Le débat stratégique palestinien

Bernard Ravenel, mardi 12 avril 2005

Sommaire :

Mise en pers­pective historique
Les racines historiques de la Palestine
Le double front du mou­vement national palestinien
Vers l’État d’Israël
Un double combat, contre l’occupant israélien, contre les visées hégé­mo­niques des États arabes (194867)
L’autonomie du mou­vement national pales­tinien (1968) et l’échec militaire
Vers le tournant stratégique

Les pro­blèmes stra­té­giques du mou­vement national palestinien
Les caractéristiques essentielles
Les principaux problèmes à résoudre
Quelle stratégie possible ?
Une construction progressive
1973-​​1974 : le grand tournant

Ce cahier est la réécriture d’un exposé pré­senté à l’« Uni­versité d’été » de l’AFPS orga­nisée au cours de l’été 2004. L’objet est de faire mieux com­prendre les pro­blèmes spé­ci­fiques aux­quels a été confronté le peuple pales­tinien pour faire valoir ses droits. Une his­toire ter­rible. Il s’agit en par­ti­culier de mieux com­prendre pourquoi le plus légitime des mou­ve­ments de libé­ration, repré­sentant un peuple privé de l’essentiel de son ter­ri­toire pour réparer des fautes qui ne sont pas les siennes, et dont on a tou­jours tenté de miner la repré­sen­ta­tivité, a conservé le plein appui de son peuple. Il n’y a jamais eu de Pétain dans les ter­ri­toires occupés. Il s’agit enfin de voir comment le mou­vement national a été amené à prendre en compte la réalité de son ennemi usur­pateur : Israël, vrai pro­blème non réso-​​ lu de la conscience euro­péenne. Bien entendu, per­sonne n’imagine pouvoir rouvrir la dispute sur l’existence de l’État d’Israël… C’est une réalité his­to­rique dont les ori­gines ont été mar­quées de trop d’effusions de sang pour pouvoir ima­giner les remettre en dis­cussion. Il faut trouver un modus vivendi qui aille dans le sens d’une « coexis-​​ tence égali­taire des ethnies » (Maxime Robinson). C’est ce qu’a proposé, avec quel éclat, le célèbre Conseil national pales­tinien d’Alger de novembre 1988. Cet iti­né­raire, excep­tionnel pour un mou­vement de libé­ration, mérite d’être connu et compris par toute l’opinion euro­péenne dont la conscience devrait être davantage inter­pellée par l’interminable souf­france pales­ti­nienne devrait secouer la conscience européenne.

Bibliographie de base

- Bichara et Naïm Khader : Textes de la révo­lution pales­ti­nienne 1968-​​1974, Paris, Sindbad, 1975.

- Olivier Carré : L’idéologie pales­ti­nienne de résis­tance, Paris, Fon­dation nationale des Sciences poli­tiques, 1972.

- Olivier Carré : Le Mou­vement national pales­tinien, Paris, Gallimard-​​Julliard, coll. Archives, 1977.

- Alain Gresh : His­toire et stra­tégies. Vers l’État pales­tinien. Préface de Maxime Rodinson, Paris, SPAG-​​Papyrus, 1983.

- Uri Avnery : Mon frère l’ennemi. Un Israélien dia­logue avec les Pales­ti­niens, Paris, Liana Levi, 1986.

- Nadine Picaudou : Le Mou­vement national pales­tinien. Préface de Maxime Rodinson, Paris, L’Harmattan, 1989.

Les textes de réfé­rence cités dans l’exposé, mais aussi des cartes, peuvent être consultés sur le site de l’Association France Palestine Solidarité :

- Mémo­randum du premier congrès des asso­cia­tions islamochrétiennes.
- Le mandat bri­tan­nique, juillet 1922.
- Le Livre blanc, mai 1939.
- Résolution 181 sur le partage.
- Charte nationale pales­ti­nienne, 1964.
- Charte nationale pales­ti­nienne, 1968.
- Pro­gramme poli­tique du dou­zième Conseil national pales­tinien, juin 1974.
- Sommet arabe de Rabat, octobre 1974.
- Décla­ration du Conseil national pales­ti­nienne, 15 novembre 1988 :.

Quand on étudie avec un minimum de pros­pective his­to­rique la question qui a long­temps été appelée « conflit arabo-​​israélien » mais qui, avec le temps, a pris tou­jours plus les contours d’une confron­tation pour la terre de Palestine entre Arabes ou Pales­ti­niens d’un côté, et Juifs ou sio­nistes ou Israé­liens de l’autre, il est impres­sionnant de constater combien les constantes sont bien plus nom­breuses que les variables.

Une question qui dure depuis plus d’un siècle et qui, dans beaucoup de ses com­po­santes, semble tou­jours arrêtée à la case zéro. Il en est ainsi pour les données maté­rielles sur le terrain - les colonies, la démo­graphie, la pos­session de la terre et de l’eau - et pour les aspects ins­ti­tu­tionnels de la sou­ve­raineté et du pouvoir.

Mais avec le temps, même la dimension plus spé­ci­fi­quement idéo­lo­gique - quel État, quelle nation, quels droits ? - reste encore incer­taine et objet de pas­sions presque intactes…

Enfin, y compris le pro­blème de la légi­timité qui sem­blait résolu par des actes offi­ciels, comme les réso­lu­tions des orga­nismes inter­na­tionaux - d’abord la SDN et ensuite l’ONU - ou par des accords directs ou par médiation entre les parties, est tou­jours lour­dement présent dans les consciences, inter­férant sur le jeu de la diplo­matie. D’où la nécessité d’une approche his­to­rique per­mettant de mesurer l’évolution, en par­ti­culier en matière de stra­tégie, du prin­cipal inté­ressé, le mou­vement national palestinien.

Ce mou­vement s’est déve­loppé dans un contexte spé­ci­fique qu’il faut exa­miner pour com­prendre sa sin­gu­larité. Il est d’autant plus important de res­tituer l’histoire de cet acteur poli­tique qu’est le mou­vement national pales­tinien que lui, comme son his­toire, ont été long­temps niés. Son his­toire a été déformée, com­battue et calomniée, ce qui la rend d’autant moins acces­sible et plus dif­ficile à comprendre.

D’ailleurs, encore en 1988, au début de la pre­mière Intifada, Shimon Pérès, alors ministre des Affaires étran­gères, déniait l’existence du mou­vement national pales­tinien en déclarant que « l’idée selon laquelle il y a un conflit entre Israël et le peuple pales­tinien est une invention récente et l’agitation actuelle n’est qu’une phase addi­tion­nelle de la lutte arabe contre Israël. »

De plus et comme de tous temps, ce sont les vain­queurs qui ont écrit l’histoire de la région du Proche-​​Orient. Les Pales­ti­niens eux-​​ mêmes éprouvent des dif­fi­cultés et ren­contrent des obs­tacles pour écrire leur propre his­toire et la faire connaître.

Or la Palestine a bien des racines et une his­toire propre qui ont donné nais­sance à un véri­table sen­timent national, carac­té­ris­tique de tout peuple qui veut se constituer en nation. Et l’émergence du sen­timent national, cette recon­nais­sance d’une identité nationale, sont anté­rieures à la colo­ni­sation sio­niste, même si l’affirmation de leur exis­tence ne relève pas d’une totale évidence. Dans l’histoire vue par les Arabes, le mou­vement pales­tinien est expliqué d’une curieuse façon. Même les manuels d’histoire dif­fusés en Palestine ne sont pas au clair avec le sujet.

MISE EN PERSPECTIVE HISTORIQUE

Les racines historiques de la Palestine

Au VIIe siècle, au moment de la conquête arabe, la Palestine, partie du pays de Syrie, est une division admi­nis­trative de l’empire byzantin. Le pays de Filastine est une trans­cription de la Palaestina romaine pour désigner une région de l’une des pro­vinces de l’empire romain. Entité propre, elle recouvre le sud de l’ancienne Syrie auquel il convient d’ajouter la région située de part et d’autre du Jourdain.

On peut même remonter beaucoup plus loin dans l’histoire pour carac­té­riser l’existence de cette entité, avec la pré­sence avérée des Phi­listins sur ces ter­ri­toires il y a plus de trois mille ans, sans aller jusqu’à se référer au mythe selon lequel les Phi­listins seraient eux-​​ mêmes les des­cen­dants de Sem, lui même fils de Noé.

À partir de 1516, les Turcs consti­tuent l’Empire ottoman qui va durer quatre siècles, jusqu’à la fin de la Pre­mière Guerre mon­diale et sou­mettent la Palestine. Celle-​​ci fait alors partie de la « pro­vince de Damas » elle-​​même divisée admi­nis­tra­ti­vement en trois vilayets (qui équi­va­laient à peu près à des dépar­te­ments dotés d’un préfet) et deux sandjaks (équi­valent à une sous-​​préfecture). À l’intérieur de la pro­vince de Damas, la Palestine recouvre la vilayet de Bey­routh et le sandjak de Jérusalem.

Les habi­tants de cette région sont reconnus comme des Pales­ti­niens à domi­nante ara­bo­phone et musulmane. Il s’agit d’un peu­plement ancien, pro­ba­blement de sangs mêlés notamment avec les familles juives, peu modifié dans sa com­po­sition et sa culture par les flux migra­toires restés faibles durant la domi­nation ottomane de ces quatre siècles.

Le sen­timent pales­tinien s’exprime dans la conti­nuité du mode de vivre et de la culture transmis entre géné­ra­tions et chanté et écrit par Mahmoud Darwish. Au-​​delà de ce sen­timent, et qui le dis­tingue déjà de ses voisins, c’est l’attachement à « son pays » composé de la Galilée, de Jéru­salem et du lit­toral, plus précisément :

- son fort enra­ci­nement à sa terre, avec un sen­timent profond d’appartenance à une région, à un « pays » (au sens où nous l’entendons à l’intérieur de nos régions fran­çaises à domi­nante rurale), por­teurs d’une soli­darité de proximité. À ne pas confondre avec l’appartenance à une nation, concept européen exporté ulté­rieu­rement au Proche-​​Orient ;
- une appar­te­nance à une loyauté nationale à l’intérieur de la com­mu­nauté musulmane incarnée par Istanbul, siège du sultan (le natio­na­lisme ottoman avec sa com­po­sante reli­gieuse domi­nante) d’où une fra­ternité à dimension religieuse.

Au XIXe siècle, on observe une montée des natio­na­lismes au sein de l’Empire ottoman, y compris du natio­na­lisme turc, simi­laire à celle qui se produit en Europe (nais­sance de l’Allemagne et de l’Italie…). Le natio­na­lisme turc entraîne, par réaction, le déve­lop­pement de natio­na­lismes locaux dans les pro­vinces de l’Empire ottoman. Le concept d’État-nation, avec une identité cultu­relle, un peuple-​​un et une langue, s’impose progressivement.

De la nais­sance du mou­vement national pales­tinien à la dia­spora pales­ti­nienne de 1948

Le double front du mouvement national palestinien

Contre la colonisation juive

Dans cette région de l’Empire ottoman, se déve­loppe une conscience nationale arabe avec comme centre stra­té­gique la Syrie (le grenier à blé de la région) et la Palestine. Le congrès arabe de juin 1913 à Paris marque la nais­sance offi­cielle du « réveil arabe », natio­na­lisme marqué par un atta­chement à sa terre et au désir profond de se sentir chez soi. Pour la Palestine, se regrouper en tant que nation arabe prend une signi­fi­cation par­ti­cu­lière : il ne s’agit pas seulement de se sentir chez soi mais aussi de ne pas laisser s’échapper cette terre face à la pression crois­sante des immi­grants juifs.

