour ici et maintenant.

Il faut consi­dérer que ces confé­rences, ainsi que la lutte de la popu­lation de Bil’in, s’insèrent dans un contexte de déve­lop­pement des mani­fes­ta­tions contre le mur qui ont souvent précédé Bil’in même, ne serait-​​ce que parce que la construction du mur y a démarré plus tard. A ces mani­fes­ta­tions avaient déjà par­ticipé des inter­na­tionaux et des Israé­liens soli­daires. Dans cer­tains vil­lages, le tracé du mur a été modifié et des mil­liers de dounams ont pu être récu­pérés. Le tout au prix parfois de morts et de blessés graves, comme à Bodros ou à Jayous.

La veille même de cette confé­rence à Bil’in début juin, on apprenait qu’un village voisin, Nilin – où des cen­taines d’oliviers venaient d’être coupés – entrait en lutte, bientôt suivi du village de Koffin près de Tul­karem. C’est à Nilin que vient d’être tué un jeune et qu’il y a eu de nom­breux blessés – cer­tains gra­vement – dont des membres de Géné­ration Palestine.

Par ailleurs de grands médias, en par­ti­culier des chaînes de télé­vision, rendent de plus en plus compte de ces actions et de leur répression, ce qui montre que le mou­vement a déjà réussi à attirer l’attention du monde. Cela est poli­ti­quement très important pour l’avenir.

Nous assistons donc en ce moment même à un mou­vement qui tend à se géné­ra­liser et qui cherche à se coor­donner en un Comité national de résis­tance popu­laire. La dureté de la répression, à Bil’in et main­tenant à Nilin, montre que le gou­ver­nement israélien veut empêcher à tout prix le déve­lop­pement d’un mou­vement de résis­tance qui atti­rerait la sym­pathie de la com­mu­nauté internationale.

Dans une récente interview au Monde diplo­ma­tique à Ramallah, le 26 mars 2008, Mus­tapha Bar­ghouti, ex-​​président du PINGO (coor­di­nation d’ONG pales­ti­niennes) estimait que l’option de la résis­tance non-​​violente, pour qu’elle soit réa­liste, sup­posait la réunion de quatre com­po­santes :
- « 1. déve­lopper une résis­tance non-​​violente de masse,
- 2. aider les gens à résister en les aidant dans leur vie de tous les jours,
- 3. s’appuyer sur un fort mou­vement de soli­darité inter­na­tionale, comme celui contre l’l’Afrique du sud,
- 4. un lea­dership unifié. » On peut dire que ce pro­cessus est en marche et a un besoin vital d’un fort soutien international.

Le 17 mai, Omar Somi, de Géné­ration Palestine, Abdallah Abu Rahma, du comité popu­laire de Bil’in et Keren Shayo, de l’association israé­lienne Anar­chistes contre le mur, appe­laient à la construction de ce tri­angle de lutte (Pales­ti­niens, Israé­liens à leurs côté, mou­vement de soli­darité dans les autres pays) dans cette bataille stra­té­gique contre le mur et la colonisation.

A la fin de son texte, Jean-​​Marie Muller écrit « le choix réa­liste est de prendre toutes les ini­tia­tives pos­sibles pour aug­menter les pos­si­bi­lités du choix de la non-​​violence ». N’est-ce pas ce qui se passe en ce moment en Palestine ? Le MAN peut-​​il encore hésiter à se soli­da­riser avec cette résistance ?

C’est ainsi que face à l’échec annoncé des négo­cia­tions d’Annapolis se prépare une troi­sième Intifada, une nou­velle résis­tance popu­laire. Celle-​​ci devra compter, pour ne pas se faire écraser, sur un puissant soutien inter­na­tional direct, y compris sur le terrain, comme cela a déjà commencé.