Bernard Ravenel, mardi 12 avril 2005
Sommaire :
Mise en perspective historique
Les racines historiques de la Palestine
Le double front du mouvement national palestinien
Vers l’État d’Israël
Un double combat, contre l’occupant israélien, contre
les visées hégémoniques des États arabes (1948−67)
L’autonomie du mouvement national palestinien (1968)
et l’échec militaire
Vers le tournant stratégique
Les problèmes stratégiques du mouvement national palestinien
Les caractéristiques essentielles
Les principaux problèmes à résoudre
Quelle stratégie possible ?
Une construction progressive
1973-1974 : le grand tournant
Ce cahier est la réécriture d’un exposé présenté à l’« Université d’été » de l’AFPS organisée au cours de l’été 2004. L’objet est de faire mieux comprendre les problèmes spécifiques auxquels a été confronté le peuple palestinien pour faire valoir ses droits. Une histoire terrible. Il s’agit en particulier de mieux comprendre pourquoi le plus légitime des mouvements de libération, représentant un peuple privé de l’essentiel de son territoire pour réparer des fautes qui ne sont pas les siennes, et dont on a toujours tenté de miner la représentativité, a conservé le plein appui de son peuple. Il n’y a jamais eu de Pétain dans les territoires occupés. Il s’agit enfin de voir comment le mouvement national a été amené à prendre en compte la réalité de son ennemi usurpateur : Israël, vrai problème non réso- lu de la conscience européenne. Bien entendu, personne n’imagine pouvoir rouvrir la dispute sur l’existence de l’État d’Israël… C’est une réalité historique dont les origines ont été marquées de trop d’effusions de sang pour pouvoir imaginer les remettre en discussion. Il faut trouver un modus vivendi qui aille dans le sens d’une « coexis- tence égalitaire des ethnies » (Maxime Robinson). C’est ce qu’a proposé, avec quel éclat, le célèbre Conseil national palestinien d’Alger de novembre 1988. Cet itinéraire, exceptionnel pour un mouvement de libération, mérite d’être connu et compris par toute l’opinion européenne dont la conscience devrait être davantage interpellée par l’interminable souffrance palestinienne devrait secouer la conscience européenne.
Bichara et Naïm Khader : Textes de la révolution palestinienne
1968-1974, Paris, Sindbad, 1975.
Olivier Carré : L’idéologie palestinienne de résistance,
Paris, Fondation nationale des Sciences politiques, 1972.
Olivier Carré : Le Mouvement national palestinien,
Paris, Gallimard-Julliard, coll. Archives, 1977.
Alain Gresh : Histoire et stratégies. Vers l’État palestinien.
Préface de Maxime Rodinson, Paris, SPAG-Papyrus, 1983.
Uri Avnery : Mon frère l’ennemi. Un Israélien dialogue avec les
Palestiniens, Paris, Liana Levi, 1986.
Nadine Picaudou : Le Mouvement national palestinien.
Préface de Maxime Rodinson, Paris, L’Harmattan, 1989.
Les textes de référence cités dans l’exposé, mais aussi des cartes, peuvent être consultés sur le site de l’Association France Palestine Solidarité :
Mémorandum du premier congrès des associations islamochrétiennes.
Le mandat britannique, juillet 1922.
Le Livre blanc, mai 1939.
Résolution 181 sur le partage.
Charte nationale palestinienne, 1964.
Charte nationale palestinienne, 1968.
Programme politique du douzième Conseil national palestinien, juin 1974.
Sommet arabe de Rabat, octobre 1974.
Déclaration du Conseil national palestinienne, 15 novembre 1988 :.
Quand on étudie avec un minimum de prospective historique la question qui a longtemps été appelée « conflit arabo-israélien » mais qui, avec le temps, a pris toujours plus les contours d’une confrontation pour la terre de Palestine entre Arabes ou Palestiniens d’un côté, et Juifs ou sionistes ou Israéliens de l’autre, il est impressionnant de constater combien les constantes sont bien plus nombreuses que les variables.
Une question qui dure depuis plus d’un siècle et qui, dans beaucoup de ses composantes, semble toujours arrêtée à la case zéro. Il en est ainsi pour les données matérielles sur le terrain - les colonies, la démographie, la possession de la terre et de l’eau - et pour les aspects institutionnels de la souveraineté et du pouvoir.
Mais avec le temps, même la dimension plus spécifiquement idéologique - quel État, quelle nation, quels droits ? - reste encore incertaine et objet de passions presque intactes…
Enfin, y compris le problème de la légitimité qui semblait résolu par des actes officiels, comme les résolutions des organismes internationaux - d’abord la SDN et ensuite l’ONU - ou par des accords directs ou par médiation entre les parties, est toujours lourdement présent dans les consciences, interférant sur le jeu de la diplomatie. D’où la nécessité d’une approche historique permettant de mesurer l’évolution, en particulier en matière de stratégie, du principal intéressé, le mouvement national palestinien.
Ce mouvement s’est développé dans un contexte spécifique qu’il faut examiner pour comprendre sa singularité. Il est d’autant plus important de restituer l’histoire de cet acteur politique qu’est le mouvement national palestinien que lui, comme son histoire, ont été longtemps niés. Son histoire a été déformée, combattue et calomniée, ce qui la rend d’autant moins accessible et plus difficile à comprendre.
D’ailleurs, encore en 1988, au début de la première Intifada, Shimon Pérès, alors ministre des Affaires étrangères, déniait l’existence du mouvement national palestinien en déclarant que « l’idée selon laquelle il y a un conflit entre Israël et le peuple palestinien est une invention récente et l’agitation actuelle n’est qu’une phase additionnelle de la lutte arabe contre Israël. »
De plus et comme de tous temps, ce sont les vainqueurs qui ont écrit l’histoire de la région du Proche-Orient. Les Palestiniens eux- mêmes éprouvent des difficultés et rencontrent des obstacles pour écrire leur propre histoire et la faire connaître.
Or la Palestine a bien des racines et une histoire propre qui ont donné naissance à un véritable sentiment national, caractéristique de tout peuple qui veut se constituer en nation. Et l’émergence du sentiment national, cette reconnaissance d’une identité nationale, sont antérieures à la colonisation sioniste, même si l’affirmation de leur existence ne relève pas d’une totale évidence. Dans l’histoire vue par les Arabes, le mouvement palestinien est expliqué d’une curieuse façon. Même les manuels d’histoire diffusés en Palestine ne sont pas au clair avec le sujet.
Au VIIe siècle, au moment de la conquête arabe, la Palestine, partie du pays de Syrie, est une division administrative de l’empire byzantin. Le pays de Filastine est une transcription de la Palaestina romaine pour désigner une région de l’une des provinces de l’empire romain. Entité propre, elle recouvre le sud de l’ancienne Syrie auquel il convient d’ajouter la région située de part et d’autre du Jourdain.
On peut même remonter beaucoup plus loin dans l’histoire pour caractériser l’existence de cette entité, avec la présence avérée des Philistins sur ces territoires il y a plus de trois mille ans, sans aller jusqu’à se référer au mythe selon lequel les Philistins seraient eux- mêmes les descendants de Sem, lui même fils de Noé.
À partir de 1516, les Turcs constituent l’Empire ottoman qui va durer quatre siècles, jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale et soumettent la Palestine. Celle-ci fait alors partie de la « province de Damas » elle-même divisée administrativement en trois vilayets (qui équivalaient à peu près à des départements dotés d’un préfet) et deux sandjaks (équivalent à une sous-préfecture). À l’intérieur de la province de Damas, la Palestine recouvre la vilayet de Beyrouth et le sandjak de Jérusalem.
Les habitants de cette région sont reconnus comme des Palestiniens à dominante arabophone et musulmane. Il s’agit d’un peuplement ancien, probablement de sangs mêlés notamment avec les familles juives, peu modifié dans sa composition et sa culture par les flux migratoires restés faibles durant la domination ottomane de ces quatre siècles.
Le sentiment palestinien s’exprime dans la continuité du mode de vivre et de la culture transmis entre générations et chanté et écrit par Mahmoud Darwish. Au-delà de ce sentiment, et qui le distingue déjà de ses voisins, c’est l’attachement à « son pays » composé de la Galilée, de Jérusalem et du littoral, plus précisément :
son fort enracinement à sa terre, avec un sentiment profond d’appartenance à une région, à un « pays » (au sens où nous l’entendons à l’intérieur de nos régions françaises à dominante rurale),
porteurs d’une solidarité de proximité. À ne pas confondre avec l’appartenance à une nation, concept européen exporté ultérieurement au Proche-Orient ;
une appartenance à une loyauté nationale à l’intérieur de la communauté musulmane incarnée par Istanbul, siège du sultan (le nationalisme ottoman avec sa composante religieuse dominante)
d’où une fraternité à dimension religieuse.
Au XIXe siècle, on observe une montée des nationalismes au sein de l’Empire ottoman, y compris du nationalisme turc, similaire à celle qui se produit en Europe (naissance de l’Allemagne et de l’Italie…). Le nationalisme turc entraîne, par réaction, le développement de nationalismes locaux dans les provinces de l’Empire ottoman. Le concept d’État-nation, avec une identité culturelle, un peuple-un et une langue, s’impose progressivement.
De la naissance du mouvement national palestinien à la diaspora palestinienne de 1948
Contre la colonisation juive
Dans cette région de l’Empire ottoman, se développe une conscience nationale arabe avec comme centre stratégique la Syrie (le grenier à blé de la région) et la Palestine. Le congrès arabe de juin 1913 à Paris marque la naissance officielle du « réveil arabe », nationalisme marqué par un attachement à sa terre et au désir profond de se sentir chez soi. Pour la Palestine, se regrouper en tant que nation arabe prend une signification particulière : il ne s’agit pas seulement de se sentir chez soi mais aussi de ne pas laisser s’échapper cette terre face à la pression croissante des immigrants juifs.