En effet, cette nais­sance poli­tique du natio­na­lisme arabe dans la région a été pré­cédée de réac­tions des repré­sen­tants de la popu­lation locale contre les afflux d’immigrants juifs et leur com­por­tement non res­pec­tueux de la popu­lation locale (acca­pa­rement des terres, éviction de leurs exploi­tants pales­ti­niens…). Ainsi un groupe de notables de Jéru­salem envoie-​​t-​​il un télé­gramme dès 1891 pour alerter le sultan, le pouvoir central ottoman, sur le com­por­tement des immi­grants juifs russes. Le sultan cherche à limiter cette immi­gration. Il accepte de nou­veaux migrants à la double condition qu’ils deviennent citoyens de l’empire (qu’ils se fondent dans la popu­lation locale et renoncent à toute pré­tention à la création d’un État propre) et qu’ils paient leurs impôts. Dès cette époque com­mence pour la popu­lation pales­ti­nienne un combat sur deux fronts :

- lutte contre l’accaparement des terres par des colons juifs et pour freiner cet afflux sus­cep­tible de bou­le­verser la démo­graphie de la région ;
- double front puisqu’il faut lutter à la fois contre le colo­ni­sateur sio­niste et contre les fonc­tion­naires cor­rompus du pouvoir central ottoman qui laissent faire cette situation.

Des modi­fi­ca­tions de la loi ottomane sur la pro­priété fon­cière, inter­venues en 1867 et en 1869, faci­litent l’appropriation de la terre par des étrangers et donc l’implantation des colons juifs au détriment de la popu­lation locale, qu’elle soit pro­prié­taire ou sim­plement ouvrière agricole (expulsion des fellahs des terres qu’ils tra­vaillent au profit du travail réservé aux seuls juifs).

En 1911, se crée le Parti national ottoman (qui regroupe des Pales­ti­niens, mais est dénommé ainsi pour ne pas froisser le sultan). Il a pour pro­gramme la lutte contre l’immigration juive, contre les ventes de terres et pour l’égalité de trai­tement en matière d’impôts, les colons juifs béné­fi­ciant déjà d’exonérations fiscales.

En 1913, la Palestine se trouve donc au centre de l’émergence du natio­na­lisme arabe et à la pointe du combat, car la popu­lation pales­ti­nienne est direc­tement atteinte et menacée par la colo­ni­sation juive ali­mentée par des immi­grants de l’Europe de l’Est et animée par le sio­nisme politique.

Dans ce contexte désta­bi­lisant pour la région, sur­vient la Pre­mière Guerre mon­diale. Cette guerre, par le jeu des alliances entre grandes puis­sances va pro­voquer une série de bou­le­ver­se­ments au Proche-​​Orient.

La Grande-​​Bretagne veut investir la région pour étendre son propre empire et pro­téger la route des Indes. Elle sou­tient le chérif de la Mecque (Hussein) dans sa quête de création de la future nation arabe avec la pro­messe de l’instauration d’un royaume arabe indé­pendant selon des fron­tières com­mu­nément admises mais non expli­citées de manière précise, pour accé­lérer la décom­po­sition de l’Empire ottoman. Les Arabes consi­dèrent d’abord la Grande-​​ Bre­tagne comme un allié qui doit leur faci­liter la conquête de leur indé­pen­dance par rapport au joug de l’Empire ottoman.

D’un autre côté, la même Grande-​​Bretagne passe un accord secret en 1916 avec la France « l’accord Sykes-​​Picot » aux termes duquel les deux puis­sances se par­tagent « l’influence » sur la région, le sandjak de Jéru­salem devant avoir un statut international.

Tou­jours la même Grande-​​Bretagne sou­tient la pré­tention du mou­vement sio­niste à s’implanter dura­blement dans la région par l’instauration d’un foyer national juif (cf. la décla­ration du 2 novembre 1917 de Lord Balfour).

La Palestine va donc connaître deux poussées natio­nales opposées l’une à l’autre qui se heurtent irré­mé­dia­blement dès 1918. En 1919, des notables pales­ti­niens musulmans et chré­tiens adressent une pétition commune à la confé­rence de la paix après la Pre­mière Guerre mon­diale. Cette pétition est la reprise du mémo­randum du congrès des asso­cia­tions islamo-​​chrétiennes qui s’était tenu à Jéru­salem en janvier. Le premier para­graphe de cette pétition se pro­nonce contre la décla­ration Balfour et le risque qu’elle repré­sente d’une ins­tal­lation d’un foyer national juif en Palestine. C’est la pre­mière mani­fes­tation col­lective struc­turée du mou­vement national pales­tinien qui associe deux confes­sions : chré­tiens et musulmans.

C’est dans ce contexte que se réunit en juillet 1919, le congrès national syrien, à Damas, qui vote un pro­gramme tendant à l’indépendance de la nation arabe unifiée, constituée en État. Cette nation devra recouvrir les ter­ri­toires actuels de la Syrie, du Liban, de la Jor­danie, de la Cis­jor­danie, de la bande de Gaza et d’Israël. Une délé­gation pales­ti­nienne par­ticipe telle quelle à ce congrès, preuve de l’existence d’un mou­vement national pales­tinien et de la spé­ci­ficité de sa position. Mais la Syrie, par la voix de son diri­geant de l’époque tente déjà d’unifier les « pays de la région » en une nation et un État arabe sous son égide. C’est le projet de la Grande Syrie. Le congrès suivant en mars 1920, pro­clame Fayçal, roi d’un royaume consti­tu­tionnel arabe.

Fayçal, fils de Hussein le grand chef reli­gieux de la Mecque, se considère depuis octobre 1918, après la pro­messe anglaise de soutien d’un royaume arabe, comme le chef d’une Syrie indé­pen­dante, bien que sous mandat français. Il se montre plutôt magnanime à l’accueil d’immigrants juifs mais ne veut pas (et pas plus que le sultan ottoman avant lui) d’un État juif. Par sa position, il introduit déjà la confusion dans la manière de régler le pro­blème, puisqu’au lieu d’envisager les choses sous l’angle d’une Palestine arabe autonome, il se sub­stitue au mou­vement pales­tinien naissant pour pro­jeter une « union arabe syrienne » qui inté­grerait les migrants juifs avec tout leur apport pour l’économie de la région.

En avril 1920, à la confé­rence de San Remo, est offi­cialisé et avalisé le partage franco-​​britannique de 1916 de l’ensemble arabe, désormais sous régime man­da­taire ins­tauré par la Société des Nations. À la France, le Liban et la Syrie et aux Bri­tan­niques la Palestine et l’Irak. Les troupes fran­çaises arrivent à Damas, les troupes bri­tan­niques à Jéru­salem. La Grande-​​Bretagne ne res­pecte donc pas les déli­mi­ta­tions de l’entité pales­ti­nienne puisqu’ils la divisent en deux, de part et d’autre du Jourdain, d’un côté la Palestine (à l’ouest du Jourdain - West Bank ou Cis­jor­danie) et de l’autre côté la Trans­jor­danie (à l’est du Jourdain). Les Bri­tan­niques, qui dirigent de fait la région, confient la régence de la Trans­jor­danie à Abdallah, le fils de Fayçal, promu émir de Trans­jor­danie, après avoir évincé, de conserve avec les Français, l’émir Fayçal de Damas et l’avoir nommé roi de Bagdad.

Par contre, la Palestine désormais cir­cons­crite à l’ouest du Jourdain n’a ni émir, ni roi et est soumise direc­tement à l’administration bri­tan­nique et non pas arabe comme promis par les Bri­tan­niques eux-​​mêmes qui nomment un haut-​​commissaire.

En 1922, la Société des nations reformule le mandat attribué à la Grande-​​Bretagne sur la Palestine en 1920, en intro­duisant la décla­ration Balfour et en n’envisageant plus la pers­pective pour la com­mu­nauté pales­ti­nienne arabe d’une nation indé­pen­dante, contrai­rement à l’esprit du para­graphe 4 de l’article 22 de la charte de la SDN adoptée en 1919. De fait la Palestine va se trouver ainsi sous admi­nis­tration bri­tan­nique et non pas arabe : les Pales­ti­niens s’estiment floués.

Contre l’occupation britannique

Dès 1922, le conflit colonial est désormais noué avec un mou­vement pales­tinien de résis­tance contre l’occupant bri­tan­nique et la colo­ni­sation juive. La résis­tance va s’amplifier et déboucher sur une révolte générale de 1936 à 1939, encou­ragée par un fort courant d’indépendance chez les peuples arabes.

Mais cette résis­tance doit se battre sur les deux fronts : l’occupant bri­tan­nique et les vagues d’immigration sio­niste por­teuses de visées natio­nales et étatiques sur la région. Le conflit est bien perçu par ses pro­ta­go­nistes comme un conflit entre natio­na­lismes : la délé­gation pales­ti­nienne com­posée d’Arabes musulmans et chré­tiens qui s’était rendue au congrès de Londres en 1921 avait pré­senté une motion com­portant les mots « une autre natio­nalité » pour qua­lifier les Juifs.

Le rejet poli­tique du mandat bri­tan­nique est un élément consti­tutif du mou­vement national pales­tinien, qui ne s’est donc pas constitué d’abord contre l’État d’Israël (pro­blème qui ne sera posé qu’à partir de 1948).

Par ailleurs, la Grande-​​Bretagne per­sévère dans sa poli­tique de soutien à l’implantation d’un foyer national juif et encourage un mor­cel­lement de la Palestine de fait par l’appropriation du sol par les nou­veaux colons, notamment les terres agri­coles, au détriment de la popu­lation autochtone. La Grande-​​Bretagne permet même aux colons de s’organiser en entité col­lective autonome (sorte d’État dans l’État) par la mise en place d’un comité et le droit d’élire une assemblée repré­sen­tative interne à la colonie juive (le Yishouv).

La résis­tance pales­ti­nienne va donc être d’abord une résis­tance pay­sanne, de lutte contre l’appropriation des terres par ces colons. Mais ce mou­vement de résis­tance se pré­sente, dans cette lutte, de manière dis­persée. Il est composé de forces hété­ro­gènes dans leurs dimen­sions fami­liales (cla­niques), sociales et politiques.

Deux grandes familles palestiniennes dominent la société palestinienne :

- les Nasha­shibi, grande famille d’anciens et gros pro­prié­taires, pro-​​britannique et par­tisane de la dynastie hachémite (jor­da­nienne et trans­jor­da­nienne) ;
- les Hus­seini, famille du grand mufti de Jéru­salem nommé pré­sident du Conseil suprême musulman de la Palestine, plus dure à l’encontre des occu­pants bri­tan­niques et des colonies sionistes.

Et puis, à l’intérieur de la société pales­ti­nienne, il y a le peuple des villes et celui des cam­pagnes, avec leurs intérêts et pro­blèmes spé­ci­fiques qui ne les font pas converger dans une position commune vis-​​à-​​vis des occu­pants. Une popu­lation sans direction poli­tique spé­ci­fique et plutôt tiraillée et oscillant entre les deux familles. D’où une division interne durable du mou­vement de résis­tance aux occu­pants bri­tan­niques et colons sionistes.

Sur le plan poli­tique, une autre force compte dans la genèse du mou­vement national pales­tinien : le Parti com­mu­niste pales­tinien créé en 1920 para­doxa­lement au sein d’une colonie juive et regroupant des Juifs et des Pales­ti­niens. Il entend mener la lutte commune au pro­lé­tariat pour son éman­ci­pation. Il recouvre un réseau de mili­tants implanté plus lar­gement que dans le seul péri­mètre de la Palestine man­da­taire et recoupe plutôt celui de la Palestine his­to­rique (incluant la Trans­jor­danie). Ce PC par­ti­cu­liè­rement actif, va exercer une forte influence au cours des années 1920-​​1930 avant de subir une rupture. Dès 1929, une révolte insur­rec­tion­nelle arabe dans plu­sieurs centres urbains (Hébron, Jéru­salem…) mettant aux prises Pales­ti­niens, sio­nistes et l’occupant bri­tan­nique, pro­voque des ten­sions ter­ribles au sein du parti communiste.

