Le coup de feu entendu dans tout le pays

LE 28 JUIN 1914, l’héritier au trône d’Autriche, l’archiduc François-Ferdinand, était en visite à Sarajevo, la principale ville de Bosnie, alors province autrichienne.

Uri Avnery, mercredi 10 août 2016

Depuis 2004, l’AFPS traduit et publie chaque semaine la chronique hebdomadaire d’Uri Avnery, journaliste et militant de la paix israélien, témoin engagé de premier plan de tous les événements de la région depuis le début. Cette publication systématique de la part de l’AFPS ne signifie évidemment pas que les opinions émises par l’auteur engagent l’association. http://www.france-palestine.org/+Uri-Avnery+


Trois jeunes serbes de Bosnie avaient décidé de l’assassiner, pour obtenir le rattachement de la Bosnie à la Serbie. Ils lancèrent des bombes sur la voiture de l’archiduc. Aucune des trois bombes ne le blessa.

Plus tard, l’un des assaillants, Gavrilo Princip, tenta de nouveau d’atteindre sa victime. La voiture de l’archiduc avait pris une mauvaise direction, le conducteur essaya de revenir en arrière, la voiture s’arrêta et Princip tira sur le duc et le tua.

Ce fut “le coup de feu entendu dans le monde entier”. Ce petit incident conduisit à la Première Guerre mondiale, qui entraîna la Seconde Guerre mondiale, avec au total quelque 100 millions de morts, le bolchevisme, le fascisme, le nazisme et l’Holocauste. Pourtant, alors que les noms de Lénine, de Staline et d’Hitler seront évoqués pendant des siècles, le nom de Gavrilo Princip, le personnage le plus important du 20e siècle, est déjà tombé dans l’oubli.

(Comme il n’avait que 19 ans, le droit autrichien ne permettait pas qu’il soit condamné à mort. Il fut envoyé en prison où sa mort de tuberculose passa inaperçue en pleine Première Guerre mondiale.)

Pour quelque raison, cette personne insignifiante qui a fait l’histoire me rappelle un jeune Israélien insignifiant du nom d’Elor Azaria, dont l’acte pourrait bien changer l’histoire de l’État d’Israël.

LES FAITS de cette affaire sont tout à fait clairs.

Deux jeunes Palestiniens avaient attaqué un soldat israélien avec un couteau à Tel Rumaida, une colonie de Juifs extrémistes au centre de Hébron. Le soldat avait été légèrement blessé. Les attaquants se firent tirer dessus, l’un d’eux mourut sur le champ, l’autre fut sérieusement blessé et gisait ensensanglanté sur le sol .

Ce qui arriva ensuite fut filmé par un Palestinien local à l’aide d’une des nombreuses caméras distribuées à la population locale par l’association israélienne de droits humains “B’Tselem”.

Le personnel d’une ambulance israélienne était en train de s’occuper du soldat blessé, sans s’occuper de l’Arabe gravement blessé étendu sur le sol. Plusieurs soldats israéliens se tenaient là, ignorant aussi le Palestinien. Environ 10 minutes plus tard le sergent Elor Azaria, un infirmier, entra en scène, s’approcha du Palestinien blessé et le tua d’une balle à bout-portant dans la tête.

Selon des témoins oculaires, Azaria déclara que “le terroriste doit mourir”. Plus tard, sur les conseils de sa phalange d’avocats, Azaria déclara qu’il craignait que le Palestinien blessé ne soit porteur d’une charge explosive et qu’il ne risque de tuer les soldats qui l’entouraient – une déclaration clairement contredite par les images montrant les soldats qui se tenaient à côté visiblement sans inquiétude. Puis il y eut un couteau mystérieux qui ne se trouvait pas là au début de la prise de vue et que l’on pouvait voir près du corps à la fin.