En effet, cette naissance politique du nationalisme arabe dans la région a été précédée de réactions des représentants de la population locale contre les afflux d’immigrants juifs et leur comportement non respectueux de la population locale (accaparement des terres, éviction de leurs exploitants palestiniens…). Ainsi un groupe de notables de Jérusalem envoie-t-il un télégramme dès 1891 pour alerter le sultan, le pouvoir central ottoman, sur le comportement des immigrants juifs russes. Le sultan cherche à limiter cette immigration. Il accepte de nouveaux migrants à la double condition qu’ils deviennent citoyens de l’empire (qu’ils se fondent dans la population locale et renoncent à toute prétention à la création d’un État propre) et qu’ils paient leurs impôts. Dès cette époque commence pour la population palestinienne un combat sur deux fronts :
lutte contre l’accaparement des terres par des colons juifs et pour
freiner cet afflux susceptible de bouleverser la démographie de la
région ;
double front puisqu’il faut lutter à la fois contre le colonisateur
sioniste et contre les fonctionnaires corrompus du pouvoir central
ottoman qui laissent faire cette situation.
Des modifications de la loi ottomane sur la propriété foncière, intervenues en 1867 et en 1869, facilitent l’appropriation de la terre par des étrangers et donc l’implantation des colons juifs au détriment de la population locale, qu’elle soit propriétaire ou simplement ouvrière agricole (expulsion des fellahs des terres qu’ils travaillent au profit du travail réservé aux seuls juifs).
En 1911, se crée le Parti national ottoman (qui regroupe des Palestiniens, mais est dénommé ainsi pour ne pas froisser le sultan). Il a pour programme la lutte contre l’immigration juive, contre les ventes de terres et pour l’égalité de traitement en matière d’impôts, les colons juifs bénéficiant déjà d’exonérations fiscales.
En 1913, la Palestine se trouve donc au centre de l’émergence du nationalisme arabe et à la pointe du combat, car la population palestinienne est directement atteinte et menacée par la colonisation juive alimentée par des immigrants de l’Europe de l’Est et animée par le sionisme politique.
Dans ce contexte déstabilisant pour la région, survient la Première Guerre mondiale. Cette guerre, par le jeu des alliances entre grandes puissances va provoquer une série de bouleversements au Proche-Orient.
La Grande-Bretagne veut investir la région pour étendre son propre empire et protéger la route des Indes. Elle soutient le chérif de la Mecque (Hussein) dans sa quête de création de la future nation arabe avec la promesse de l’instauration d’un royaume arabe indépendant selon des frontières communément admises mais non explicitées de manière précise, pour accélérer la décomposition de l’Empire ottoman. Les Arabes considèrent d’abord la Grande- Bretagne comme un allié qui doit leur faciliter la conquête de leur indépendance par rapport au joug de l’Empire ottoman.
D’un autre côté, la même Grande-Bretagne passe un accord secret en 1916 avec la France « l’accord Sykes-Picot » aux termes duquel les deux puissances se partagent « l’influence » sur la région, le sandjak de Jérusalem devant avoir un statut international.
Toujours la même Grande-Bretagne soutient la prétention du mouvement sioniste à s’implanter durablement dans la région par l’instauration d’un foyer national juif (cf. la déclaration du 2 novembre 1917 de Lord Balfour).
La Palestine va donc connaître deux poussées nationales opposées l’une à l’autre qui se heurtent irrémédiablement dès 1918. En 1919, des notables palestiniens musulmans et chrétiens adressent une pétition commune à la conférence de la paix après la Première Guerre mondiale. Cette pétition est la reprise du mémorandum du congrès des associations islamo-chrétiennes qui s’était tenu à Jérusalem en janvier. Le premier paragraphe de cette pétition se prononce contre la déclaration Balfour et le risque qu’elle représente d’une installation d’un foyer national juif en Palestine. C’est la première manifestation collective structurée du mouvement national palestinien qui associe deux confessions : chrétiens et musulmans.
C’est dans ce contexte que se réunit en juillet 1919, le congrès national syrien, à Damas, qui vote un programme tendant à l’indépendance de la nation arabe unifiée, constituée en État. Cette nation devra recouvrir les territoires actuels de la Syrie, du Liban, de la Jordanie, de la Cisjordanie, de la bande de Gaza et d’Israël. Une délégation palestinienne participe telle quelle à ce congrès, preuve de l’existence d’un mouvement national palestinien et de la spécificité de sa position. Mais la Syrie, par la voix de son dirigeant de l’époque tente déjà d’unifier les « pays de la région » en une nation et un État arabe sous son égide. C’est le projet de la Grande Syrie. Le congrès suivant en mars 1920, proclame Fayçal, roi d’un royaume constitutionnel arabe.
Fayçal, fils de Hussein le grand chef religieux de la Mecque, se considère depuis octobre 1918, après la promesse anglaise de soutien d’un royaume arabe, comme le chef d’une Syrie indépendante, bien que sous mandat français. Il se montre plutôt magnanime à l’accueil d’immigrants juifs mais ne veut pas (et pas plus que le sultan ottoman avant lui) d’un État juif. Par sa position, il introduit déjà la confusion dans la manière de régler le problème, puisqu’au lieu d’envisager les choses sous l’angle d’une Palestine arabe autonome, il se substitue au mouvement palestinien naissant pour projeter une « union arabe syrienne » qui intégrerait les migrants juifs avec tout leur apport pour l’économie de la région.
En avril 1920, à la conférence de San Remo, est officialisé et avalisé le partage franco-britannique de 1916 de l’ensemble arabe, désormais sous régime mandataire instauré par la Société des Nations. À la France, le Liban et la Syrie et aux Britanniques la Palestine et l’Irak. Les troupes françaises arrivent à Damas, les troupes britanniques à Jérusalem. La Grande-Bretagne ne respecte donc pas les délimitations de l’entité palestinienne puisqu’ils la divisent en deux, de part et d’autre du Jourdain, d’un côté la Palestine (à l’ouest du Jourdain - West Bank ou Cisjordanie) et de l’autre côté la Transjordanie (à l’est du Jourdain). Les Britanniques, qui dirigent de fait la région, confient la régence de la Transjordanie à Abdallah, le fils de Fayçal, promu émir de Transjordanie, après avoir évincé, de conserve avec les Français, l’émir Fayçal de Damas et l’avoir nommé roi de Bagdad.
Par contre, la Palestine désormais circonscrite à l’ouest du Jourdain n’a ni émir, ni roi et est soumise directement à l’administration britannique et non pas arabe comme promis par les Britanniques eux-mêmes qui nomment un haut-commissaire.
En 1922, la Société des nations reformule le mandat attribué à la Grande-Bretagne sur la Palestine en 1920, en introduisant la déclaration Balfour et en n’envisageant plus la perspective pour la communauté palestinienne arabe d’une nation indépendante, contrairement à l’esprit du paragraphe 4 de l’article 22 de la charte de la SDN adoptée en 1919. De fait la Palestine va se trouver ainsi sous administration britannique et non pas arabe : les Palestiniens s’estiment floués.
Contre l’occupation britannique
Dès 1922, le conflit colonial est désormais noué avec un mouvement palestinien de résistance contre l’occupant britannique et la colonisation juive. La résistance va s’amplifier et déboucher sur une révolte générale de 1936 à 1939, encouragée par un fort courant d’indépendance chez les peuples arabes.
Mais cette résistance doit se battre sur les deux fronts : l’occupant britannique et les vagues d’immigration sioniste porteuses de visées nationales et étatiques sur la région. Le conflit est bien perçu par ses protagonistes comme un conflit entre nationalismes : la délégation palestinienne composée d’Arabes musulmans et chrétiens qui s’était rendue au congrès de Londres en 1921 avait présenté une motion comportant les mots « une autre nationalité » pour qualifier les Juifs.
Le rejet politique du mandat britannique est un élément constitutif du mouvement national palestinien, qui ne s’est donc pas constitué d’abord contre l’État d’Israël (problème qui ne sera posé qu’à partir de 1948).
Par ailleurs, la Grande-Bretagne persévère dans sa politique de soutien à l’implantation d’un foyer national juif et encourage un morcellement de la Palestine de fait par l’appropriation du sol par les nouveaux colons, notamment les terres agricoles, au détriment de la population autochtone. La Grande-Bretagne permet même aux colons de s’organiser en entité collective autonome (sorte d’État dans l’État) par la mise en place d’un comité et le droit d’élire une assemblée représentative interne à la colonie juive (le Yishouv).
La résistance palestinienne va donc être d’abord une résistance paysanne, de lutte contre l’appropriation des terres par ces colons. Mais ce mouvement de résistance se présente, dans cette lutte, de manière dispersée. Il est composé de forces hétérogènes dans leurs dimensions familiales (claniques), sociales et politiques.
Deux grandes familles palestiniennes dominent la société palestinienne :
les Nashashibi, grande famille d’anciens et gros propriétaires,
pro-britannique et partisane de la dynastie hachémite (jordanienne et transjordanienne) ;
les Husseini, famille du grand mufti de Jérusalem nommé président du Conseil suprême musulman de la Palestine, plus dure à
l’encontre des occupants britanniques et des colonies sionistes.
Et puis, à l’intérieur de la société palestinienne, il y a le peuple des villes et celui des campagnes, avec leurs intérêts et problèmes spécifiques qui ne les font pas converger dans une position commune vis-à-vis des occupants. Une population sans direction politique spécifique et plutôt tiraillée et oscillant entre les deux familles. D’où une division interne durable du mouvement de résistance aux occupants britanniques et colons sionistes.
Sur le plan politique, une autre force compte dans la genèse du mouvement national palestinien : le Parti communiste palestinien créé en 1920 paradoxalement au sein d’une colonie juive et regroupant des Juifs et des Palestiniens. Il entend mener la lutte commune au prolétariat pour son émancipation. Il recouvre un réseau de militants implanté plus largement que dans le seul périmètre de la Palestine mandataire et recoupe plutôt celui de la Palestine historique (incluant la Transjordanie). Ce PC particulièrement actif, va exercer une forte influence au cours des années 1920-1930 avant de subir une rupture. Dès 1929, une révolte insurrectionnelle arabe dans plusieurs centres urbains (Hébron, Jérusalem…) mettant aux prises Palestiniens, sionistes et l’occupant britannique, provoque des tensions terribles au sein du parti communiste.