Plus géné­ra­lement le mou­vement national pales­tinien va être lui-​​même partagé sur la ligne de conduite à tenir du fait de l’hétérogénéité des forces qui le composent.

Les années 1930 sont les années du nazisme triom­phant en Alle­magne et par consé­quent d’une immi­gration juive massive en Palestine.

Les années 1935 à 1939 vont alors être mar­quées par une résis­tance ouverte et de plus grande ampleur de la popu­lation pales­ti­nienne contre les occu­pants, consi­dérée par la popu­lation pales­ti­nienne pour les uns, comme la pre­mière guerre d’indépendance, ou, pour les autres, comme la pre­mière Intifada. Les deux grandes familles de notables se trouvent débordées par une jeu­nesse qui ne voit plus d’avenir dans la situation d’alors, qui cri­tique l’impuissance et la com­pro­mission des grandes familles pales­ti­niennes et qui se politise, en se consti­tuant en un ensemble de petites orga­ni­sa­tions secrètes.

Le congrès national de la jeu­nesse arabe de 1935 considère la Grande-​​Bretagne comme l’ennemi prin­cipal, la colo­ni­sation sio­niste n’étant qu’une com­po­sante insé­pa­rable de l’occupation bri­tan­nique. En par­ti­culier dès 1928, des res­pon­sables de jeu­nesse musulmans (comme son pré­sident Ezzedine al Qassam) mettent en place une orga­ni­sation de résis­tance clan­destine et confes­sion­nelle musulmane (plus tard, le Hamas s’en ins­pirera). Elle sera par­ti­cu­liè­rement com­bative, au point que la Grande-​​Bretagne va faire machine arrière dans son soutien à l’implantation juive qu’elle entend désormais limiter avec le Livre blanc de mai 1939 (res­tric­tions sévères de l’immigration juive et des ventes de terres) qui ne sera que par­tiel­lement appliqué puis remis en cause par la pression exercée par le mou­vement sio­niste auprès de Londres.

Mais ces succès contre l’occupation vont être balayés par la Deuxième Guerre mon­diale et par les actes ter­ro­ristes montés par les milices sio­nistes secrètes comme l’Irgoun, créée en 1931. Cette der­nière en profite pour prendre le dessus et mener à son tour une guerre d’indépendance contre la Grande-​​Bretagne et de conquête de nou­veaux ter­ri­toires au détriment de la popu­lation pales­ti­nienne, jusque après la pro­cla­mation uni­la­térale de l’État d’Israël en 1948.

Dès lors l’affrontement direct entre deux natio­na­lismes est inévi­table. Il sera d’autant plus dur, que les Pales­ti­niens sont pro­fon­dément attachés à la terre de leurs ancêtres et que les Juifs n’ont pas de patrie propre et subissent des per­sé­cu­tions en Europe allant jusqu’au génocide nazi. Du côté juif, c’est la ten­dance dure de Jabo­tinsky, qui veut un État purement juif, pour les seuls et pour tous les Juifs. Du côté des diri­geants arabes, ce qui pré­domine c’est la peur de perdre la Palestine arabe et aussi de voir naître un État pales­tinien indé­pendant, ce qui irait à l’encontre soit du projet de grande nation arabe, soit des visées de tel État arabe sur une partie de la Palestine. Les diri­geants arabes font donc pression sur la Grande-​​Bretagne pour qu’elle règle le problème.

Sous cette double pression sio­niste et arabe, la Grande-​​ Bre­tagne expose en 1942 un second projet de par­tition de la Palestine. Celui-​​ci est rejeté la même année par la « décla­ration Biltmore » du mou­vement sio­niste (congrès du mou­vement sio­niste mondial à l’hôtel Biltmore de New York), qui exige un État pour les Juifs cou­vrant toute la Palestine et relié au Com­mon­wealth. De son côté, Judas Magnes, pré­sident de l’université hébraïque de Jéru­salem constate : « Un État juif ne peut se faire que par la guerre pour gou­verner d’autres gens. »

En mai 1943, le Parti com­mu­niste pales­tinien, seul parti judéoarabe, se divise sur une base eth­nique, entre les Arabes et les Juifs.

L’idée de par­tition sera fina­lement rejetée par les Pales­ti­niens et par les sionistes.

Vers l’État d’Israël

Ben Gourion organise la résis­tance contre les Anglais et l’occupation mili­taire du terrain contre les Pales­ti­niens. En 1945-​​1946, après la révé­lation du génocide nazi à l’opinion publique euro­péenne et mon­diale, la Shoah confère aux yeux de la com­mu­nauté inter­na­tionale et notamment des Occi­dentaux, une priorité absolue aux reven­di­ca­tions natio­nales juives et à la consti­tution d’un État en Palestine en répa­ration du mas­sacre subi et comme solution défi­nitive à la question juive.

Le délégué du mou­vement national pales­tinien au sein de la Ligue arabe, qui oriente la stra­tégie contre le projet d’État juif en Palestine, est le mufti de Jéru­salem Haj Amin al Hus­seini. Or, et c’est dra­ma­tique, durant la Seconde Guerre mon­diale, celui-​​ci a cherché à nouer des alliances hasar­deuses entre les pays arabes et les puis­sances de l’Axe contre leur ennemi commun et pour pro­mouvoir le pan­ara­bisme. Le projet de par­tition anglo-​​américain est fina­lement adopté par l’Assemblée générale des Nations unies le 29 novembre 1947.

La Palestine se trouve alors dou­blement déchirée par le conflit, entre les Pales­ti­niens et les sio­nistes, et par la lutte d’influence interne entre les deux familles, l’une, les Nasha­shibi, pro-​​jordanienne, et l’autre, les Hus­seini, pro-​​égyptienne. La Ligue arabe se pro­nonce contre la par­tition de la Palestine, mais chaque membre pour des raisons dif­fé­rentes. L’Égypte et l’Arabie Saoudite, d’un côté, et, de l’autre, la grande Syrie avec l’Irak rêvent d’unifier le monde arabe chacune autour d’elle et convoitent la Palestine et la Jor­danie. Cette division du monde arabe, qui tra­verse le mou­vement national pales­tinien, va donc avoir les plus graves consé­quences sur l’avenir du peuple palestinien.

De son côté l’URSS pour des raisons propres se pro­nonce pour l’instauration d’un État juif. Le Parti com­mu­niste pales­tinien se pro­nonce pour l’autodétermination des deux peuples, juif et pales­tinien. Les Arabes reçoivent cette prise de position comme une trahison.

Le mou­vement pales­tinien refuse le plan de partage de 1947 mais se trouve devant un double pro­blème qu’il va s’avérer long­temps inca­pable de résoudre :

- comment prendre en compte la réalité née de la pré­sence de 600 000 colons juifs sur leur territoire ?

- comment s’organiser pour prendre en charge le ter­ri­toire attribué à l’État « arabe » ?

Et ce d’autant plus que l’ensemble du ter­ri­toire de la Palestine man­da­taire est en réalité habité par des popu­la­tions pales­ti­niennes et juives réparties autrement que selon ce qui est prévu dans le plan de partage de 1947.

Le conflit devient une affaire israélo-​​arabe dans la réso­lution de laquelle le mou­vement pales­tinien se trouve hors jeu. Après l’invasion sio­niste et le plan de partage de 1947, la guerre de 1948-​​1949 entre Israël et la coa­lition arabe formée par l’Égypte, la Syrie et la Jor­danie conforte cette éviction du mou­vement national palestinien.

Le 30 sep­tembre 1948, Amin al Hus­seini réunit une confé­rence fon­da­trice du « gou­ver­nement de toute la Palestine » à Gaza qui se pro­nonce pour un gou­ver­nement de la Palestine toute entière reconnu par la Ligue arabe, sauf par la Trans­jor­danie. Gaza, de fait, est sous influence égyptienne.

La même année, le 30 octobre à Amman, en réplique à l’initiative d’Husseini et à l’instigation du roi Abdallah lui-​​même, se tient un congrès des notables pales­ti­niens de Cis­jor­danie qui se détermine en faveur de l’instauration d’un royaume hachémite commun réunissant la Trans­jor­danie et la Cis­jor­danie, sous le règne d’Abdallah.

Le partage du ter­ri­toire pales­tinien est fina­lement opéré entre le nouvel État d’Israël qui en a conquis les trois quarts et les pays arabes qui arrêtent le combat au début 1949 (armistice de Rhodes). En avril 1950, Gaza passe sous admi­nis­tration de l’Égypte, anti­ha­chémite. La Cis­jor­danie est annexée par le régime hachémite de Trans­jor­danie. Ainsi, ce qui n’est pas encore conquis de la Palestine par l’armée israé­lienne se trouve de fait divisé en deux par les pays arabes. Cette par­tition géo­po­li­tique va peser lourd sur l’avenir du mou­vement national pales­tinien, sur ses orien­ta­tions internes et ses rela­tions externes avec les pays arabes.

Quant à la popu­lation pales­ti­nienne, en quelques mois, elle se trouve dis­persée, sous forme de dia­spora, entre ceux qui restent sur place, notamment en Galilée (environ 165 000) dans le nouvel État d’Israël mais sans natio­nalité reconnue, ceux qui vivent depuis l’origine dans les ter­ri­toires de Gaza ou en Cis­jor­danie et tous les autres qui deviennent des réfugiés soit dans leur propre pays (Gaza et Cis­jor­danie), soit en exil au Liban (110 000), en Jor­danie, en Égypte, en Syrie, en Irak, ou ailleurs. Cette situation rend encore plus dif­ficile la pré­ser­vation de l’unité du mou­vement national palestinien.

Dans la mémoire des Pales­ti­niens, cette période de mise à mort de leurs aspi­ra­tions natio­nales prend le nom de « nakba » (catastrophe).

La deuxième phase de déve­lop­pement du mou­vement national pales­tinien (19481977)

Un double combat, contre l’occupant israélien, contre les visées hégé­mo­niques des États arabes (1948-​​1967)

Dans ce contexte de dis­persion et d’exode de la popu­lation et de division poli­tique, la résis­tance renaît en dif­fé­rents points : à Gaza parmi les réfugiés, à l’extérieur du ter­ri­toire et en Israël même.

En 1955-​​56, mani­fes­ta­tions de la résis­tance pales­ti­nienne : com­mandos à Gaza contre l’armée israé­lienne qui a investi la bande de Gaza. Yasser Arafat par­ticipe à ces pre­miers commandos.

Décembre 1956 : Yasser Arafat et son ami Salah Khalaf fondent le mou­vement de libé­ration de la Palestine qui va devenir le Fatah (conquête) en 1959 au Koweït. Il s’agit de se démarquer de l’emprise égyp­tienne et de pro­mouvoir l’autonomie de la résis­tance pales­ti­nienne par rapport au monde arabe. Son but : la lutte armée pour abolir le sio­nisme en Palestine dans toutes ses ins­ti­tu­tions, menée de manière autonome pour pré­server l’indépendance du mou­vement national pales­tinien de l’influence des États arabes.

Paral­lè­lement, à la fin des années 1950, à l’université de Bey­routh, Georges Habache fonde un autre mou­vement de libé­ration de la Palestine : le Mou­vement natio­na­liste arabe - MNA. Son but : libérer la Palestine par l’union nationale arabe. Georges Habache se voit attribuer le com­man­dement régional du mou­vement national arabe pour la Palestine en 1964. Il fondera en Jor­danie en 1967 le Front popu­laire de libé­ration de la Palestine (FPLP) plus en prise avec le mou­vement national pan­arabe et qui se ral­liera au marxisme-​​léninisme. En 1974, il sera l’animateur du Front du refus (contre tout com­promis avec Israël).