Le film fut largement diffusé sur les réseaux sociaux et ne pouvait être ignoré. Azaria fut traduit devant un tribunal militaire et devint le centre d’une tempête politique qui s’est prolongée pendant des semaines. Elle divise l’armée, l’opinion publique, le monde politique et l’ensemble de l’État.

PERMETTEZ-MOI d’ajouter un point de vue personnel. Je ne suis pas naïf. Pendant la guerre de 1948 j’ai été combattant pendant dix mois consécutifs, avant d’être grièvement blessé. J’ai vu toutes sortes d’atrocités. Lorsque la guerre a pris fin, j’ai écrit un livre sur ces atrocités, sous le titre “L’autre face de la médaille” (en hébreu). Il fut largement condamné.

La guerre révèle le meilleur et le pire de la nature humaine. J’ai vu des crimes de guerre commis par des gens qui, après la guerre, devinrent des citoyens aimables, normaux, respectueux des lois.

Alors qu’y a-t-il de tellement particulier s’agissant d’Elor Azaria, à part le fait qu’il a été filmé pendant l’action ?

Nous l’avons tous vu à la télévision, assis dans le tribunal militaire lors de son jugement qui est toujours en cours. Un soldat à l’air enfantin, paraissant complètement perdu. Sa mère est assise derrière lui, lui tenant la tête dans les bras et n’arrêtant pas de le caresser. Son père a ire.

Alors qu’y a-t-il de particulier dans cette affaire ? Des actions de ce genre se produisent tout le temps, bien qu’elles ne soient pas filmées. En particulier à Hébron où quelques centaines de colons fanatiques vivent au milieu de 160.000 Palestiniens. Hébron est l’une des villes les plus anciennes du monde. Elle existait bien avant les temps bibliques.

Au centre d’Hébron il y a une construction qui, selon une croyance juive, abrite les tombes des patriarches israélites. Des archéologues contestent cette prétention. Des Arabes pensent que les tombes appartiennent à de vénérables sheiks musulmans. Pour eux la construction est une mosquée.

Depuis le début de l’occupation c’est le lieu d’un conflit violent permanent. La rue principale est réservée aux Juifs et interdite à la circulation arabe. Pour les soldats envoyés là-bas pour protéger les colons, c’est l’enfer.

Dans le film, on voit Azaria serrer la main de quelqu’un immédiatement après le meurtre. Cet homme n’est autre que Baruch Marzel, le roi des colons de Tel Rumaida. Marzel est le successeur de “Rabbi” Meir Kahane, qui fut qualifié de fasciste par la Cour Suprême d’Israël. (Marzel a un jour ouvertement appelé à m’assassiner.)

Au cours du jugement, il a fut révélé que Marzel accueille chaque samedi toute la compagnie de soldats israéliens qui protègent la colonie, y compris les officiers. Cela signifie qu’Azaria était exposé à ses idées fascistes avant l’événement du tir.

EN QUOI le cas du “soldat tireur” (comme on l’appelle dans la presse en hébreu) marque-t-il un tournant dans l’histoire de l’entreprise sioniste ?

Comme je l’ai signalé dans un article récent, Israël est maintenant coupé en divers “secteurs”, les fractures entre eux se creusant de plus en plus. Les Juifs et les Arabes ; les Orientaux (Mizrahim) et les Européens (Ashkénazes) ; les laïques et les religieux ; les orthodoxes exclusifs et les “religieux nationaux” inclusifs ; les hommes et les femmes ; les hétérosexuels et les homosexuels ; les anciens et les nouveaux immigrants, en particulier ceux de Russie ; les riches et les pauvres ; Tel Aviv et la “périphérie” ; la gauche et la droite ; les habitants d’Israël à proprement parler et les colons des territoires occupés.

La seule institution qui unit presque tous ces divers – et mutuellement antagonistes – éléments est l’armée. C’est beaucoup plus qu’une simple force combattante. C’est l’endroit où tous les jeunes Israéliens (excepté les orthodoxes et les Arabes) se rencontrent sur une base d’égalité. C’est le “melting pot”. C’est le saint des saints.