Plus généralement le mouvement national palestinien va être lui-même partagé sur la ligne de conduite à tenir du fait de l’hétérogénéité des forces qui le composent.
Les années 1930 sont les années du nazisme triomphant en Allemagne et par conséquent d’une immigration juive massive en Palestine.
Les années 1935 à 1939 vont alors être marquées par une résistance ouverte et de plus grande ampleur de la population palestinienne contre les occupants, considérée par la population palestinienne pour les uns, comme la première guerre d’indépendance, ou, pour les autres, comme la première Intifada. Les deux grandes familles de notables se trouvent débordées par une jeunesse qui ne voit plus d’avenir dans la situation d’alors, qui critique l’impuissance et la compromission des grandes familles palestiniennes et qui se politise, en se constituant en un ensemble de petites organisations secrètes.
Le congrès national de la jeunesse arabe de 1935 considère la Grande-Bretagne comme l’ennemi principal, la colonisation sioniste n’étant qu’une composante inséparable de l’occupation britannique. En particulier dès 1928, des responsables de jeunesse musulmans (comme son président Ezzedine al Qassam) mettent en place une organisation de résistance clandestine et confessionnelle musulmane (plus tard, le Hamas s’en inspirera). Elle sera particulièrement combative, au point que la Grande-Bretagne va faire machine arrière dans son soutien à l’implantation juive qu’elle entend désormais limiter avec le Livre blanc de mai 1939 (restrictions sévères de l’immigration juive et des ventes de terres) qui ne sera que partiellement appliqué puis remis en cause par la pression exercée par le mouvement sioniste auprès de Londres.
Mais ces succès contre l’occupation vont être balayés par la Deuxième Guerre mondiale et par les actes terroristes montés par les milices sionistes secrètes comme l’Irgoun, créée en 1931. Cette dernière en profite pour prendre le dessus et mener à son tour une guerre d’indépendance contre la Grande-Bretagne et de conquête de nouveaux territoires au détriment de la population palestinienne, jusque après la proclamation unilatérale de l’État d’Israël en 1948.
Dès lors l’affrontement direct entre deux nationalismes est inévitable. Il sera d’autant plus dur, que les Palestiniens sont profondément attachés à la terre de leurs ancêtres et que les Juifs n’ont pas de patrie propre et subissent des persécutions en Europe allant jusqu’au génocide nazi. Du côté juif, c’est la tendance dure de Jabotinsky, qui veut un État purement juif, pour les seuls et pour tous les Juifs. Du côté des dirigeants arabes, ce qui prédomine c’est la peur de perdre la Palestine arabe et aussi de voir naître un État palestinien indépendant, ce qui irait à l’encontre soit du projet de grande nation arabe, soit des visées de tel État arabe sur une partie de la Palestine. Les dirigeants arabes font donc pression sur la Grande-Bretagne pour qu’elle règle le problème.
Sous cette double pression sioniste et arabe, la Grande- Bretagne expose en 1942 un second projet de partition de la Palestine. Celui-ci est rejeté la même année par la « déclaration Biltmore » du mouvement sioniste (congrès du mouvement sioniste mondial à l’hôtel Biltmore de New York), qui exige un État pour les Juifs couvrant toute la Palestine et relié au Commonwealth. De son côté, Judas Magnes, président de l’université hébraïque de Jérusalem constate : « Un État juif ne peut se faire que par la guerre pour gouverner d’autres gens. »
En mai 1943, le Parti communiste palestinien, seul parti judéoarabe, se divise sur une base ethnique, entre les Arabes et les Juifs.
L’idée de partition sera finalement rejetée par les Palestiniens et par les sionistes.
Ben Gourion organise la résistance contre les Anglais et l’occupation militaire du terrain contre les Palestiniens. En 1945-1946, après la révélation du génocide nazi à l’opinion publique européenne et mondiale, la Shoah confère aux yeux de la communauté internationale et notamment des Occidentaux, une priorité absolue aux revendications nationales juives et à la constitution d’un État en Palestine en réparation du massacre subi et comme solution définitive à la question juive.
Le délégué du mouvement national palestinien au sein de la Ligue arabe, qui oriente la stratégie contre le projet d’État juif en Palestine, est le mufti de Jérusalem Haj Amin al Husseini. Or, et c’est dramatique, durant la Seconde Guerre mondiale, celui-ci a cherché à nouer des alliances hasardeuses entre les pays arabes et les puissances de l’Axe contre leur ennemi commun et pour promouvoir le panarabisme. Le projet de partition anglo-américain est finalement adopté par l’Assemblée générale des Nations unies le 29 novembre 1947.
La Palestine se trouve alors doublement déchirée par le conflit, entre les Palestiniens et les sionistes, et par la lutte d’influence interne entre les deux familles, l’une, les Nashashibi, pro-jordanienne, et l’autre, les Husseini, pro-égyptienne. La Ligue arabe se prononce contre la partition de la Palestine, mais chaque membre pour des raisons différentes. L’Égypte et l’Arabie Saoudite, d’un côté, et, de l’autre, la grande Syrie avec l’Irak rêvent d’unifier le monde arabe chacune autour d’elle et convoitent la Palestine et la Jordanie. Cette division du monde arabe, qui traverse le mouvement national palestinien, va donc avoir les plus graves conséquences sur l’avenir du peuple palestinien.
De son côté l’URSS pour des raisons propres se prononce pour l’instauration d’un État juif. Le Parti communiste palestinien se prononce pour l’autodétermination des deux peuples, juif et palestinien. Les Arabes reçoivent cette prise de position comme une trahison.
Le mouvement palestinien refuse le plan de partage de 1947 mais se trouve devant un double problème qu’il va s’avérer longtemps incapable de résoudre :
comment prendre en compte la réalité née de la présence de 600 000 colons juifs sur leur territoire ?
comment s’organiser pour prendre en charge le territoire attribué à l’État « arabe » ?
Et ce d’autant plus que l’ensemble du territoire de la Palestine mandataire est en réalité habité par des populations palestiniennes et juives réparties autrement que selon ce qui est prévu dans le plan de partage de 1947.
Le conflit devient une affaire israélo-arabe dans la résolution de laquelle le mouvement palestinien se trouve hors jeu. Après l’invasion sioniste et le plan de partage de 1947, la guerre de 1948-1949 entre Israël et la coalition arabe formée par l’Égypte, la Syrie et la Jordanie conforte cette éviction du mouvement national palestinien.
Le 30 septembre 1948, Amin al Husseini réunit une conférence fondatrice du « gouvernement de toute la Palestine » à Gaza qui se prononce pour un gouvernement de la Palestine toute entière reconnu par la Ligue arabe, sauf par la Transjordanie. Gaza, de fait, est sous influence égyptienne.
La même année, le 30 octobre à Amman, en réplique à l’initiative d’Husseini et à l’instigation du roi Abdallah lui-même, se tient un congrès des notables palestiniens de Cisjordanie qui se détermine en faveur de l’instauration d’un royaume hachémite commun réunissant la Transjordanie et la Cisjordanie, sous le règne d’Abdallah.
Le partage du territoire palestinien est finalement opéré entre le nouvel État d’Israël qui en a conquis les trois quarts et les pays arabes qui arrêtent le combat au début 1949 (armistice de Rhodes). En avril 1950, Gaza passe sous administration de l’Égypte, antihachémite. La Cisjordanie est annexée par le régime hachémite de Transjordanie. Ainsi, ce qui n’est pas encore conquis de la Palestine par l’armée israélienne se trouve de fait divisé en deux par les pays arabes. Cette partition géopolitique va peser lourd sur l’avenir du mouvement national palestinien, sur ses orientations internes et ses relations externes avec les pays arabes.
Quant à la population palestinienne, en quelques mois, elle se trouve dispersée, sous forme de diaspora, entre ceux qui restent sur place, notamment en Galilée (environ 165 000) dans le nouvel État d’Israël mais sans nationalité reconnue, ceux qui vivent depuis l’origine dans les territoires de Gaza ou en Cisjordanie et tous les autres qui deviennent des réfugiés soit dans leur propre pays (Gaza et Cisjordanie), soit en exil au Liban (110 000), en Jordanie, en Égypte, en Syrie, en Irak, ou ailleurs. Cette situation rend encore plus difficile la préservation de l’unité du mouvement national palestinien.
Dans la mémoire des Palestiniens, cette période de mise à mort de leurs aspirations nationales prend le nom de « nakba » (catastrophe).
La deuxième phase de développement du mouvement national palestinien (1948−1977)
Dans ce contexte de dispersion et d’exode de la population et de division politique, la résistance renaît en différents points : à Gaza parmi les réfugiés, à l’extérieur du territoire et en Israël même.
En 1955-56, manifestations de la résistance palestinienne : commandos à Gaza contre l’armée israélienne qui a investi la bande de Gaza. Yasser Arafat participe à ces premiers commandos.
Décembre 1956 : Yasser Arafat et son ami Salah Khalaf fondent le mouvement de libération de la Palestine qui va devenir le Fatah (conquête) en 1959 au Koweït. Il s’agit de se démarquer de l’emprise égyptienne et de promouvoir l’autonomie de la résistance palestinienne par rapport au monde arabe. Son but : la lutte armée pour abolir le sionisme en Palestine dans toutes ses institutions, menée de manière autonome pour préserver l’indépendance du mouvement national palestinien de l’influence des États arabes.
Parallèlement, à la fin des années 1950, à l’université de Beyrouth, Georges Habache fonde un autre mouvement de libération de la Palestine : le Mouvement nationaliste arabe - MNA. Son but : libérer la Palestine par l’union nationale arabe. Georges Habache se voit attribuer le commandement régional du mouvement national arabe pour la Palestine en 1964. Il fondera en Jordanie en 1967 le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) plus en prise avec le mouvement national panarabe et qui se ralliera au marxisme-léninisme. En 1974, il sera l’animateur du Front du refus (contre tout compromis avec Israël).