En janvier 1964, est fondée l’Organisation de libé­ration de la Palestine (OLP), à l’initiative de Nasser. Ce dernier annonce la recon­nais­sance de l’OLP comme repré­sen­tative de la résis­tance arabe en Palestine au sommet de la Ligue arabe qui lui reconnaît un statut d’observateur en son sein. Nasser fait nommer à la tête de l’OLP un de ses proches, le Pales­tinien Ahmed Chou­keiry. L’OLP doit assurer le com­man­dement unifié du combat arabe en Palestine.

Le 28 mai 1964, se tient le premier Conseil national pales­tinien qui tient également lieu de congrès consti­tutif de l’OLP. C’est le point de départ d’une uni­fi­cation du mou­vement de résis­tance, marqué par des ten­sions entre les États arabes.

Déjà les diver­gences se mani­festent entre la Syrie, l’Irak, la Jor­danie et l’Égypte, chacun cher­chant à ins­tru­men­ta­liser et donc à contrôler l’OLP et le mou­vement de résis­tance qu’il incarne, pour ses propres intérêts dans la région :

- la Syrie crée son propre mou­vement de résis­tance, la Saïqa ;
- l’Égypte tente de garder le contrôle de l’OLP ;
- la Jor­danie va contrer la montée en puis­sance de l’OLP avec le roi Hussein en 1970 ;
- l’Irak va tenter de créer une armée de volon­taires pour la libé­ration de la Palestine (Armée de libé­ration de la Palestine ALP).

Dès lors, le mou­vement national pales­tinien va devoir mener un double combat : contre l’occupant israélien et contre les visées res­pec­tives des États arabes.

Toutes les prises de position et ten­ta­tives visant à pro­mouvoir l’unité du mou­vement national pales­tinien et de sa résis­tance à l’occupant israélien vont être en butte et donc en contra­diction avec les par­tisans de la « Nation arabe » (le pan­ara­bisme) qu’ils soient nas­sé­riens (Égypte) ou baa­sistes (Syrie et Irak).

De sur­croît, au sein du mou­vement national pales­tinien, le combat à mener pour la libé­ration de la Palestine est considéré par les uns comme une contri­bution à la création de la grande nation arabe (pan­ara­bisme nas­sérien ou syrien) et par d’autres comme visant à conquérir l’indépendance par la création d’un nouvel État arabe (la Palestine), ce qui est perçu par cer­tains diri­geants arabes comme un élément de frag­men­tation de la nation arabe. D’ailleurs, le premier résistant pales­tinien du Fatah mort au combat est tué par un soldat jordanien.

Long­temps le débat va porter sur le point de savoir si la libé­ration de la Palestine sera le résultat de l’unification des États arabes dans la grande nation ou si elle devra en être le préa­lable. En réalité, les événe­ments ont mis fin au rêve du pan­ara­bisme incarné par Nasser. Le mou­vement national pales­tinien va devenir autonome au fur et à mesure de ses combats contre l’occupant.

En 1965, le Fatah sou­tient que « l’unification de la nation arabe passe désormais par la libé­ration de la patrie pales­ti­nienne occupée ».

La guerre israélo-​​arabe des Six-​​Jours en 1967 enraye ces pre­mières mani­fes­ta­tions de résis­tance des années 1950 et va être la fin du rêve pan­arabe incarné par Nasser. En même temps, elle va être l’occasion de l’affirmation du mou­vement national pales­tinien comme acteur autonome face à Israël et de la véri­table renais­sance du mou­vement national pales­tinien qui sera à nouveau brisé en 1970 (« Sep­tembre noir »). Chou­keiry, l’homme fort de Nasser, est éliminé de la tête de l’OLP.

L’autonomie du mou­vement national pales­tinien (1968) et l’échec militaire

Lors du qua­trième Conseil national pales­tinien, est adoptée la charte nationale de 1968 de l’OLP. Ses auteurs mani­festent la volonté d’autonomiser le mou­vement pales­tinien et de le sous­traire à l’influence de l’Égypte de Nasser. Elle affirme que la Palestine est une patrie du peuple arabe. En cela elle se dis­tingue de la charte de 1964 qui évoquait seulement la nation arabe.

Le 1er janvier 1969, Yasser Arafat prend la direction du comité exé­cutif de l’OLP lors du cin­quième Conseil national pales­tinien. Le pro­gramme de l’OLP se dis­tingue des options prises en 1964 sur un point essentiel. Il parle pour la pre­mière fois d’un État pales­tinien (création à laquelle s’opposaient les États arabes).

En 1969, Nayef Hawatmeh fait scission du FPLP pour créer le Front démo­cra­tique pales­tinien de libé­ration de la Palestine (FDPLP). S’inspirant de l’exemple de la résis­tance viet­na­mienne à l’occupant amé­ricain, il prône la guerre révo­lu­tion­naire de longue durée. En outre, à la dif­fé­rence du Fatah, il évoque le devenir des Juifs comme des Arabes en mettant l’accent sur le déve­lop­pement de leur culture nationale res­pective. Il considère les Juifs moins comme une com­mu­nauté confes­sion­nelle que plutôt comme ayant une culture nationale propre. Le FDPLP se trans­formera en FDLP en 1974.

En mai 1970, l’OLP res­serre les rangs (Fatah, FDPLP, FPLP…) au sein du mou­vement national pales­tinien, autour d’une plate-​​forme minimale.

Alors que Georges Habache tentait d’imposer un double pouvoir en Jor­danie, en sep­tembre 1970, ce sont les mas­sacres (« Sep­tembre noir ») des diri­geants et mili­tants de l’OLP en Jor­danie, par l’armée jor­da­nienne, pour réduire leur influence sur la vie poli­tique dans le royaume hachémite. C’est un événement très grave qui brise la dyna­mique du mou­vement national pales­tinien et remet en cause sa stra­tégie de lutte contre Israël.

La période 1970-​​1971 marque l’échec mili­taire du mou­vement pales­tinien. En 1973, la « guerre du Kippour » ou « guerre d’octobre », est suivie d’une demie vic­toire de la Syrie et de l’Égypte contre Israël, qui ne doit d’éviter la défaite que par l’intervention d’un pont mili­taire aérien américain.

Chassé de la Jor­danie, l’état-major de l’OLP se replie sur le Liban. Les Pales­ti­niens vont alors tisser des liens étroits avec les forces pro­gres­sistes liba­naises à l’encontre des intérêts syriens. Or cette alliance vise quel but :

- la libé­ration de la Palestine ?
- ou la pri­mauté de l’unité de la nation arabe dont ils s’estiment être le fer de lance ?

L’OLP doit donc affronter une nou­velle fois comme adver­saires à la fois Israël et les intérêts propres des pays arabes sur le terrain des natio­na­lismes, la Syrie sou­haitant garder le contrôle du Liban. Face au natio­na­lisme sio­niste, quelle union nationale arabe pro­mouvoir ? Le mou­vement national pales­tinien est tra­versé par l’absence de stra­tégie commune des États arabes et par les dis­sen­sions du mou­vement arabe sur la question du pan­ara­bisme. Cette situation lui com­plique la tâche pour définir des objectifs, une stra­tégie cohé­rente et des moyens d’action appro­priés. Au combat contre le sio­nisme se superpose le combat contre l’unionisme arabe ou panarabisme.

Au cours de cette période, se déve­loppe un mou­vement de résis­tance pales­ti­nienne en Cis­jor­danie qui va infléchir, à terme, les orien­ta­tions poli­tiques du mou­vement national palestinien.

Vers le tournant stratégique

De 1971 à 1974, le mou­vement national pales­tinien doit résoudre une double question :

- un État pales­tinien sur tout ou seulement une partie du ter­ri­toire d’origine ?

- un État pales­tinien, mais quel type d’État ? Laïque ou confes­sionnel ? Démocratique ?

Le débat prend une dimension décisive après la guerre d’octobre 1973 : l’Égypte reconnaît avoir perdu la confron­tation his­to­rique avec Israël, que les Arabes avaient commis l’erreur de consi­dérer comme un accident transitoire.

Sous la triple impulsion du Fatah, du FDLP et des Pales­ti­niens des ter­ri­toires occupés (regroupés dans le Front national pales­tinien, FNP), l’OLP définit sa stra­tégie au dou­zième Conseil national pales­tinien, le 9 juin 1974 au Caire. Dans un pro­gramme en dix points, une double option est adoptée :

- l’établissement d’une « autorité nationale indé­pen­dante » sur une partie seulement des ter­ri­toires d’origine (c’est une pre­mière dans la pensée du mou­vement national pales­tinien). Sont mis au premier plan Gaza et la Cis­jor­danie, après l’évacuation des troupes israé­liennes et des colons ;

- cet État devra être laïque et démo­cra­tique. L’OLP aban­donne son utopie d’un État pales­tinien laïque et démo­cra­tique sur l’ensemble de la Palestine man­da­taire et doit du même coup faire admettre dans ses rangs cette solution de compromis.

Quelques semaines plus tard, sous l’impulsion de Georges Habache se crée le Front du refus.

En octobre 1974, l’OLP est reconnue par le sommet arabe de Rabat comme « le seul repré­sentant du peuple pales­tinien ». Le 13 novembre 1974, pour la pre­mière fois, Yasser Arafat est reçu à l’Organisation des nations unies, signe pré­curseur du déve­lop­pement de l’option diplo­ma­tique. L’ONU reconnaît le droit du peuple pales­tinien à l’autodétermination.

Or, sans attendre que l’OLP his­to­rique, repré­sentant plutôt les exilés et réfugiés, ait mis en oeuvre sa stra­tégie définie en congrès, à Gaza et en Cis­jor­danie la résis­tance s’organise et se déve­loppe à l’instigation des com­mu­nistes et des natio­na­listes du FPLP, de la gauche démo­cra­tique (le FDLP) et du Fatah. Ce « front national pales­tinien des ter­ri­toires occupés », créé en août 1973, reconnaît l’OLP comme seul repré­sentant légitime du peuple pales­tinien mais se pro­nonce contre la ligne poli­tique dite « théo­rique » de l’OLP et pour une poli­tique de résis­tance popu­laire non armée dans les ter­ri­toires occupés, avec deux fronts sur le terrain :

- en Cis­jor­danie, contre le roi Hussein de Jor­danie ;
- un deuxième front à Gaza, le front national unifié, pour résister à l’influence de l’Égypte.

Il faut alors unifier ces dif­fé­rents mou­ve­ments de résis­tance, d’où l’intégration, au sein du comité exé­cutif de l’OLP, des ani­ma­teurs du mou­vement de résis­tance en Cis­jor­danie (essen­tiel­lement des éléments du PC jordano-​​palestinien). L’OLP ainsi « unifiée » en Cis­jor­danie boy­cotte les élec­tions muni­ci­pales de 1972 puis gagne celles de 1976, contre les Pales­tinien pro-​​jordaniens.

En 1977, le Rakakh (PC israélien) se rap­proche du Parti com­mu­niste pales­tinien et se pro­nonce en faveur de la recon­nais­sance de l’OLP comme repré­sen­tative du peuple pales­tinien, lors d’une ren­contre à Prague.

Un autre élément va infléchir la stra­tégie du mou­vement national pales­tinien : la mani­fes­tation pour la terre. Le 30 mars 1976, les Pales­ti­niens de l’intérieur (vivant en Israël) orga­nisent une mani­fes­tation sous la forme d’une journée de pro­tes­tation pour défendre leurs terres et dénoncer les expro­pria­tions. Ce mou­vement, vio­lemment réprimé (six tués), sera relayé par la suite en Cis­jor­danie et démontre l’indéracinable atta­chement du peuple pales­tinien à sa terre. Alors que son état-​​major est composé pour l’essentiel de diri­geants issus de la popu­lation des réfugiés à l’extérieur du pays, l’OLP est ainsi forcée de prendre en compte ce mou­vement de résis­tance plus poli­tique et ceux qui le mènent, les Pales­ti­niens de l’intérieur, dans sa stra­tégie de mobi­li­sation et d’action.