Ce n’est plus du tout le cas.

C’est là que le sergent Azaria entre en scène. Il n’a pas seulement tué un Palestinien blessé – dont le nom est, soit dit en passant, Abd al-Fatah al-Sharif. Il a mortellement blessé l’armée.

DEPUIS QUELQUES années maintenant, les “religieux-nationaux” s’efforcent en secret de conquérir l’armée par la base.

Ce secteur de la population fut dans le passé un groupe peu nombreux et méprisé, du fait que les Juifs religieux dans leur ensemble rejetaient complètement le sionisme. Selon leur croyance, Dieu avait exilé les Juifs à cause de leurs péchés, et seul Dieu avait le droit de les autoriser à revenir. En s’appropriant le rôle de Dieu, les sionistes commettaient un péché grave.

La masse des Juifs religieux vivaient en Europe de l’Est et ils furent anéantis dans l’Holocauste. Un certain nombre d’entre les survivantsvinrent en Palestine et forment aujourd’hui une communauté isolée, autosuffisante en israël, recevant des sommes d’argent considérables de l’État sioniste et ne saluant pas le drapeau sioniste.

Les “religieux-nationaux”, d’autre part, se sont développés en Israël à partir d’une petite communauté timide pour devenir une force importante et puissante. Leur taux de naissances énorme – 7 à 8 enfants étant la norme – leur donne un grand avantage. Quand l’armée israélienne a conquis Jérusalem Est et la Cisjordanie ils prirent aussi de l’assurance et de la confiance en eux.

Leur leader actuel, Naftali Bennett, un entrepreneur high-tech qui a réussi, est actuellement un membre influent du gouvernement, en compétition et en conflit permanents avec Benjamin Nétanyahou. Le parti a son propre système d’éducation.

Cela fait maintenant des décennies que le parti s’est engagé avec détermination dans la conquête de l’armée par la base. Il a des écoles de préparation à l’armée d’où sortent de futurs officiers hautement motivés, et il infiltre lentement le corps des officiers subalternes. Des capitaines et des majors portant la kippa, jadis rares, sont actuellement très courants.

C’EST TOUT CELA qui explose en ce moment. L’affaire Azaria fait éclater l’armée. Le haut commandement, encore composé d’anciens qui sont ashkénazes et (relativement) modérés, a mis Azaria en jugement. Tuer un ennemi blessé est contraire aux ordres de l’armée. Les soldats sont autorisés à tirer pour tuer seulement si leur vie est immédiatement en danger.

Une grande partie de la population, en particulier les secteurs religieux et de droite, ont protesté bruyamment contre la mise en jugement. Du fait que la famille Azaria est orientale, le gros du secteur oriental fait partie de ceux qui protestent.

Le nez politique très affuté de Nétanyahou a immédiatement flairé la tendance. Il décida de rendre visite à la famille Azaria et n’en fut retenu qu’au dernier moment par ses conseillers. Avigdor Lieberman, avant sa nomination comme ministre de la Défense, s’était rendu en personne au tribunal pour manifester son soutien au soldat.

C’était un désaveu manifeste du commandement de l’armée.

Maintenant l’armée, le dernier rempart de l’unité nationale, est déchirée. Le haut commandement est attaqué ouvertement comme gauchiste, un terme pas très éloigné de traître en langage courant israélien. Le mythe de l’infaillibilité militaire est brisé, l’autorité du haut commandement profondément atteinte, la critique du chef d’état-major se donne libre cours.

Dans le contentieux entre le sergent Elor Azaria et le chef d’état-major, le lieutenant général Gadi Eizenkot, le sergent pourrait bien gagner. S’il n’est reconnu coupable que de désobéissance flagrante aux ordres, il s’en tirera avec une peine légère.

Avoir tué un être humain sans défense a fait de lui un héros national. C’est lui qui a tiré le coup de feu qui fut entendu dans tout le pays. Peut-être dans le monde entier.