En janvier 1964, est fondée l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), à l’initiative de Nasser. Ce dernier annonce la reconnaissance de l’OLP comme représentative de la résistance arabe en Palestine au sommet de la Ligue arabe qui lui reconnaît un statut d’observateur en son sein. Nasser fait nommer à la tête de l’OLP un de ses proches, le Palestinien Ahmed Choukeiry. L’OLP doit assurer le commandement unifié du combat arabe en Palestine.
Le 28 mai 1964, se tient le premier Conseil national palestinien qui tient également lieu de congrès constitutif de l’OLP. C’est le point de départ d’une unification du mouvement de résistance, marqué par des tensions entre les États arabes.
Déjà les divergences se manifestent entre la Syrie, l’Irak, la Jordanie et l’Égypte, chacun cherchant à instrumentaliser et donc à contrôler l’OLP et le mouvement de résistance qu’il incarne, pour ses propres intérêts dans la région :
la Syrie crée son propre mouvement de résistance, la Saïqa ;
l’Égypte tente de garder le contrôle de l’OLP ;
la Jordanie va contrer la montée en puissance de l’OLP avec le roi Hussein en 1970 ;
l’Irak va tenter de créer une armée de volontaires pour la libération de la Palestine (Armée de libération de la Palestine ALP).
Dès lors, le mouvement national palestinien va devoir mener un double combat : contre l’occupant israélien et contre les visées respectives des États arabes.
Toutes les prises de position et tentatives visant à promouvoir l’unité du mouvement national palestinien et de sa résistance à l’occupant israélien vont être en butte et donc en contradiction avec les partisans de la « Nation arabe » (le panarabisme) qu’ils soient nassériens (Égypte) ou baasistes (Syrie et Irak).
De surcroît, au sein du mouvement national palestinien, le combat à mener pour la libération de la Palestine est considéré par les uns comme une contribution à la création de la grande nation arabe (panarabisme nassérien ou syrien) et par d’autres comme visant à conquérir l’indépendance par la création d’un nouvel État arabe (la Palestine), ce qui est perçu par certains dirigeants arabes comme un élément de fragmentation de la nation arabe. D’ailleurs, le premier résistant palestinien du Fatah mort au combat est tué par un soldat jordanien.
Longtemps le débat va porter sur le point de savoir si la libération de la Palestine sera le résultat de l’unification des États arabes dans la grande nation ou si elle devra en être le préalable. En réalité, les événements ont mis fin au rêve du panarabisme incarné par Nasser. Le mouvement national palestinien va devenir autonome au fur et à mesure de ses combats contre l’occupant.
En 1965, le Fatah soutient que « l’unification de la nation arabe passe désormais par la libération de la patrie palestinienne occupée ».
La guerre israélo-arabe des Six-Jours en 1967 enraye ces premières manifestations de résistance des années 1950 et va être la fin du rêve panarabe incarné par Nasser. En même temps, elle va être l’occasion de l’affirmation du mouvement national palestinien comme acteur autonome face à Israël et de la véritable renaissance du mouvement national palestinien qui sera à nouveau brisé en 1970 (« Septembre noir »). Choukeiry, l’homme fort de Nasser, est éliminé de la tête de l’OLP.
Lors du quatrième Conseil national palestinien, est adoptée la charte nationale de 1968 de l’OLP. Ses auteurs manifestent la volonté d’autonomiser le mouvement palestinien et de le soustraire à l’influence de l’Égypte de Nasser. Elle affirme que la Palestine est une patrie du peuple arabe. En cela elle se distingue de la charte de 1964 qui évoquait seulement la nation arabe.
Le 1er janvier 1969, Yasser Arafat prend la direction du comité exécutif de l’OLP lors du cinquième Conseil national palestinien. Le programme de l’OLP se distingue des options prises en 1964 sur un point essentiel. Il parle pour la première fois d’un État palestinien (création à laquelle s’opposaient les États arabes).
En 1969, Nayef Hawatmeh fait scission du FPLP pour créer le Front démocratique palestinien de libération de la Palestine (FDPLP). S’inspirant de l’exemple de la résistance vietnamienne à l’occupant américain, il prône la guerre révolutionnaire de longue durée. En outre, à la différence du Fatah, il évoque le devenir des Juifs comme des Arabes en mettant l’accent sur le développement de leur culture nationale respective. Il considère les Juifs moins comme une communauté confessionnelle que plutôt comme ayant une culture nationale propre. Le FDPLP se transformera en FDLP en 1974.
En mai 1970, l’OLP resserre les rangs (Fatah, FDPLP, FPLP…) au sein du mouvement national palestinien, autour d’une plate-forme minimale.
Alors que Georges Habache tentait d’imposer un double pouvoir en Jordanie, en septembre 1970, ce sont les massacres (« Septembre noir ») des dirigeants et militants de l’OLP en Jordanie, par l’armée jordanienne, pour réduire leur influence sur la vie politique dans le royaume hachémite. C’est un événement très grave qui brise la dynamique du mouvement national palestinien et remet en cause sa stratégie de lutte contre Israël.
La période 1970-1971 marque l’échec militaire du mouvement palestinien. En 1973, la « guerre du Kippour » ou « guerre d’octobre », est suivie d’une demie victoire de la Syrie et de l’Égypte contre Israël, qui ne doit d’éviter la défaite que par l’intervention d’un pont militaire aérien américain.
Chassé de la Jordanie, l’état-major de l’OLP se replie sur le Liban. Les Palestiniens vont alors tisser des liens étroits avec les forces progressistes libanaises à l’encontre des intérêts syriens. Or cette alliance vise quel but :
la libération de la Palestine ?
ou la primauté de l’unité de la nation arabe dont ils s’estiment
être le fer de lance ?
L’OLP doit donc affronter une nouvelle fois comme adversaires à la fois Israël et les intérêts propres des pays arabes sur le terrain des nationalismes, la Syrie souhaitant garder le contrôle du Liban. Face au nationalisme sioniste, quelle union nationale arabe promouvoir ? Le mouvement national palestinien est traversé par l’absence de stratégie commune des États arabes et par les dissensions du mouvement arabe sur la question du panarabisme. Cette situation lui complique la tâche pour définir des objectifs, une stratégie cohérente et des moyens d’action appropriés. Au combat contre le sionisme se superpose le combat contre l’unionisme arabe ou panarabisme.
Au cours de cette période, se développe un mouvement de résistance palestinienne en Cisjordanie qui va infléchir, à terme, les orientations politiques du mouvement national palestinien.
De 1971 à 1974, le mouvement national palestinien doit résoudre une double question :
un État palestinien sur tout ou seulement une partie du territoire d’origine ?
un État palestinien, mais quel type d’État ? Laïque ou confessionnel ? Démocratique ?
Le débat prend une dimension décisive après la guerre d’octobre 1973 : l’Égypte reconnaît avoir perdu la confrontation historique avec Israël, que les Arabes avaient commis l’erreur de considérer comme un accident transitoire.
Sous la triple impulsion du Fatah, du FDLP et des Palestiniens des territoires occupés (regroupés dans le Front national palestinien, FNP), l’OLP définit sa stratégie au douzième Conseil national palestinien, le 9 juin 1974 au Caire. Dans un programme en dix points, une double option est adoptée :
l’établissement d’une « autorité nationale indépendante » sur une partie seulement des territoires d’origine (c’est une première dans la pensée du mouvement national palestinien). Sont mis
au premier plan Gaza et la Cisjordanie, après l’évacuation des troupes israéliennes et des colons ;
cet État devra être laïque et démocratique.
L’OLP abandonne son utopie d’un État palestinien laïque et démocratique sur l’ensemble de la Palestine mandataire et doit du même coup faire admettre dans ses rangs cette solution de compromis.
Quelques semaines plus tard, sous l’impulsion de Georges Habache se crée le Front du refus.
En octobre 1974, l’OLP est reconnue par le sommet arabe de Rabat comme « le seul représentant du peuple palestinien ». Le 13 novembre 1974, pour la première fois, Yasser Arafat est reçu à l’Organisation des nations unies, signe précurseur du développement de l’option diplomatique. L’ONU reconnaît le droit du peuple palestinien à l’autodétermination.
Or, sans attendre que l’OLP historique, représentant plutôt les exilés et réfugiés, ait mis en oeuvre sa stratégie définie en congrès, à Gaza et en Cisjordanie la résistance s’organise et se développe à l’instigation des communistes et des nationalistes du FPLP, de la gauche démocratique (le FDLP) et du Fatah. Ce « front national palestinien des territoires occupés », créé en août 1973, reconnaît l’OLP comme seul représentant légitime du peuple palestinien mais se prononce contre la ligne politique dite « théorique » de l’OLP et pour une politique de résistance populaire non armée dans les territoires occupés, avec deux fronts sur le terrain :
en Cisjordanie, contre le roi Hussein de Jordanie ;
un deuxième front à Gaza, le front national unifié, pour résister à l’influence de l’Égypte.
Il faut alors unifier ces différents mouvements de résistance, d’où l’intégration, au sein du comité exécutif de l’OLP, des animateurs du mouvement de résistance en Cisjordanie (essentiellement des éléments du PC jordano-palestinien). L’OLP ainsi « unifiée » en Cisjordanie boycotte les élections municipales de 1972 puis gagne celles de 1976, contre les Palestinien pro-jordaniens.
En 1977, le Rakakh (PC israélien) se rapproche du Parti communiste palestinien et se prononce en faveur de la reconnaissance de l’OLP comme représentative du peuple palestinien, lors d’une rencontre à Prague.
Un autre élément va infléchir la stratégie du mouvement national palestinien : la manifestation pour la terre. Le 30 mars 1976, les Palestiniens de l’intérieur (vivant en Israël) organisent une manifestation sous la forme d’une journée de protestation pour défendre leurs terres et dénoncer les expropriations. Ce mouvement, violemment réprimé (six tués), sera relayé par la suite en Cisjordanie et démontre l’indéracinable attachement du peuple palestinien à sa terre. Alors que son état-major est composé pour l’essentiel de dirigeants issus de la population des réfugiés à l’extérieur du pays, l’OLP est ainsi forcée de prendre en compte ce mouvement de résistance plus politique et ceux qui le mènent, les Palestiniens de l’intérieur, dans sa stratégie de mobilisation et d’action.