En mars 1977, le trei­zième Conseil national pales­tinien au Caire se pro­nonce sur les points suivants :

- priorité à la résis­tance dans les Ter­ri­toires occupés ;
- exercice du pouvoir sur la partie des ter­ri­toires d’origine qui pourra être libérée ;
- exi­gence d’une confé­rence inter­na­tionale pour le règlement du conflit ;
- déve­lop­pement des rela­tions entre Pales­ti­niens et les forces démo­cra­tiques et pro­gres­sistes israé­liennes ou juives dans la pers­pective de coexis­tence de deux États.

L’essentiel est le para­graphe 11 : « Le Conseil décide de pour­suivre la lutte pour récu­pérer les droits nationaux de notre peuple, et avant tout le droit au retour, à exercer son droit à l’autodétermination et à établir son État national indé­pendant sur sa propre terre. » C’était une accep­tation pure et simple du partage.

La stra­tégie du mou­vement national pales­tinien est désormais tracée. Son cadre s’appuie sur les déci­sions du dou­zième Conseil de juin 1974 et du trei­zième en mars 1977. Son abou­tis­sement sera la décla­ration de novembre 1988 au Conseil national d’Alger avec la pro­cla­mation nominale de l’État de Palestine qui prend acte de l’existence d’Israël désormais reconnu de facto.

LES PROBLÈMES STRATÉGIQUES DU MOUVEMENT NATIONAL PALESTINIEN

Les carac­té­ris­tiques essen­tielles du mou­vement national pales­tinien de 1913 à 1977

Dès sa création et au cours de son évolution, le mou­vement national pales­tinien est marqué par les carac­té­ris­tiques suivantes :

- Il se situe dans le cadre du mou­vement national pan­arabe (l’aspiration à la grande nation arabe), mais avec une expression ori­ginale centrée sur la Palestine, très tôt dans son his­toire, au début du XXe siècle avec des expres­sions de jour­na­listes et d’intellectuels se référant à la Palestine comme entité distincte.

- Le mou­vement national pales­tinien a plus souvent réagi par rapport à une réalité imposée de l’extérieur, qu’il n’a agi (car il n’a guère pris l’initiative et en a encore moins eu la pos­si­bilité), que ce soit la poli­tique de l’Empire ottoman par rapport aux vagues d’immigration sio­niste, le jeu des puis­sances man­da­taires et la nais­sance d’Israël, la stra­tégie des États arabes. S’agissant de ces der­niers, le mou­vement national pales­tinien a été confronté à deux types d’États : les États arabes constitués de longue date comme l’Égypte qui avaient leur his­toire et leur propre stra­tégie et les nou­veaux États arabes en construction comme la Syrie et le Liban qui avaient leurs pro­blèmes à résoudre.

- Les Pales­ti­niens ont été ins­tru­men­ta­lisés par les États arabes (Égypte, Jor­danie, Syrie, Irak…) aux profit des seuls intérêts de ces derniers.

- Le mou­vement national pales­tinien est hété­rogène, tra­versé par de mul­tiples cou­rants fac­teurs de diversité mais aussi de ten­sions internes. Au début du XXe siècle, il serait plus juste de parler des iden­tités pales­ti­niennes, reflétant plus les affi­lia­tions locales, régio­nales et reli­gieuses qu’une seule identité nationale, selon l’avis même de l’historien pales­tinien Issam Nassar. C’est d’ailleurs le cas de nom­breuses nations qui se sont consti­tuées et se sont dotées d’un État. En face des Pales­ti­niens, on peut aussi légi­ti­mement parler des iden­tités juives et israé­liennes, loin de former un tout homogène.

Les constantes dans les problèmes à résoudre

Ce qui carac­térise la question pales­ti­nienne, c’est la per­sis­tance de pro­blèmes récurrents :

- le combat contre la colo­ni­sation et pour la pré­ser­vation de sa terre ;
- la démo­graphie ;
- les réfugiés ;
- quel type de sou­ve­raineté, de pouvoir, pour quel(s) État(s) ?
- quelle légi­timité inter­na­tionale (cf. les réso­lu­tions de l’ONU) ?
- quelle auto­nomie par rapport au mou­vement panarabe ?

Rien n’est encore réglé après un siècle d’histoire. Les pro­blèmes essen­tiels sub­sistent même quand ils sont posés en de nou­veaux termes. Exemple : le combat contre la dépos­session de la terre, dont la construction du Mur et la pro­cédure engagée devant la Cour inter­na­tionale de justice ne sont que la plus récente expression du même pro­blème depuis l’origine de la colo­ni­sation sio­niste. Ces sujets n’ont jusqu’à présent jamais été défi­ni­ti­vement réglés, ni par les deux pro­ta­go­nistes, le mou­vement national pales­tinien et Israël, ni par la com­mu­nauté inter­na­tionale. Même la légi­timité reconnue aux reven­di­ca­tions des Pales­ti­niens par le droit inter­na­tional, par les réso­lu­tions de l’ONU et par les accords directs avec Israël n’a encore réglé de manière défi­nitive une seule de ces ques­tions. Ceci explique à lui seul le caractère labo­rieux du pro­cessus de for­mation du mou­vement national pales­tinien et de la matu­ration de sa stratégie.

Le labo­rieux pro­cessus de for­mation du mou­vement national pales­tinien et de l’élaboration de sa stratégie

Il subsiste un singulier contraste entre :

- la reven­di­cation simple dont le mou­vement national pales­tinien est porteur : sau­ve­garder le ter­ri­toire qu’il considère comme le sien pour ins­taurer un État sou­verain ;
- et des cadres d’action et de prise de position com­plexes. La question posée au mou­vement national pales­tinien est de savoir comment passer de la révolte spon­tanée, de la colère, de l’indignation devant l’injustice subie à une résis­tance orga­nisée, fondée sur une seule ligne stratégique ?

La révolte, souvent spon­tanée, a tou­jours été le sou­bas­sement du mou­vement national pales­tinien. Encore était-​​il néces­saire de lui fournir un cadre d’action, parfois der­rière les chefs tra­di­tionnels (les deux grandes familles), des formes de repré­sen­tation pour fixer les orien­ta­tions du mou­vement national pales­tinien, d’élaborer une stra­tégie et se doter d’une orga­ni­sation per­ma­nente pour sa mise en oeuvre.

De leur côté, le FPLP et le FDPLP pré­ten­daient par­ti­ciper à l’avant-garde du mou­vement révo­lu­tion­naire mondial qui, avec le recul du temps, apparaît comme ayant été un mythe.

Le pro­cessus de matu­ration du mou­vement national pales­tinien a été long, parsemé d’hésitations, d’erreurs, d’impasses, de souf­frances et d’autocritiques. Fondé par des exilés repré­sentant plutôt la popu­lation des réfugiés, il véhi­culait le mythe de la révo­lution (FPLP et FDPLP), le peuple pales­tinien par­ti­cipant à l’avant-garde de la révo­lution mon­diale. Confronté au mou­vement des nationalismes,

il a forgé labo­rieu­sement sa dyna­mique poli­tique et sa ren­contre avec le mou­vement social interne à la popu­lation pales­ti­nienne en Cis­jor­danie occupée dans les années 1970 (au sein des élites poli­tiques rurales et urbaines). La confron­tation des mythes (révo­lution, nation arabe) avec la réalité fut une dou­lou­reuse mais indis­pen­sable épreuve pour le mou­vement national palestinien.

Le mou­vement national pales­tinien a été tiraillé entre deux démarches opposées : l’utopie, notamment du retour de tous sur la Palestine dans ses limites ter­ri­to­riales anté­rieures à 1947, et le réa­lisme. Or, un mou­vement de ce type a besoin des deux, mais de manière rai­sonnée et équi­librée. De plus, le mou­vement national pales­tinien est riche d’un grand nombre d’intellectuels. Ceux-​​ci ont été à l’école de la dia­spora, de l’UNRWA, des uni­ver­sités des pays étrangers. Deux reven­di­ca­tions ont dominé les débats du mou­vement national pales­tinien au long de son his­toire : la pré­ser­vation de sa terre et la souveraineté.

Les principaux problèmes à résoudre

Dès 1948, le mouvement national palestinien a été confronté :

- à une réalité qui s’est imposée à lui, contre lui et la popu­lation pales­ti­nienne : l’État d’Israël, un fait accompli sur son propre ter­ri­toire ;
- à la dis­persion et la frag­men­tation de la popu­lation et donc du mou­vement lui-​​même, aggravées par l’évolution de l’occupation israé­lienne ;
- et à la lutte contre un occupant qui s’installe « chez nous » et « nous expulse ». Or c’est un cas très rare dans l’histoire mon­diale (dif­férent des cas algérien ou viet­namien, car l’occupant avait dans ces deux conflits une métropole de repli et l’occupé vivait sur son propre ter­ri­toire alors qu’une bonne partie de la popu­lation pales­ti­nienne a dû s’exiler).

Cette situation pose des problèmes spécifiques :

- quel ter­ri­toire reven­diquer pour un État pales­tinien ?
- quel type d’État ?
- que faire de l’occupant et des colons juifs ? La lutte d’indépendance de l’Algérie aurait pu servir de réfé­rence puisqu’il y avait également une colonie de peu­plement fran­çaise, mais avec des dif­fé­rences majeures notables : en Israël, la com­mu­nauté nationale juive israé­lienne dispose d’une cer­taine auto­nomie écono­mique, poli­tique et militaire.

Au début, pour les Pales­ti­niens en exil ou réfugiés, la question se posait en termes simples : l’occupant qui nous a expulsés doit être chassé à son tour de notre ter­ri­toire pour que nous puis­sions faire pré­valoir notre droit au retour. Le mou­vement national pales­tinien, dif­fi­ci­lement ancré dans une popu­lation dis­persée et poli­ti­quement divisée a dû passer du refus total de « l’entité sio­niste » et de l’appel à la des­truction de l’État hébreu, à l’idée d’un État pales­tinien sur seulement une partie du ter­ri­toire d’origine avec l’instauration d’une démo­cratie où coexis­te­raient musulmans, juifs et chré­tiens, à l’acceptation de facto de l’État d’Israël. Ce fut une longue marche douloureuse.

Entre 1968 et 1970, l’OLP est confrontée à un débat idéo­lo­gique interne sur le type d’État à créer. Ce débat sur l’instauration d’un État démo­cra­tique est théo­rique, sans portée pratique.

Puis ce fut le débat sur le devenir des colons juifs. Les Pales­ti­niens avaient une per­ception très dif­fé­rente de la réalité israé­lienne, selon qu’ils étaient réfugiés au Liban, dans les pays du Golfe ou en Jor­danie, vivant en Cis­jor­danie ou à Gaza ou encore en ter­ri­toire israélien.

Le rapport entre la lutte de libé­ration de la Palestine et la lutte arabe fut aussi dif­ficile que confus.

Après 1973, l’OLP par­ticipe, dans les cou­lisses jusqu’en 1991, aux dis­cus­sions inter­na­tio­nales. Le débat au sein du mou­vement devient alors plus précis et concret, mais entre temps, la réalité a bougé avec l’incrustation d’Israël sur les ter­ri­toires pales­ti­niens occupés et son pro­cessus d’expansion-annexion.

Quelle stratégie possible ?

Le Fatah de Yasser Arafat se pro­nonce pour un État pales­tinien, indé­pen­damment du préa­lable de la consti­tution de la nation arabe, dès 1968 et l’inscrit dans sa charte (modifiée par rapport à l’option pan­arabe de la charte d’origine de 1964). C’est un des grands mérites de Yasser Arafat et du Fatah d’avoir fait pré­valoir la ligne de l’autodétermination.

Ce débat entre natio­na­lisme arabe et natio­na­lisme pales­tinien n’était pas évident à trancher, car au départ, la tac­tique adoptée a été de faire cause et lutte com­munes avec la Syrie contre l’immigration sio­niste. Dans un passé encore proche, le roi Fayçal, ins­tallé en Irak, essayait de mener une stra­tégie de lutte arabe contre les occu­pants bri­tan­nique et français et contre la colo­ni­sation juive de la Palestine. Les Pales­ti­niens, dans leur combat contre l’occupant bri­tan­nique et contre la colo­ni­sation sio­niste, étaient for­cément alliés au mou­vement arabe dans lequel ils étaient insérés. Cette lutte et cette pression du mou­vement arabe, avec les Pales­ti­niens en pre­mière ligne, auraient pu porter leurs fruits sans la sur­venue de la Seconde Guerre mon­diale et le génocide des Juifs.

De 1920 à 1940 la question pales­ti­nienne a donc été prin­ci­pa­lement une question arabe. Et la direction poli­tique du mou­vement national pales­tinien, qui com­mençait à avoir une dyna­mique autonome, a été déca­pitée par la répression bri­tan­nique au cours de la révolte de 1935 à 1939.

Abou Iyad, grand stratège pales­tinien et ami de Yasser Arafat avec lequel fut créé le Fatah, s’est interrogé : pourquoi n’a-t-on pas accepté un État pales­tinien pro­vi­soire sur le ter­ri­toire laissé aux Pales­ti­niens par le plan de partage de 1947 ? Mais, à cette époque, la tête du mou­vement national pales­tinien étant déca­pitée depuis 1939, seules émergent les riva­lités inter-​​arabes. Le Haut Comité arabe est tota­lement inca­pable de définir une ligne de conduite. Alors le mou­vement national pales­tinien va bientôt mani­fester une adhésion enthou­siaste au « natio­na­lisme révo­lu­tion­naire arabe anti-​​impérialiste ».

Suivant la Syrie déjà engagée dans la « révo­lution arabe antiim­pé­ria­liste », en Irak, le général Kassem en 1960, suc­cesseur de la monarchie ren­versée, s’engage dans un grand mou­vement pour la création d’une union arabe révo­lu­tion­naire anti-​​impérialiste. Il monte une « armée de libé­ration de la Palestine » (ALP) avec les réfugiés pales­ti­niens volon­taires. Il imagine une auto­nomie poli­tique en Cis­jor­danie et à Gaza et la consti­tution d’un gou­ver­nement pales­tinien. Mais tout ceci, non pas par amour pour la Palestine et les Pales­ti­niens, mais pour contrer Nasser. Pour les Pales­ti­niens, il s’agit alors de se servir des contra­dic­tions entre les diri­geants arabes pour tenter de mener à bien leur propre projet de libération.

En 1963, les vel­léités des diri­geants arabes sont mises en échec avec la chute de Kassem en Irak et avec la Syrie qui ne peut empêcher le détour­nement des eaux du Jourdain par Israël. Ces échecs suc­cessifs, depuis 1949, pèsent beaucoup sur l’évolution de la stra­tégie du mou­vement national palestinien.

Le 11 janvier 1964, Nasser crée son propre mou­vement de libé­ration de la Palestine : l’OLP, avec à sa tête un ami, Ahmed Chou­keiri. Cela donne la Charte de l’OLP de 1964 qui ne parle pas de sou­ve­raineté du peuple pales­tinien et qui met en avant la grande nation arabe.

De son côté, inspiré par l’expérience du mou­vement de libé­ration nationale de l’Algérie, à l’opposé du pan­ara­bisme et du projet nas­sérien, le Fatah considère que la question pales­ti­nienne est avant tout un pro­blème pales­tinien et non pas une affaire des États arabes. Il mène sa pre­mière opé­ration armée début 1965. Le Fatah va ainsi s’autonomiser par rapport au mou­vement national arabe, mais non sans dif­fi­cultés. Car la Cis­jor­danie et Gaza sont alors sous contrôle des États arabes (Jor­danie et Égypte).

Le Fatah est exclu­si­vement composé de Pales­ti­niens. Au sein de l’OLP, beaucoup de Pales­ti­niens sont plutôt issus de la bour­geoisie sunnite qui a fait ses études en Égypte et qui se sont retrouvés dans la Gups, Union générale des étudiants pales­ti­niens. Les affron­te­ments entre com­mandos égypto-​​palestiniens et l’armée d’Israël mais aussi la répression nas­sé­rienne exercée sur le mou­vement va conduire cette partie du mou­vement national pales­tinien à chercher à prendre de la dis­tance puis à se trouver en conflit avec le mou­vement nas­sérien. Cer­tains se retrouvent en prison en Égypte ou en exil. Yasser Arafat est parti au Koweït. Il ne faut donc pas confondre le Fatah avec l’OLP ni avec le mou­vement national pales­tinien dans son ensemble. La Fatah a pro­gres­si­vement investi l’OLP et le mou­vement national palestinien.

Un tiers des diri­geants du Mou­vement national arabe (MNA) de Georges Habache ne sont pas des Pales­ti­niens. Une vision très dif­fé­rente de la stra­tégie à mener est portée par cette partie pro-​​nassérienne du MNA (comme Hawatmeh). Tous issus de la même couche sociale (bour­geoisie urbaine), ils veulent l’unité du monde arabe, la grande nation arabe sou­haitée par Nasser, et consi­dèrent que les régimes syrien, libanais, irakien et jor­danien sont des obs­tacles à ce projet porteur de la libé­ration de la Palestine. Il s’agit d’une vision idéo­lo­gique de la nation arabe.

Après la guerre des Six-​​Jours de 1967, on assistera au recul du natio­na­lisme pan­arabe au profit du natio­na­lisme pales­tinien, pour l’indépendance et l’autonomie de décision du peuple palestinien.

Alors se pose une série d’autres ques­tions à résoudre par le mou­vement national pales­tinien : la patrie pales­ti­nienne d’accord, mais quelle patrie ? Avec quel type d’État ? Avec quelles étapes ? Par quels moyens y par­venir ? Avec quels rap­ports avec le « fait israélien » ?

Le mou­vement national pales­tinien com­mence à répondre en 1968 dans sa charte modifiée et ajustera pro­gres­si­vement sa stratégie.

Une construction progressive

PREMIER ACQUIS : l’option d’un État indé­pendant et non inféodé aux États arabes en place implique l’option de la lutte armée menée par le seul peuple pales­tinien, garantie de son droit à l’autodétermination et de sa sou­ve­raineté future.

Dans la foulée se pose immé­dia­tement la question : un État d’accord, mais d’abord sur une partie du ter­ri­toire ou faut-​​il attendre d’avoir libéré tout le territoire ?

Farouk Khad­doumi, un diri­geant fon­dateur du Fatah, avance l’idée d’un État même sur une partie seulement du ter­ri­toire libéré (Cisjordanie-​​Gaza) en réfé­rence au cas du Vietnam (Vietnam Nord puis Vietnam Sud) mais les esprits ne sont pas mûrs et surtout per­sonne ne veut s’affronter avec le régime hachémite sur le devenir de la Cisjordanie.

DEUXIÈME ACQUIS : un État, oui, mais le Fatah prône un État démo­cra­tique palestinien.

Qua­lifier l’État de « démo­cra­tique » au lieu « d’arabe » est mal perçu par les diri­geants des États arabes. Cette idée heurte les par­tisans du natio­na­lisme pan­arabe, comme les tenants du Baas syrien ou irakien ou encore les pronassériens.

Le Fatah et le FDPLP sont donc dans une ligne de conduite de rupture avec le natio­na­lisme pan­arabe, pour des motifs dif­fé­rents. Ils se retrouvent pour sou­tenir la thèse d’un État démo­cra­tique, qui pose autant de pro­blèmes qu’elle prétend en résoudre mais a au moins le mérite de mettre au point une théorie nationale propre et surtout dis­tincte de celle du panarabisme.

L’OLP se prononce donc massivement pour :

- l’autodétermination du peuple pales­tinien ;
- une orga­ni­sation propre de la lutte de libé­ration dirigée par les Pales­ti­niens eux-​​mêmes ;
- une auto­nomie par rapport au projet de grande nation arabe, mais pas totale du fait des sen­si­bi­lités et contra­dic­tions internes au mou­vement national palestinien.

Les mas­sacres de Sep­tembre noir en 1970 vont affaiblir et mettre le courant pan­arabe dura­blement mino­ri­taire au sein de l’OLP. L’idée de la création d’un État pales­tinien démo­cra­tique révo­lu­tion­naire est désormais mise ouver­tement en débat. Le mot « révo­lu­tion­naire » est dans l’air du temps de nombre de mou­ve­ments de libé­ration nationale.

TROI­SIÈME ACQUIS : l’acceptation de la pré­sence juive en Palestine, vers une pers­pective internationaliste ?

Sur le devenir des Juifs en Palestine, le mou­vement national pales­tinien est passé suc­ces­si­vement par trois phases :

- les Juifs à la mer (« phase chauvine ») ;
- leur inté­gration dans un État démo­cra­tique mul­ti­con­fes­sionnel ;
- un État pales­tinien indé­pendant avec accep­tation de la pré­sence juive et de son rôle avec les mêmes droits et devoirs, d’où la nécessité du dia­logue avec les socia­listes israé­liens et le Rakakh. Parler d’État démo­cra­tique conduit donc à admettre la coexis­tence de confes­sions mul­tiples (musulmane, juive, chré­tienne). Mais alors que faire si une majorité de Juifs refusent leur inté­gration dans ce futur État démo­cra­tique pales­tinien et reven­diquent l’autodétermination ?

Grâce aussi à l’apport du FDPLP, le Fatah va réussir à pro­mouvoir l’acceptation de la pré­sence juive dans la construction de la Palestine future.

Le FDPLP est par­tisan de la coexis­tence des reli­gions mais préfère parler du pro­blème à résoudre entre les Arabes et les Juifs en tant que peuples empreints de leur culture res­pective et donc des Juifs comme identité cultu­relle et non pas religieuse.

Le FDPLP se réfère aux droits nationaux et culturels du peuple pales­tinien. Il reconnaît des droits nationaux et culturels au peuple juif d’Israël. D’où la recon­nais­sance de deux peuples, de deux natio­na­lismes vivant sur un même ter­ri­toire mais sans droit des juifs à se constituer en État dis­tinct. Telle est la contra­diction inhé­rente à cette recon­nais­sance du fait juif israélien. Si on reconnaît aux Juifs israé­liens le droit de rester en Palestine, d’y dis­poser des mêmes droits et devoirs que le reste de la popu­lation, comment peut-​​on dans le même temps décider sans eux la structure étatique ? N’y a-​​t-​​il pas accep­tation alors de l’idée de l’autodétermination des Juifs israé­liens ? Le FDPLP inscrit sa réflexion dans le courant léni­niste : or, pour Lénine, recon­naître l’existence d’une nation, c’est recon­naître le droit à l’autodétermination, à se constituer en État dis­tinct et indé­pendant. Pour sortir de cette contra­diction, d’autant plus dif­ficile à admettre par des Pales­ti­niens qui ne conçoivent les Juifs que comme appar­tenant à une religion et non pas à un peuple, le FDPLP entend pro­mouvoir un autre mythe, celui de l’unité socia­liste arabe car, pour eux, seul le socia­lisme permet, par le principe de l’égalité des citoyens de résoudre la question juive  [1]. D’où un dia­logue amorcé avec le Matzpen, mou­vement socia­liste israélien anti­sio­niste d’inspiration trots­kiste et avec le Rakakh, parti com­mu­niste israélien, puis avec des « sio­nistes de gauche » de réfé­rence socialiste.