En mars 1977, le treizième Conseil national palestinien au Caire se prononce sur les points suivants :
priorité à la résistance dans les Territoires occupés ;
exercice du pouvoir sur la partie des territoires d’origine qui pourra être libérée ;
exigence d’une conférence internationale pour le règlement du conflit ;
développement des relations entre Palestiniens et les forces démocratiques et progressistes israéliennes ou juives dans la
perspective de coexistence de deux États.
L’essentiel est le paragraphe 11 : « Le Conseil décide de poursuivre la lutte pour récupérer les droits nationaux de notre peuple, et avant tout le droit au retour, à exercer son droit à l’autodétermination et à établir son État national indépendant sur sa propre terre. » C’était une acceptation pure et simple du partage.
La stratégie du mouvement national palestinien est désormais tracée. Son cadre s’appuie sur les décisions du douzième Conseil de juin 1974 et du treizième en mars 1977. Son aboutissement sera la déclaration de novembre 1988 au Conseil national d’Alger avec la proclamation nominale de l’État de Palestine qui prend acte de l’existence d’Israël désormais reconnu de facto.
Dès sa création et au cours de son évolution, le mouvement national palestinien est marqué par les caractéristiques suivantes :
Il se situe dans le cadre du mouvement national panarabe (l’aspiration à la grande nation arabe), mais avec une expression originale centrée sur la Palestine, très tôt dans son histoire, au début
du XXe siècle avec des expressions de journalistes et d’intellectuels se référant à la Palestine comme entité distincte.
Le mouvement national palestinien a plus souvent réagi par rapport à une réalité imposée de l’extérieur, qu’il n’a agi (car il n’a
guère pris l’initiative et en a encore moins eu la possibilité), que ce soit la politique de l’Empire ottoman par rapport aux vagues
d’immigration sioniste, le jeu des puissances mandataires et la naissance d’Israël, la stratégie des États arabes. S’agissant de ces
derniers, le mouvement national palestinien a été confronté à deux types d’États : les États arabes constitués de longue date
comme l’Égypte qui avaient leur histoire et leur propre stratégie et les nouveaux États arabes en construction comme la Syrie et le
Liban qui avaient leurs problèmes à résoudre.
Les Palestiniens ont été instrumentalisés par les États arabes
(Égypte, Jordanie, Syrie, Irak…) aux profit des seuls intérêts de
ces derniers.
Le mouvement national palestinien est hétérogène, traversé par
de multiples courants facteurs de diversité mais aussi de tensions
internes. Au début du XXe siècle, il serait plus juste de parler des
identités palestiniennes, reflétant plus les affiliations locales,
régionales et religieuses qu’une seule identité nationale, selon
l’avis même de l’historien palestinien Issam Nassar. C’est
d’ailleurs le cas de nombreuses nations qui se sont constituées et
se sont dotées d’un État. En face des Palestiniens, on peut aussi
légitimement parler des identités juives et israéliennes, loin de
former un tout homogène.
Les constantes dans les problèmes à résoudre
Ce qui caractérise la question palestinienne, c’est la persistance de problèmes récurrents :
le combat contre la colonisation et pour la préservation de sa terre ;
la démographie ;
les réfugiés ;
quel type de souveraineté, de pouvoir, pour quel(s) État(s) ?
quelle légitimité internationale (cf. les résolutions de l’ONU) ?
quelle autonomie par rapport au mouvement panarabe ?
Rien n’est encore réglé après un siècle d’histoire. Les problèmes essentiels subsistent même quand ils sont posés en de nouveaux termes. Exemple : le combat contre la dépossession de la terre, dont la construction du Mur et la procédure engagée devant la Cour internationale de justice ne sont que la plus récente expression du même problème depuis l’origine de la colonisation sioniste. Ces sujets n’ont jusqu’à présent jamais été définitivement réglés, ni par les deux protagonistes, le mouvement national palestinien et Israël, ni par la communauté internationale. Même la légitimité reconnue aux revendications des Palestiniens par le droit international, par les résolutions de l’ONU et par les accords directs avec Israël n’a encore réglé de manière définitive une seule de ces questions. Ceci explique à lui seul le caractère laborieux du processus de formation du mouvement national palestinien et de la maturation de sa stratégie.
Le laborieux processus de formation du mouvement national palestinien et de l’élaboration de sa stratégie
Il subsiste un singulier contraste entre :
la revendication simple dont le mouvement national palestinien
est porteur : sauvegarder le territoire qu’il considère comme le
sien pour instaurer un État souverain ;
et des cadres d’action et de prise de position complexes.
La question posée au mouvement national palestinien est de
savoir comment passer de la révolte spontanée, de la colère, de
l’indignation devant l’injustice subie à une résistance organisée,
fondée sur une seule ligne stratégique ?
La révolte, souvent spontanée, a toujours été le soubassement du mouvement national palestinien. Encore était-il nécessaire de lui fournir un cadre d’action, parfois derrière les chefs traditionnels (les deux grandes familles), des formes de représentation pour fixer les orientations du mouvement national palestinien, d’élaborer une stratégie et se doter d’une organisation permanente pour sa mise en oeuvre.
De leur côté, le FPLP et le FDPLP prétendaient participer à l’avant-garde du mouvement révolutionnaire mondial qui, avec le recul du temps, apparaît comme ayant été un mythe.
Le processus de maturation du mouvement national palestinien a été long, parsemé d’hésitations, d’erreurs, d’impasses, de souffrances et d’autocritiques. Fondé par des exilés représentant plutôt la population des réfugiés, il véhiculait le mythe de la révolution (FPLP et FDPLP), le peuple palestinien participant à l’avant-garde de la révolution mondiale. Confronté au mouvement des nationalismes,
il a forgé laborieusement sa dynamique politique et sa rencontre avec le mouvement social interne à la population palestinienne en Cisjordanie occupée dans les années 1970 (au sein des élites politiques rurales et urbaines). La confrontation des mythes (révolution, nation arabe) avec la réalité fut une douloureuse mais indispensable épreuve pour le mouvement national palestinien.
Le mouvement national palestinien a été tiraillé entre deux démarches opposées : l’utopie, notamment du retour de tous sur la Palestine dans ses limites territoriales antérieures à 1947, et le réalisme. Or, un mouvement de ce type a besoin des deux, mais de manière raisonnée et équilibrée. De plus, le mouvement national palestinien est riche d’un grand nombre d’intellectuels. Ceux-ci ont été à l’école de la diaspora, de l’UNRWA, des universités des pays étrangers. Deux revendications ont dominé les débats du mouvement national palestinien au long de son histoire : la préservation de sa terre et la souveraineté.
Dès 1948, le mouvement national palestinien a été confronté :
à une réalité qui s’est imposée à lui, contre lui et la population
palestinienne : l’État d’Israël, un fait accompli sur son propre
territoire ;
à la dispersion et la fragmentation de la population et donc du
mouvement lui-même, aggravées par l’évolution de l’occupation
israélienne ;
et à la lutte contre un occupant qui s’installe « chez nous » et
« nous expulse ».
Or c’est un cas très rare dans l’histoire mondiale (différent des cas
algérien ou vietnamien, car l’occupant avait dans ces deux conflits une
métropole de repli et l’occupé vivait sur son propre territoire alors
qu’une bonne partie de la population palestinienne a dû s’exiler).
Cette situation pose des problèmes spécifiques :
quel territoire revendiquer pour un État palestinien ?
quel type d’État ?
que faire de l’occupant et des colons juifs ?
La lutte d’indépendance de l’Algérie aurait pu servir de référence puisqu’il y avait également une colonie de peuplement française, mais avec des différences majeures notables : en Israël, la communauté nationale juive israélienne dispose d’une certaine autonomie économique, politique et militaire.
Au début, pour les Palestiniens en exil ou réfugiés, la question se posait en termes simples : l’occupant qui nous a expulsés doit être chassé à son tour de notre territoire pour que nous puissions faire prévaloir notre droit au retour. Le mouvement national palestinien, difficilement ancré dans une population dispersée et politiquement divisée a dû passer du refus total de « l’entité sioniste » et de l’appel à la destruction de l’État hébreu, à l’idée d’un État palestinien sur seulement une partie du territoire d’origine avec l’instauration d’une démocratie où coexisteraient musulmans, juifs et chrétiens, à l’acceptation de facto de l’État d’Israël. Ce fut une longue marche douloureuse.
Entre 1968 et 1970, l’OLP est confrontée à un débat idéologique interne sur le type d’État à créer. Ce débat sur l’instauration d’un État démocratique est théorique, sans portée pratique.
Puis ce fut le débat sur le devenir des colons juifs. Les Palestiniens avaient une perception très différente de la réalité israélienne, selon qu’ils étaient réfugiés au Liban, dans les pays du Golfe ou en Jordanie, vivant en Cisjordanie ou à Gaza ou encore en territoire israélien.
Le rapport entre la lutte de libération de la Palestine et la lutte arabe fut aussi difficile que confus.
Après 1973, l’OLP participe, dans les coulisses jusqu’en 1991, aux discussions internationales. Le débat au sein du mouvement devient alors plus précis et concret, mais entre temps, la réalité a bougé avec l’incrustation d’Israël sur les territoires palestiniens occupés et son processus d’expansion-annexion.
Le Fatah de Yasser Arafat se prononce pour un État palestinien, indépendamment du préalable de la constitution de la nation arabe, dès 1968 et l’inscrit dans sa charte (modifiée par rapport à l’option panarabe de la charte d’origine de 1964). C’est un des grands mérites de Yasser Arafat et du Fatah d’avoir fait prévaloir la ligne de l’autodétermination.
Ce débat entre nationalisme arabe et nationalisme palestinien n’était pas évident à trancher, car au départ, la tactique adoptée a été de faire cause et lutte communes avec la Syrie contre l’immigration sioniste. Dans un passé encore proche, le roi Fayçal, installé en Irak, essayait de mener une stratégie de lutte arabe contre les occupants britannique et français et contre la colonisation juive de la Palestine. Les Palestiniens, dans leur combat contre l’occupant britannique et contre la colonisation sioniste, étaient forcément alliés au mouvement arabe dans lequel ils étaient insérés. Cette lutte et cette pression du mouvement arabe, avec les Palestiniens en première ligne, auraient pu porter leurs fruits sans la survenue de la Seconde Guerre mondiale et le génocide des Juifs.
De 1920 à 1940 la question palestinienne a donc été principalement une question arabe. Et la direction politique du mouvement national palestinien, qui commençait à avoir une dynamique autonome, a été décapitée par la répression britannique au cours de la révolte de 1935 à 1939.
Abou Iyad, grand stratège palestinien et ami de Yasser Arafat avec lequel fut créé le Fatah, s’est interrogé : pourquoi n’a-t-on pas accepté un État palestinien provisoire sur le territoire laissé aux Palestiniens par le plan de partage de 1947 ? Mais, à cette époque, la tête du mouvement national palestinien étant décapitée depuis 1939, seules émergent les rivalités inter-arabes. Le Haut Comité arabe est totalement incapable de définir une ligne de conduite. Alors le mouvement national palestinien va bientôt manifester une adhésion enthousiaste au « nationalisme révolutionnaire arabe anti-impérialiste ».
Suivant la Syrie déjà engagée dans la « révolution arabe antiimpérialiste », en Irak, le général Kassem en 1960, successeur de la monarchie renversée, s’engage dans un grand mouvement pour la création d’une union arabe révolutionnaire anti-impérialiste. Il monte une « armée de libération de la Palestine » (ALP) avec les réfugiés palestiniens volontaires. Il imagine une autonomie politique en Cisjordanie et à Gaza et la constitution d’un gouvernement palestinien. Mais tout ceci, non pas par amour pour la Palestine et les Palestiniens, mais pour contrer Nasser. Pour les Palestiniens, il s’agit alors de se servir des contradictions entre les dirigeants arabes pour tenter de mener à bien leur propre projet de libération.
En 1963, les velléités des dirigeants arabes sont mises en échec avec la chute de Kassem en Irak et avec la Syrie qui ne peut empêcher le détournement des eaux du Jourdain par Israël. Ces échecs successifs, depuis 1949, pèsent beaucoup sur l’évolution de la stratégie du mouvement national palestinien.
Le 11 janvier 1964, Nasser crée son propre mouvement de libération de la Palestine : l’OLP, avec à sa tête un ami, Ahmed Choukeiri. Cela donne la Charte de l’OLP de 1964 qui ne parle pas de souveraineté du peuple palestinien et qui met en avant la grande nation arabe.
De son côté, inspiré par l’expérience du mouvement de libération nationale de l’Algérie, à l’opposé du panarabisme et du projet nassérien, le Fatah considère que la question palestinienne est avant tout un problème palestinien et non pas une affaire des États arabes. Il mène sa première opération armée début 1965. Le Fatah va ainsi s’autonomiser par rapport au mouvement national arabe, mais non sans difficultés. Car la Cisjordanie et Gaza sont alors sous contrôle des États arabes (Jordanie et Égypte).
Le Fatah est exclusivement composé de Palestiniens. Au sein de l’OLP, beaucoup de Palestiniens sont plutôt issus de la bourgeoisie sunnite qui a fait ses études en Égypte et qui se sont retrouvés dans la Gups, Union générale des étudiants palestiniens. Les affrontements entre commandos égypto-palestiniens et l’armée d’Israël mais aussi la répression nassérienne exercée sur le mouvement va conduire cette partie du mouvement national palestinien à chercher à prendre de la distance puis à se trouver en conflit avec le mouvement nassérien. Certains se retrouvent en prison en Égypte ou en exil. Yasser Arafat est parti au Koweït. Il ne faut donc pas confondre le Fatah avec l’OLP ni avec le mouvement national palestinien dans son ensemble. La Fatah a progressivement investi l’OLP et le mouvement national palestinien.
Un tiers des dirigeants du Mouvement national arabe (MNA) de Georges Habache ne sont pas des Palestiniens. Une vision très différente de la stratégie à mener est portée par cette partie pro-nassérienne du MNA (comme Hawatmeh). Tous issus de la même couche sociale (bourgeoisie urbaine), ils veulent l’unité du monde arabe, la grande nation arabe souhaitée par Nasser, et considèrent que les régimes syrien, libanais, irakien et jordanien sont des obstacles à ce projet porteur de la libération de la Palestine. Il s’agit d’une vision idéologique de la nation arabe.
Après la guerre des Six-Jours de 1967, on assistera au recul du nationalisme panarabe au profit du nationalisme palestinien, pour l’indépendance et l’autonomie de décision du peuple palestinien.
Alors se pose une série d’autres questions à résoudre par le mouvement national palestinien : la patrie palestinienne d’accord, mais quelle patrie ? Avec quel type d’État ? Avec quelles étapes ? Par quels moyens y parvenir ? Avec quels rapports avec le « fait israélien » ?
Le mouvement national palestinien commence à répondre en 1968 dans sa charte modifiée et ajustera progressivement sa stratégie.
PREMIER ACQUIS : l’option d’un État indépendant et non inféodé aux États arabes en place implique l’option de la lutte armée menée par le seul peuple palestinien, garantie de son droit à l’autodétermination et de sa souveraineté future.
Dans la foulée se pose immédiatement la question : un État d’accord, mais d’abord sur une partie du territoire ou faut-il attendre d’avoir libéré tout le territoire ?
Farouk Khaddoumi, un dirigeant fondateur du Fatah, avance l’idée d’un État même sur une partie seulement du territoire libéré (Cisjordanie-Gaza) en référence au cas du Vietnam (Vietnam Nord puis Vietnam Sud) mais les esprits ne sont pas mûrs et surtout personne ne veut s’affronter avec le régime hachémite sur le devenir de la Cisjordanie.
DEUXIÈME ACQUIS : un État, oui, mais le Fatah prône un État démocratique palestinien.
Qualifier l’État de « démocratique » au lieu « d’arabe » est mal perçu par les dirigeants des États arabes. Cette idée heurte les partisans du nationalisme panarabe, comme les tenants du Baas syrien ou irakien ou encore les pronassériens.
Le Fatah et le FDPLP sont donc dans une ligne de conduite de rupture avec le nationalisme panarabe, pour des motifs différents. Ils se retrouvent pour soutenir la thèse d’un État démocratique, qui pose autant de problèmes qu’elle prétend en résoudre mais a au moins le mérite de mettre au point une théorie nationale propre et surtout distincte de celle du panarabisme.
L’OLP se prononce donc massivement pour :
l’autodétermination du peuple palestinien ;
une organisation propre de la lutte de libération dirigée par les
Palestiniens eux-mêmes ;
une autonomie par rapport au projet de grande nation arabe,
mais pas totale du fait des sensibilités et contradictions internes
au mouvement national palestinien.
Les massacres de Septembre noir en 1970 vont affaiblir et mettre le courant panarabe durablement minoritaire au sein de l’OLP. L’idée de la création d’un État palestinien démocratique révolutionnaire est désormais mise ouvertement en débat. Le mot « révolutionnaire » est dans l’air du temps de nombre de mouvements de libération nationale.
TROISIÈME ACQUIS : l’acceptation de la présence juive en Palestine, vers une perspective internationaliste ?
Sur le devenir des Juifs en Palestine, le mouvement national palestinien est passé successivement par trois phases :
les Juifs à la mer (« phase chauvine ») ;
leur intégration dans un État démocratique multiconfessionnel ;
un État palestinien indépendant avec acceptation de la présence
juive et de son rôle avec les mêmes droits et devoirs, d’où la
nécessité du dialogue avec les socialistes israéliens et le Rakakh.
Parler d’État démocratique conduit donc à admettre la coexistence
de confessions multiples (musulmane, juive, chrétienne). Mais alors
que faire si une majorité de Juifs refusent leur intégration dans ce futur
État démocratique palestinien et revendiquent l’autodétermination ?
Grâce aussi à l’apport du FDPLP, le Fatah va réussir à promouvoir l’acceptation de la présence juive dans la construction de la Palestine future.
Le FDPLP est partisan de la coexistence des religions mais préfère parler du problème à résoudre entre les Arabes et les Juifs en tant que peuples empreints de leur culture respective et donc des Juifs comme identité culturelle et non pas religieuse.
Le FDPLP se réfère aux droits nationaux et culturels du peuple palestinien. Il reconnaît des droits nationaux et culturels au peuple juif d’Israël. D’où la reconnaissance de deux peuples, de deux nationalismes vivant sur un même territoire mais sans droit des juifs à se constituer en État distinct. Telle est la contradiction inhérente à cette reconnaissance du fait juif israélien. Si on reconnaît aux Juifs israéliens le droit de rester en Palestine, d’y disposer des mêmes droits et devoirs que le reste de la population, comment peut-on dans le même temps décider sans eux la structure étatique ? N’y a-t-il pas acceptation alors de l’idée de l’autodétermination des Juifs israéliens ? Le FDPLP inscrit sa réflexion dans le courant léniniste : or, pour Lénine, reconnaître l’existence d’une nation, c’est reconnaître le droit à l’autodétermination, à se constituer en État distinct et indépendant. Pour sortir de cette contradiction, d’autant plus difficile à admettre par des Palestiniens qui ne conçoivent les Juifs que comme appartenant à une religion et non pas à un peuple, le FDPLP entend promouvoir un autre mythe, celui de l’unité socialiste arabe car, pour eux, seul le socialisme permet, par le principe de l’égalité des citoyens de résoudre la question juive [1]. D’où un dialogue amorcé avec le Matzpen, mouvement socialiste israélien antisioniste d’inspiration trotskiste et avec le Rakakh, parti communiste israélien, puis avec des « sionistes de gauche » de référence socialiste.