En 1969, le Parti com­mu­niste jor­danien accepte le plan de partage de la Palestine de 1947. Vers 1969-​​1970, le Parti com­mu­niste israélien se rallie à l’application de ce Plan et à la réso­lution 242 de l’ONU et il se pro­nonce pour la coexis­tence des deux peuples pales­tinien et israélien.

Se pose alors la question sui­vante : peut-​​on envi­sager l’instauration d’un pouvoir poli­tique pales­tinien, comme embryon d’État, sur seulement une partie du ter­ri­toire d’origine, la partie libérée ? Que faire pour le reste ? N’est-ce pas renoncer au projet initial de libérer toute la Palestine ?

Jusqu’en 1973, le mou­vement national pales­tinien, toutes ten­dances confondues, s’est refusé à envi­sager une telle hypo­thèse. Le mou­vement est alors soumis à un ensemble de pressions :

- pression diplo­ma­tique amé­ri­caine du plan Rogers poussant à une réso­lution poli­tique du conflit ;
- pression mili­taire jor­da­nienne de Sep­tembre noir qui affaiblit consi­dé­ra­blement la résis­tance armée de l’OLP ;
- ini­tiative des déses­pérés de Sep­tembre noir qui se lancent dans le ter­ro­risme en vue d’internationaliser le conflit avec les attentats de Munich (aux Jeux olym­piques de 1972), les détour­ne­ments d’avions. Or, ceci aboutit au contraire à l’isolement du mou­vement national pales­tinien de la com­mu­nauté inter­na­tionale. D’où la nécessité d’un retour à la poli­tique ;
- orga­ni­sation poli­tique de la résis­tance à l’intérieur des ter­ri­toires occupés en Cis­jor­danie ;
- ten­tative d’alliance des Pales­ti­niens réfugiés au Liban avec les forces pro­gres­sistes libanaises.

1973-​​1974 : le grand tournant

Une autorité nationale sur la partie libérée du territoire palestinien

L’OLP, dont l’état-major s’est replié sur le Liban, finit par admettre la création d’une autorité nationale sur une partie seulement du ter­ri­toire libéré, mais comme étape inter­mé­diaire de la lutte pour la libé­ration du pays. Le mou­vement national pales­tinien parle alors d’« autorité nationale » pour évier le terme d’État qui signi­fierait l’acceptation claire et nette du partage de la Palestine rejeté en 1947.

Le FPLP pro­jetait le ren­ver­sement du régime royal hachémite en Jor­danie. La prise de pouvoir aurait permis d’avoir la Jor­danie et la Cis­jor­danie comme base de recon­quête de la Palestine. Du fait de l’échec mili­taire de Sep­tembre 1970, cette pers­pective n’existe plus. Il faut donc envi­sager de mettre en place ce pouvoir poli­tique seulement en Cis­jor­danie et à Gaza, et donc avoir désormais pour premier objectif de libérer les ter­ri­toires occupés depuis 1967. Outre la force des événe­ments en Jor­danie, le FDPLP est le prin­cipal artisan de l’évolution des idées à l’intérieur du mou­vement national pales­tinien. Il dif­fé­rencie la réponse à apporter à l’occupation de 1948, qui a pro­voqué l’expulsion de la société pales­ti­nienne et sa dis­persion, et celle qu’il faut apporter à l’occupation par Israël des ter­ri­toires, comme la Cis­jor­danie en 1967 où la popu­lation pales­ti­nienne de ces ter­ri­toires est en grande majorité restée sur place sous un régime d’occupation.

Il convient donc de com­battre d’abord là où est regroupée la plus forte popu­lation pales­ti­nienne, c’est-à-dire en Cis­jor­danie et à Gaza. C’est une nou­velle rupture dans la stra­tégie du mou­vement national pales­tinien qui, pré­cé­demment, dans ses textes offi­ciels, ne parlait pas de la Cis­jor­danie ni de Gaza mais des « ter­ri­toires libérés ou évacués ». Seul le PC pales­tinien évoquait la Cis­jor­danie et Gaza comme axe stra­té­gique de reconquête.

L’OLP reven­dique désormais l’instauration d’une « autorité » nationale sur la partie des ter­ri­toires occupés qui sera libérée. Il s’inspire de l’expérience de la résis­tance viet­na­mienne à l’occupant amé­ricain, qui s’est appuyée sur le Vietnam du nord. Mais on ne parle tou­jours pas d’État.

La voie diplomatique à l’extérieur et la voie politique à l’intérieur

En pleine guerre israélo-​​arabe de 1973, Yasser Arafat envoie un message à Henry Kis­singer (secré­taire d’État = ministre des Affaires étran­gères des États-​​Unis) pour lui exprimer l’accord de l’OLP de par­ti­ciper à des négo­cia­tions. L’OLP adopte ainsi ouver­tement la voie de la diplo­matie inter­na­tionale pour résoudre le conflit. Mais l’option de l’État démo­cra­tique pales­tinien incluant même de manière implicite la dis­pa­rition de l’État d’Israël n’offre pas suf­fi­samment d’ouverture à une négo­ciation. Il faut donc envi­sager une étape tran­si­toire ; c’est le pro­gramme poli­tique de l’OLP défini lors du dou­zième Conseil national de juin 1974. Par contre, le mou­vement national pales­tinien est opposé à la logique des négo­cia­tions qui se déroulent sans lui à la confé­rence de Genève, mais avec des nuances et hésitations…

Une autre question est sou­levée : la montée en puis­sance du mou­vement popu­laire dans les ter­ri­toires occupés, en Cis­jor­danie. Or, le régime jor­danien a tou­jours des visées sur la Cis­jor­danie dont il entend garder la maî­trise. Alors, faut-​​il laisser la Cis­jor­danie sous la coupe de la Jor­danie dans l’attente de la libé­ration totale de la Palestine, ou la résis­tance pales­ti­nienne doit-​​elle en prendre la maî­trise elle-​​même ? Le Front national pales­tinien (FNP) veut la sou­ve­raineté pales­ti­nienne sur la Cis­jor­danie contre le régime hachémite, si pos­sible par des moyens poli­tiques et diplo­ma­tiques, ce qui implique de se rendre à Genève pour obtenir le pouvoir (ce qui ne signifie pas État) sur la Cis­jor­danie et sur Gaza, et surtout pour obliger Israël à définir ses fron­tières. Cette position du FDPLP est sou­tenue par le Fatah et par la Saïka pro­sy­rienne. Cette position doit aussi beaucoup à la prise de position anté­rieure de Saïd Hammami, repré­sentant de l’OLP à Londres et proche de Yasser Arafat, qui s’est pro­noncé pour la coexis­tence des deux peuples et leur recon­nais­sance mutuelle (article dans le Times à Londres en 1973).

En 1973, Nayef Hawatmeh, le leader du FDPLP, dans une interview à Yediot Aha­ronoth, le grand quo­tidien israélien, déclare renoncer à faire de la dis­pa­rition de l’État d’Israël un préa­lable à une négo­ciation et il opère une dis­tinction entre gou­ver­nement et peuple israélien et entre sio­nisme de droite et sio­nisme de gauche. Sous la pression des cri­tiques internes au mou­vement national pales­tinien, il dira par la suite que ses propos ont été déformés et remettra en question la démar­cation entre ceux qui acceptent le droit des Pales­ti­niens à un État et ceux qui le refusent en reprenant la vieille dis­tinction entre sio­nistes et non-​​sionistes.

La reconnaissance du fait israélien

Comment s’opère le passage de la recon­nais­sance théo­rique du fait israélien à sa recon­nais­sance pra­tique ? Comment se déve­loppe le dia­logue (ne pas confondre avec négo­ciation) entre Pales­ti­niens et Israéliens ?

De 1967 à 1973, le dia­logue entre forces poli­tiques s’opère essen­tiel­lement d’une part entre les partis com­mu­nistes israélien, pales­tinien et jor­danien et d’autre part entre le FDPLP et le Matzpen.

Le 11 mai 1973, se tient à Bologne une confé­rence pour la paix et la justice au Proche-​​Orient. La délé­gation du PC pales­tinien reste bloquée au Liban. La délé­gation du côté israélien com­prend le délégué du PC israélien et un petit groupe sio­niste avec Uri Avnery et des per­son­na­lités comme Nathan Yalin Mor, un ancien du groupe Stern. Cette confé­rence débouche sur l’expression de la volonté de dia­loguer avec les forces démo­cra­tiques en Israël. Or ceci implique la recon­nais­sance d’une réalité nationale et de dégager des prin­cipes d’entente pour aller vers une réalité bina­tionale en Palestine.

En 1974, Hawatmeh et Saïd Hammami, en accord avec Yasser Arafat, pro­posent une ren­contre entre Yasser Arafat et Nahum Goldman, pré­sident de l’organisation sio­niste mon­diale. Cette ren­contre est fina­lement annulée du fait de l’opposition d’Itzhak Rabin.

Le 3 mai 1975, à la confé­rence de Paris sur la paix et la justice au Proche-​​Orient, les Pales­ti­niens dont Ezzedine Kallak, repré­sentant de l’OLP à Paris, et des Israé­liens se ren­contrent mais sans réel dia­logue. Mais c’était un début considéré comme encourageant.

En juin 1976, les Pales­ti­niens alliés aux forces pro­gres­sistes liba­naises sont en position d’influencer le cours des événe­ments au Liban et, avec le soutien des forces islamo-​​progressistes, de prendre le dessus sur les forces chré­tiennes. Pro­fitant de cette situation de force, le comité central de l’OLP, réuni à Damas en décembre 1976 sub­stitue à la notion ambiguë « d’autorité nationale com­bat­tante », celle « d’État national indépendant ».

Pendant ce temps, par l’entremise d’Henri Curiel, des Pales­ti­niens de l’OLP ont engagé un dia­logue secret avec des Israé­liens et en par­ti­culier avec des sio­nistes de gauche. Du côté pales­tinien, c’est Issam Sar­taoui, envoyé spécial de Yasser Arafat, et Sabri Geries, intel­lectuel, auteur d’un livre important sur les Arabes israé­liens (Maspéro). Du côté israélien, l’interlocuteur est le Conseil israélien pour une paix israé­lo­pa­les­ti­nienne fondé en 1975 à l’initiative d’Uri Avnery et la délé­gation est com­posée de Matti Peled, ex-​​général de réserve, Lova Eliav, ex-​​ secré­taire du Parti tra­vailliste, Jacob Arnon, écono­miste, et Meir Pail, secré­taire d’un petit parti sio­niste de gauche, le Moked, sans oublier Uri Avnery. Des per­son­na­lités d’envergure inter­na­tionale comme Willy Brandt, Pierre Mendès-​​France, le chan­celier autri­chien Bruno Kreisky, faci­litent cette démarche de dia­logue. Les dis­cus­sions se pour­suivent de décembre 1976 à mai 1977 et abou­tissent à un com­mu­niqué du Conseil israélien pour une paix israélo-​​palestinienne qui offi­cialise les contacts et qui propose des bases pour une solution du conflit accep­tables par les deux parties.

Le trei­zième Conseil national pales­tinien, de mars 1977, se pro­nonce en faveur d’un État pales­tinien indé­pendant sur la partie libérée des ter­ri­toires pales­ti­niens et adopte une réso­lution prônant « le dia­logue et la coopé­ration avec les forces démo­cra­tiques et pro­gres­sistes juives, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la patrie occupée, qui luttent contre le sio­nisme en tant qu’idéologie et en tant que pra­tique ». Yasser Arafat com­mente cette réso­lution en élar­gissant la notion de « Juif contre le sio­nisme », « à ceux qui acceptent le retrait israélien des ter­ri­toires occupés et l’établissement d’un État pales­tinien sur ces ter­ri­toires ». Cette défi­nition constitue une ouverture par rapport à la séche­resse du texte. Il a fallu calmer les remous sus­cités au sein du mou­vement national pales­tinien par une telle prise de position.