En 1969, le Parti communiste jordanien accepte le plan de partage de la Palestine de 1947. Vers 1969-1970, le Parti communiste israélien se rallie à l’application de ce Plan et à la résolution 242 de l’ONU et il se prononce pour la coexistence des deux peuples palestinien et israélien.
Se pose alors la question suivante : peut-on envisager l’instauration d’un pouvoir politique palestinien, comme embryon d’État, sur seulement une partie du territoire d’origine, la partie libérée ? Que faire pour le reste ? N’est-ce pas renoncer au projet initial de libérer toute la Palestine ?
Jusqu’en 1973, le mouvement national palestinien, toutes tendances confondues, s’est refusé à envisager une telle hypothèse. Le mouvement est alors soumis à un ensemble de pressions :
pression diplomatique américaine du plan Rogers poussant à une résolution politique du conflit ;
pression militaire jordanienne de Septembre noir qui affaiblit considérablement la résistance armée de l’OLP ;
initiative des désespérés de Septembre noir qui se lancent dans le terrorisme en vue d’internationaliser le conflit avec les attentats de Munich (aux Jeux olympiques de 1972), les détournements
d’avions. Or, ceci aboutit au contraire à l’isolement du mouvement national palestinien de la communauté internationale. D’où
la nécessité d’un retour à la politique ;
organisation politique de la résistance à l’intérieur des territoires occupés en Cisjordanie ;
tentative d’alliance des Palestiniens réfugiés au Liban avec les forces progressistes libanaises.
Une autorité nationale sur la partie libérée du territoire palestinien
L’OLP, dont l’état-major s’est replié sur le Liban, finit par admettre la création d’une autorité nationale sur une partie seulement du territoire libéré, mais comme étape intermédiaire de la lutte pour la libération du pays. Le mouvement national palestinien parle alors d’« autorité nationale » pour évier le terme d’État qui signifierait l’acceptation claire et nette du partage de la Palestine rejeté en 1947.
Le FPLP projetait le renversement du régime royal hachémite en Jordanie. La prise de pouvoir aurait permis d’avoir la Jordanie et la Cisjordanie comme base de reconquête de la Palestine. Du fait de l’échec militaire de Septembre 1970, cette perspective n’existe plus. Il faut donc envisager de mettre en place ce pouvoir politique seulement en Cisjordanie et à Gaza, et donc avoir désormais pour premier objectif de libérer les territoires occupés depuis 1967. Outre la force des événements en Jordanie, le FDPLP est le principal artisan de l’évolution des idées à l’intérieur du mouvement national palestinien. Il différencie la réponse à apporter à l’occupation de 1948, qui a provoqué l’expulsion de la société palestinienne et sa dispersion, et celle qu’il faut apporter à l’occupation par Israël des territoires, comme la Cisjordanie en 1967 où la population palestinienne de ces territoires est en grande majorité restée sur place sous un régime d’occupation.
Il convient donc de combattre d’abord là où est regroupée la plus forte population palestinienne, c’est-à-dire en Cisjordanie et à Gaza. C’est une nouvelle rupture dans la stratégie du mouvement national palestinien qui, précédemment, dans ses textes officiels, ne parlait pas de la Cisjordanie ni de Gaza mais des « territoires libérés ou évacués ». Seul le PC palestinien évoquait la Cisjordanie et Gaza comme axe stratégique de reconquête.
L’OLP revendique désormais l’instauration d’une « autorité » nationale sur la partie des territoires occupés qui sera libérée. Il s’inspire de l’expérience de la résistance vietnamienne à l’occupant américain, qui s’est appuyée sur le Vietnam du nord. Mais on ne parle toujours pas d’État.
La voie diplomatique à l’extérieur et la voie politique à l’intérieur
En pleine guerre israélo-arabe de 1973, Yasser Arafat envoie un message à Henry Kissinger (secrétaire d’État = ministre des Affaires étrangères des États-Unis) pour lui exprimer l’accord de l’OLP de participer à des négociations. L’OLP adopte ainsi ouvertement la voie de la diplomatie internationale pour résoudre le conflit. Mais l’option de l’État démocratique palestinien incluant même de manière implicite la disparition de l’État d’Israël n’offre pas suffisamment d’ouverture à une négociation. Il faut donc envisager une étape transitoire ; c’est le programme politique de l’OLP défini lors du douzième Conseil national de juin 1974. Par contre, le mouvement national palestinien est opposé à la logique des négociations qui se déroulent sans lui à la conférence de Genève, mais avec des nuances et hésitations…
Une autre question est soulevée : la montée en puissance du mouvement populaire dans les territoires occupés, en Cisjordanie. Or, le régime jordanien a toujours des visées sur la Cisjordanie dont il entend garder la maîtrise. Alors, faut-il laisser la Cisjordanie sous la coupe de la Jordanie dans l’attente de la libération totale de la Palestine, ou la résistance palestinienne doit-elle en prendre la maîtrise elle-même ? Le Front national palestinien (FNP) veut la souveraineté palestinienne sur la Cisjordanie contre le régime hachémite, si possible par des moyens politiques et diplomatiques, ce qui implique de se rendre à Genève pour obtenir le pouvoir (ce qui ne signifie pas État) sur la Cisjordanie et sur Gaza, et surtout pour obliger Israël à définir ses frontières. Cette position du FDPLP est soutenue par le Fatah et par la Saïka prosyrienne. Cette position doit aussi beaucoup à la prise de position antérieure de Saïd Hammami, représentant de l’OLP à Londres et proche de Yasser Arafat, qui s’est prononcé pour la coexistence des deux peuples et leur reconnaissance mutuelle (article dans le Times à Londres en 1973).
En 1973, Nayef Hawatmeh, le leader du FDPLP, dans une interview à Yediot Aharonoth, le grand quotidien israélien, déclare renoncer à faire de la disparition de l’État d’Israël un préalable à une négociation et il opère une distinction entre gouvernement et peuple israélien et entre sionisme de droite et sionisme de gauche. Sous la pression des critiques internes au mouvement national palestinien, il dira par la suite que ses propos ont été déformés et remettra en question la démarcation entre ceux qui acceptent le droit des Palestiniens à un État et ceux qui le refusent en reprenant la vieille distinction entre sionistes et non-sionistes.
La reconnaissance du fait israélien
Comment s’opère le passage de la reconnaissance théorique du fait israélien à sa reconnaissance pratique ? Comment se développe le dialogue (ne pas confondre avec négociation) entre Palestiniens et Israéliens ?
De 1967 à 1973, le dialogue entre forces politiques s’opère essentiellement d’une part entre les partis communistes israélien, palestinien et jordanien et d’autre part entre le FDPLP et le Matzpen.
Le 11 mai 1973, se tient à Bologne une conférence pour la paix et la justice au Proche-Orient. La délégation du PC palestinien reste bloquée au Liban. La délégation du côté israélien comprend le délégué du PC israélien et un petit groupe sioniste avec Uri Avnery et des personnalités comme Nathan Yalin Mor, un ancien du groupe Stern. Cette conférence débouche sur l’expression de la volonté de dialoguer avec les forces démocratiques en Israël. Or ceci implique la reconnaissance d’une réalité nationale et de dégager des principes d’entente pour aller vers une réalité binationale en Palestine.
En 1974, Hawatmeh et Saïd Hammami, en accord avec Yasser Arafat, proposent une rencontre entre Yasser Arafat et Nahum Goldman, président de l’organisation sioniste mondiale. Cette rencontre est finalement annulée du fait de l’opposition d’Itzhak Rabin.
Le 3 mai 1975, à la conférence de Paris sur la paix et la justice au Proche-Orient, les Palestiniens dont Ezzedine Kallak, représentant de l’OLP à Paris, et des Israéliens se rencontrent mais sans réel dialogue. Mais c’était un début considéré comme encourageant.
En juin 1976, les Palestiniens alliés aux forces progressistes libanaises sont en position d’influencer le cours des événements au Liban et, avec le soutien des forces islamo-progressistes, de prendre le dessus sur les forces chrétiennes. Profitant de cette situation de force, le comité central de l’OLP, réuni à Damas en décembre 1976 substitue à la notion ambiguë « d’autorité nationale combattante », celle « d’État national indépendant ».
Pendant ce temps, par l’entremise d’Henri Curiel, des Palestiniens de l’OLP ont engagé un dialogue secret avec des Israéliens et en particulier avec des sionistes de gauche. Du côté palestinien, c’est Issam Sartaoui, envoyé spécial de Yasser Arafat, et Sabri Geries, intellectuel, auteur d’un livre important sur les Arabes israéliens (Maspéro). Du côté israélien, l’interlocuteur est le Conseil israélien pour une paix israélopalestinienne fondé en 1975 à l’initiative d’Uri Avnery et la délégation est composée de Matti Peled, ex-général de réserve, Lova Eliav, ex- secrétaire du Parti travailliste, Jacob Arnon, économiste, et Meir Pail, secrétaire d’un petit parti sioniste de gauche, le Moked, sans oublier Uri Avnery. Des personnalités d’envergure internationale comme Willy Brandt, Pierre Mendès-France, le chancelier autrichien Bruno Kreisky, facilitent cette démarche de dialogue. Les discussions se poursuivent de décembre 1976 à mai 1977 et aboutissent à un communiqué du Conseil israélien pour une paix israélo-palestinienne qui officialise les contacts et qui propose des bases pour une solution du conflit acceptables par les deux parties.
Le treizième Conseil national palestinien, de mars 1977, se prononce en faveur d’un État palestinien indépendant sur la partie libérée des territoires palestiniens et adopte une résolution prônant « le dialogue et la coopération avec les forces démocratiques et progressistes juives, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la patrie occupée, qui luttent contre le sionisme en tant qu’idéologie et en tant que pratique ». Yasser Arafat commente cette résolution en élargissant la notion de « Juif contre le sionisme », « à ceux qui acceptent le retrait israélien des territoires occupés et l’établissement d’un État palestinien sur ces territoires ». Cette définition constitue une ouverture par rapport à la sécheresse du texte. Il a fallu calmer les remous suscités au sein du mouvement national palestinien par une telle prise de position.
La conférence des partis communistes à Prague, le 4 mai 1977, est la première occasion de rencontre officielle entre l’OLP et le PC israélien. L’objectif d’un seul État est maintenu en théorie, mais faute de perspectives de le concrétiser, le mouvement national palestinien reconnaît le peuple israélien et l’existence d’un État israélien pour un temps donné dans l’attente de la négociation d’un accord entre les deux parties pour l’avenir. Il y a donc reconnaissance de l’existence d’un peuple israélien et reconnaissance de fait pour ce peuple du droit de disposer d’un État pendant un temps donné après accord des deux peuples.
En 1978, Anouar el Sadate conclut un accord séparé de paix bilatérale Égypte-Israël, sous la tutelle des États-Unis à Camp David. Le but de cet accord, pour le président égyptien, est de couper tout lien stratégique avec la démarche du mouvement national palestinien de libération de la Palestine. Le but pour Israël est de déconnecter l’Égypte du conflit israélo-palestinien. En façade, l’Égypte continue à soutenir la cause palestinienne. L’OLP est évidemment opposée à cet accord et à la démarche diplomatique qui le sous- tend. Cet accord intervient au moment où l’Europe introduit l’OLP dans le jeu diplomatique, notamment à l’ONU, alors que les Palestiniens ont été exclus des négociations de Camp David. En parallèle, les discussions se poursuivent entre Palestiniens et Israéliens du camp de la paix, alors que la résistance s’affirme davantage en Cisjordanie. Une scission se produit dans le Parti communiste jordanien pour donner naissance au Parti communiste de Cisjordanie. C’est une nouvelle manifestation de l’autonomisation croissante du mouvement palestinien en Cisjordanie par rapport à la Jordanie. Parallèlement, l’Irak radicalise sa position et, avec l’aide du groupe Abou Nidal, élimine les cadres « modérés » du Fatah, dont Saïd Hammami et Ezzedine Kallak.
En 1982, ayant neutralisé l’Égypte par l’accord bilatéral, Israël s’attaque à son front nord au Liban et tente de liquider la structure militaire de l’OLP et y parvient presque totalement. Mais l’OLP acquiert alors une reconnaissance internationale, comme mouvement de résistance représentatif du peuple palestinien. Au contraire, l’image d’Israël en sort ternie, notamment après les massacres de Sabra et de Chatila, y compris au sein de l’opinion publique israélienne.
En 1982, la Ligue arabe, réunie en sommet (le douzième) à Fès, propose un plan de paix demandant au Conseil de sécurité des Nations unies de garantir « la paix entre les États de la région, y compris l’État palestinien indépendant » et le respect des principes qu’il énonce, notamment « le droit du peuple palestinien à l’autodétermination et à l’exercice de ses droits nationaux imprescriptibles et inaliénables sous la conduite de l’OLP, son représentant unique et légitime ».
En 1983, des délégations palestinienne (présidée par Yasser Arafat) et israélienne (le Conseil israélien pour la paix de Avnery, Peled), réunies à Tunis où l’état-major de l’OLP s’est replié, proposent des initiatives et actions communes pour promouvoir une solution politique du conflit. Cette déclaration provoque un tir groupé des opposants des deux bords. En décembre 1987, c’est le déclenchement dans les territoires occupés de l’Intifada, soulèvement populaire non-armé qui permet de démontrer à l’opinion internationale et israélienne la détermination palestinienne de construire son État en Cisjordanie, à Gaza et à Jérusalem-Est à côté de l’État d’Israël. La suite est connue, avec les pas accomplis de part et d’autre sous la pression diplomatique internationale et leur débouché sur la conférence de Madrid de 1991 et les accords d’Oslo. À partir de 1974, la stratégie du mouvement national palestinien est désormais tracée et, à travers des péripéties, des avancées et des reculs, sera mise en oeuvre jusqu’à maintenant.
En résumé, le mouvement national palestinien est passé par les phases suivantes :
avant 1967, la stratégie du mouvement national palestinien est centrée sur la perspective d’un retour à une Palestine mythique
impliquant la disparition de l’État d’Israël et l’expulsion des colons qui s’opposeront à ce retour à la Palestine d’origine ;
après 1967, la question du retour à la Palestine d’origine passe par une phase transitoire de la création d’un État démocratique
où coexisteraient musulmans, juifs et chrétiens, l’avenir des juifs étant fonction de leur choix de soutenir ce processus démocratique ou de poursuivre la démarche de l’occupant sioniste ;
à partir de 1970, se développe un processus d’insertion, très progressif, de l’OLP, jusqu’alors composé d’exilés, dans le jeu international, allant de pair avec la montée en puissance des forces de
résistance en Cisjordanie et à Gaza et au sein du mouvement national palestinien ;
à partir de 1974 et à la suite de la guerre de 1973, le mouvement national palestinien s’oriente, par nécessité, vers la voie diplomatique et celle d’un compromis le conduisant à accepter le plan
de partage de 1947 et l’instauration d’un État sur une partie seulement de la Palestine. Ce choix suppose de fait la reconnaissance d’Israël comme communauté nationale ayant droit à une structure propre au peuple israélien d’origine juive et de langue
hébraïque, c’est-à-dire à un État.
Ainsi, la formation d’un État pour les Arabes est désormais demandée par la direction de l’OLP comme couronnement du nationalisme palestinien et remède « souverain » (c’est le cas de le dire…) à l’oppression et aux injustices insupportables de l’occupation. Et comme l’État palestinien devra naître à côté de l’État d’Israël sur une partie de la Palestine et non en lieu et place d’Israël, on peut dire qu’implicitement l’objectif avancé est une sorte de réhabilitation du partage qu’à la fin du mandat les Arabes ont refusé en tournant le dos aux résolutions de l’ONU qui instituaient deux États avec un statut spécial pour Jérusalem. En outre, sur la question guerre-paix, il y a eu une évolution remarquable : on est passé de la priorité à la lutte armée à la priorité à la politique.
Comme mouvement de guérilla, l’OLP a été régulièrement défaite et elle n’a aucune possibilité de menacer sérieusement Israël. Tous ses efforts militaires, surtout ceux menés au Liban, ont eu seulement pour objectif de tenir en vie une structure organisationnelle pour donner aux Palestiniens de la Cisjordanie et de Gaza un point d’appui politique. Le choix de l’Intifada non armée en 1987 avait pour objectif d’articuler initiative diplomatique et mouvement politique de masse pour ouvrir enfin une négociation. La bataille pour permettre à l’OLP de réaliser ses objectifs est fondamentalement articulée sur la perspective d’une solution négociée. Avec l’unité et l’autonomie du mouvement auxquelles il a tout subordonné (objectifs, formes de luttes et alliances), Yasser Arafat a pu ainsi revendiquer la tenue d’une conférence internationale qui se tiendra finalement à Madrid en 1991. Sans garantir cependant les résultats parce que l’opposition de ceux qui ne veulent pas faire passer la confrontation au niveau de la politique reste diffuse et vigoureuse. Parce que aussi, sur le plan des négociations, les propositions avancées par Israël et les États-Unis sont très loin de donner les garanties nécessaires à la réalisation des droits des Palestiniens tels qu’ils sont fixés par le droit international.
Après une telle évolution et dans un contexte de tensions internes au mouvement, au sein d’une population palestinienne dispersée qui ne vit pas les mêmes problèmes, dans un environnement arabe chaotique, avec la pression constante de la stratégie de conquête et d’annexion israélienne, il s’avère particulièrement difficile de préserver l’unité du mouvement national palestinien et de sa ligne stratégique. Pourtant l’unité a été préservée et cette stratégie reste toujours à l’oeuvre aujourd’hui.
Aujourd’hui, après la disparition de Yasser Arafat, on peut dire que ce qui a caractérisé sa pensée et son action aura été à la fois la complexité et les tournants parfois improvisés et simplificateurs avec lesquels il a voulu et pu régler des problèmes stratégiques apparemment inextricables et les urgences continuelles quasi quotidiennes pour une des situations les plus dramatiques qu’un peuple ait subie au XXe siècle.
Peu comme lui, dans la vie ou dans la mort, ont représenté et reflété les conditions de leur peuple. Ses oscillations, entre silences et longues déclarations, entre lutte armée et lutte politique, entre succès remarquables et échecs cuisants, entre rigueur et concessions, entre poussée révolutionnaire et aspiration à fonder un État, décrivent le caractère général de la question palestinienne comme problème incontournable et non comme obstacle comme on a voulu le faire croire, pour faire sortir la région de la phase post-coloniale.
Sa disparition ne crée pas mais au contraire met au premier plan tous les problèmes que le mouvement national palestinien affronte avec les circonstances aggravantes d’une occupation de plus de trente-sept ans et d’une transformation historique du scénario international : un monde monopolaire où la guerre préventive « contre le terrorisme » a remplacé brutalement toute référence au droit international. Dans le groupe dirigeant palestinien installé depuis dix ans sur le territoire palestinien occupé et non plus en exil, l’après Arafat réouvre le débat et remet au centre les choix politiques à faire sous la pression militaire de l’ennemi. Une situation qui pèse lourdement sur l’autonomie réelle à un moment où le peuple palestinien n’est plus disposé à déléguer ses pouvoirs à Abou Mazen, le nouveau chef élu de l’Autorité palestinienne, comme il l’a fait pour Yasser Arafat du fait de son statut spécial.
[1] Comme le relève Olivier Carré dans son ouvrage sur L’idéologie politique de la résistance palestinienne - 1972 : « En fait, une contradiction ne sera jamais résolue : il s’agit du respect total de la nationalité juive dans la future Palestine en même temps que son intégration dans la nation arabe. Le nationalisme, voire le chauvinisme, arabe remplace le nationalisme et le chauvinisme juifs alors qu’on prétend abolir tout chauvinisme dans la Palestine idéale » p. 105.