La confé­rence des partis com­mu­nistes à Prague, le 4 mai 1977, est la pre­mière occasion de ren­contre offi­cielle entre l’OLP et le PC israélien. L’objectif d’un seul État est maintenu en théorie, mais faute de pers­pec­tives de le concré­tiser, le mou­vement national pales­tinien reconnaît le peuple israélien et l’existence d’un État israélien pour un temps donné dans l’attente de la négo­ciation d’un accord entre les deux parties pour l’avenir. Il y a donc recon­nais­sance de l’existence d’un peuple israélien et recon­nais­sance de fait pour ce peuple du droit de dis­poser d’un État pendant un temps donné après accord des deux peuples.

En 1978, Anouar el Sadate conclut un accord séparé de paix bila­térale Égypte-​​Israël, sous la tutelle des États-​​Unis à Camp David. Le but de cet accord, pour le pré­sident égyptien, est de couper tout lien stra­té­gique avec la démarche du mou­vement national pales­tinien de libé­ration de la Palestine. Le but pour Israël est de décon­necter l’Égypte du conflit israélo-​​palestinien. En façade, l’Égypte continue à sou­tenir la cause pales­ti­nienne. L’OLP est évidemment opposée à cet accord et à la démarche diplo­ma­tique qui le sous-​​ tend. Cet accord inter­vient au moment où l’Europe introduit l’OLP dans le jeu diplo­ma­tique, notamment à l’ONU, alors que les Pales­ti­niens ont été exclus des négo­cia­tions de Camp David. En parallèle, les dis­cus­sions se pour­suivent entre Pales­ti­niens et Israé­liens du camp de la paix, alors que la résis­tance s’affirme davantage en Cis­jor­danie. Une scission se produit dans le Parti com­mu­niste jor­danien pour donner nais­sance au Parti com­mu­niste de Cis­jor­danie. C’est une nou­velle mani­fes­tation de l’autonomisation crois­sante du mou­vement pales­tinien en Cis­jor­danie par rapport à la Jor­danie. Paral­lè­lement, l’Irak radi­calise sa position et, avec l’aide du groupe Abou Nidal, élimine les cadres « modérés » du Fatah, dont Saïd Hammami et Ezzedine Kallak.

En 1982, ayant neu­tralisé l’Égypte par l’accord bila­téral, Israël s’attaque à son front nord au Liban et tente de liquider la structure mili­taire de l’OLP et y par­vient presque tota­lement. Mais l’OLP acquiert alors une recon­nais­sance inter­na­tionale, comme mou­vement de résis­tance repré­sen­tatif du peuple pales­tinien. Au contraire, l’image d’Israël en sort ternie, notamment après les mas­sacres de Sabra et de Chatila, y compris au sein de l’opinion publique israélienne.

En 1982, la Ligue arabe, réunie en sommet (le dou­zième) à Fès, propose un plan de paix demandant au Conseil de sécurité des Nations unies de garantir « la paix entre les États de la région, y compris l’État pales­tinien indé­pendant » et le respect des prin­cipes qu’il énonce, notamment « le droit du peuple pales­tinien à l’autodétermination et à l’exercice de ses droits nationaux impres­crip­tibles et inalié­nables sous la conduite de l’OLP, son repré­sentant unique et légitime ».

En 1983, des délé­ga­tions pales­ti­nienne (pré­sidée par Yasser Arafat) et israé­lienne (le Conseil israélien pour la paix de Avnery, Peled), réunies à Tunis où l’état-major de l’OLP s’est replié, pro­posent des ini­tia­tives et actions com­munes pour pro­mouvoir une solution poli­tique du conflit. Cette décla­ration pro­voque un tir groupé des oppo­sants des deux bords. En décembre 1987, c’est le déclen­chement dans les ter­ri­toires occupés de l’Intifada, sou­lè­vement popu­laire non-​​armé qui permet de démontrer à l’opinion inter­na­tionale et israé­lienne la déter­mi­nation pales­ti­nienne de construire son État en Cis­jor­danie, à Gaza et à Jérusalem-​​Est à côté de l’État d’Israël. La suite est connue, avec les pas accomplis de part et d’autre sous la pression diplo­ma­tique inter­na­tionale et leur débouché sur la confé­rence de Madrid de 1991 et les accords d’Oslo. À partir de 1974, la stra­tégie du mou­vement national pales­tinien est désormais tracée et, à travers des péri­péties, des avancées et des reculs, sera mise en oeuvre jusqu’à maintenant.

En résumé, le mou­vement national pales­tinien est passé par les phases suivantes :

- avant 1967, la stra­tégie du mou­vement national pales­tinien est centrée sur la pers­pective d’un retour à une Palestine mythique impli­quant la dis­pa­rition de l’État d’Israël et l’expulsion des colons qui s’opposeront à ce retour à la Palestine d’origine ;
- après 1967, la question du retour à la Palestine d’origine passe par une phase tran­si­toire de la création d’un État démo­cra­tique où coexis­te­raient musulmans, juifs et chré­tiens, l’avenir des juifs étant fonction de leur choix de sou­tenir ce pro­cessus démo­cra­tique ou de pour­suivre la démarche de l’occupant sio­niste ;
- à partir de 1970, se déve­loppe un pro­cessus d’insertion, très pro­gressif, de l’OLP, jusqu’alors composé d’exilés, dans le jeu inter­na­tional, allant de pair avec la montée en puis­sance des forces de résis­tance en Cis­jor­danie et à Gaza et au sein du mou­vement national pales­tinien ;
- à partir de 1974 et à la suite de la guerre de 1973, le mou­vement national pales­tinien s’oriente, par nécessité, vers la voie diplo­ma­tique et celle d’un com­promis le conduisant à accepter le plan de partage de 1947 et l’instauration d’un État sur une partie seulement de la Palestine. Ce choix suppose de fait la recon­nais­sance d’Israël comme com­mu­nauté nationale ayant droit à une structure propre au peuple israélien d’origine juive et de langue hébraïque, c’est-à-dire à un État.

Ainsi, la for­mation d’un État pour les Arabes est désormais demandée par la direction de l’OLP comme cou­ron­nement du natio­na­lisme pales­tinien et remède « sou­verain » (c’est le cas de le dire…) à l’oppression et aux injus­tices insup­por­tables de l’occupation. Et comme l’État pales­tinien devra naître à côté de l’État d’Israël sur une partie de la Palestine et non en lieu et place d’Israël, on peut dire qu’implicitement l’objectif avancé est une sorte de réha­bi­li­tation du partage qu’à la fin du mandat les Arabes ont refusé en tournant le dos aux réso­lu­tions de l’ONU qui ins­ti­tuaient deux États avec un statut spécial pour Jéru­salem. En outre, sur la question guerre-​​paix, il y a eu une évolution remar­quable : on est passé de la priorité à la lutte armée à la priorité à la politique.

Comme mou­vement de gué­rilla, l’OLP a été régu­liè­rement défaite et elle n’a aucune pos­si­bilité de menacer sérieu­sement Israël. Tous ses efforts mili­taires, surtout ceux menés au Liban, ont eu seulement pour objectif de tenir en vie une structure orga­ni­sa­tion­nelle pour donner aux Pales­ti­niens de la Cis­jor­danie et de Gaza un point d’appui poli­tique. Le choix de l’Intifada non armée en 1987 avait pour objectif d’articuler ini­tiative diplo­ma­tique et mou­vement poli­tique de masse pour ouvrir enfin une négo­ciation. La bataille pour per­mettre à l’OLP de réa­liser ses objectifs est fon­da­men­ta­lement arti­culée sur la pers­pective d’une solution négociée. Avec l’unité et l’autonomie du mou­vement aux­quelles il a tout subor­donné (objectifs, formes de luttes et alliances), Yasser Arafat a pu ainsi reven­diquer la tenue d’une confé­rence inter­na­tionale qui se tiendra fina­lement à Madrid en 1991. Sans garantir cependant les résultats parce que l’opposition de ceux qui ne veulent pas faire passer la confron­tation au niveau de la poli­tique reste diffuse et vigou­reuse. Parce que aussi, sur le plan des négo­cia­tions, les pro­po­si­tions avancées par Israël et les États-​​Unis sont très loin de donner les garanties néces­saires à la réa­li­sation des droits des Pales­ti­niens tels qu’ils sont fixés par le droit international.

Après une telle évolution et dans un contexte de ten­sions internes au mou­vement, au sein d’une popu­lation pales­ti­nienne dis­persée qui ne vit pas les mêmes pro­blèmes, dans un envi­ron­nement arabe chao­tique, avec la pression constante de la stra­tégie de conquête et d’annexion israé­lienne, il s’avère par­ti­cu­liè­rement dif­ficile de pré­server l’unité du mou­vement national pales­tinien et de sa ligne stra­té­gique. Pourtant l’unité a été pré­servée et cette stra­tégie reste tou­jours à l’oeuvre aujourd’hui.

Épilogue

Aujourd’hui, après la dis­pa­rition de Yasser Arafat, on peut dire que ce qui a carac­térisé sa pensée et son action aura été à la fois la com­plexité et les tour­nants parfois impro­visés et sim­pli­fi­ca­teurs avec les­quels il a voulu et pu régler des pro­blèmes stra­té­giques appa­remment inex­tri­cables et les urgences conti­nuelles quasi quo­ti­diennes pour une des situa­tions les plus dra­ma­tiques qu’un peuple ait subie au XXe siècle.

Peu comme lui, dans la vie ou dans la mort, ont repré­senté et reflété les condi­tions de leur peuple. Ses oscil­la­tions, entre silences et longues décla­ra­tions, entre lutte armée et lutte poli­tique, entre succès remar­quables et échecs cui­sants, entre rigueur et conces­sions, entre poussée révo­lu­tion­naire et aspi­ration à fonder un État, décrivent le caractère général de la question pales­ti­nienne comme pro­blème incon­tour­nable et non comme obs­tacle comme on a voulu le faire croire, pour faire sortir la région de la phase post-​​coloniale.

Sa dis­pa­rition ne crée pas mais au contraire met au premier plan tous les pro­blèmes que le mou­vement national pales­tinien affronte avec les cir­cons­tances aggra­vantes d’une occu­pation de plus de trente-​​sept ans et d’une trans­for­mation his­to­rique du scé­nario inter­na­tional : un monde mono­po­laire où la guerre pré­ventive « contre le ter­ro­risme » a rem­placé bru­ta­lement toute réfé­rence au droit inter­na­tional. Dans le groupe diri­geant pales­tinien ins­tallé depuis dix ans sur le ter­ri­toire pales­tinien occupé et non plus en exil, l’après Arafat réouvre le débat et remet au centre les choix poli­tiques à faire sous la pression mili­taire de l’ennemi. Une situation qui pèse lour­dement sur l’autonomie réelle à un moment où le peuple pales­tinien n’est plus disposé à déléguer ses pou­voirs à Abou Mazen, le nouveau chef élu de l’Autorité pales­ti­nienne, comme il l’a fait pour Yasser Arafat du fait de son statut spécial.

[1] Comme le relève Olivier Carré dans son ouvrage sur L’idéologie poli­tique de la résis­tance pales­ti­nienne - 1972 : « En fait, une contra­diction ne sera jamais résolue : il s’agit du respect total de la natio­nalité juive dans la future Palestine en même temps que son inté­gration dans la nation arabe. Le natio­na­lisme, voire le chau­vi­nisme, arabe rem­place le natio­na­lisme et le chau­vi­nisme juifs alors qu’on prétend abolir tout chau­vi­nisme dans la Palestine idéale » p. 105.