Le constat désabusé et accablant d’Alvaro de Soto sur le Proche-​​Orient

dimanche 17 juin 2007

Un texte qui fera date. De par la qualité de son signa­taire et de par la sub­stance de son contenu. Le Péruvien Alvaro de Soto, coor­di­nateur spécial des Nations unies pour le pro­cessus de paix au Proche-​​Orient a remis son dernier rapport au secré­taire général de l’ONU le 5 mai, avant de quitter la scène professionnelle.

Dans ce texte, véri­table brûlot poli­tique, celui qui quitte les Nations unies après vingt-​​cinq ans de bons et loyaux ser­vices, « se lâche », comme nous le dit un diplomate belge. Mais ses remarques sévères pour les Etats-​​Unis, les Nations unies et Israël n’étaient pas des­tinées à publi­cation. Il est revenu à notre confrère bri­tan­nique The Guardian, de révéler l’existence de ce rapport de 53 pages en anglais et de le dif­fuser sur internet .

Ce « rapport de fin de mission » énumère des constats addi­tionnés tout au long des deux der­nières années par un acteur de premier plan de la scène diplo­ma­tique proche-​​orientale. Les deux années en question, de sep­tembre 2005 à mai 2007, ont été riches en événe­ments : retrait uni­la­téral d’Israël de Gaza, vic­toire du Hamas aux élec­tions de janvier 2006, boycott sub­sé­quent du gou­ver­nement pales­tinien isla­miste par Israël et la com­mu­nauté inter­na­tionale, guerre du Liban à l’été dernier, mise en place d’un gou­ver­nement pales­tinien d’unité nationale en mars 2007 et maintien du siège inter­na­tional. Les obser­va­tions du diplomate onusien aident à expliquer comment les choses ont évolué jusqu’à la dra­ma­tique situation actuelle.

En bref, comme le résume The Gardian, Alvaro de Soto, estime que le boycott inter­na­tional imposé aux Pales­ti­niens a été « au mieux d’extrême courte vue » et a eu « des consé­quences dévas­ta­trices pour le peuple pales­tinien ». Israël de son côté « a adopté une attitude essen­tiel­lement de refus envers les Pales­ti­niens ». Les agis­se­ments des négo­cia­teurs du Quartet (Etats-​​Unis, Union euro­péenne, Russie et ONU) se sont trans­formés en « spec­tacle secon­daire ». Quant aux Pales­ti­niens, leur enga­gement à mettre fin aux vio­lence est « au mieux imparfait, au pire répréhensible ».

Des juge­ments très lourds sur­gissent çà et là dans le texte. « Les mesures prises par la com­mu­nauté inter­na­tionale dans le but espéré de pro­mouvoir une entité pales­ti­nienne qui vivrait en paix avec son voisin israélien ont eu pré­ci­sément l’effet inverse », écrit de Soto par exemple. Ou encore : « L’impartialité est devenue sou­mission à la poli­tique amé­ri­caine, NDLR d’une manière sans pré­cédent au début de 2007 ».

Cette sou­mission est notamment lisible, explique-​​t-​​il, dans l’attitude du Quartet par rapport au gel par Israël des trans­ferts de taxes effectués en faveur de l’Autorité pales­ti­nienne : « Le Quartet s’est vu interdire de se pro­noncer sur le sujet parce que les Etats-​​Unis, comme ses repré­sen­tants nous l’ont signifié, ne sou­haitent pas qu’Israël transfère ces fonds à l’AP ».

L’ex-envoyé spécial de l’ONU regrette d’ailleurs la poli­tique de siège imposé au Hamas : « Le Hamas évoluait et pouvait encore le faire et nous devions l’encourager dans cette évolution, de sorte qu’un dia­logue puisse s’instaurer dans lequel l’ONU aurait eu un rôle à jouer ». Ce siège existe car les condi­tions posées au Hamas - recon­nais­sance d’Israël, renon­ciation à la vio­lence et respect des accords anté­rieurs conclu par l’OLP - ne sont rem­plies : à ce propos, de Sotos cri­tique les Etats-​​Unis et Israël « réfugiés dans une position de rejet, dont ils sont pri­son­niers, en insistant sur des pré­con­di­tions dont on sait qu’elles ne sont pas réalisables ».

L’Europe, à son tour, en prend pour son grade : « Les euro­crates ont réalisé qu’ils avaient dépensé plus d’argent en boy­cottant l’Autorité pales­ti­nienne que lorsqu’ils la sou­te­naient et qu’en la contournant cela n’a pas permis de la conso­lider, mais que cet argent a été investi à fonds perdu ».

De Soto n’épargne pas les Nations unies : « Qua­siment à tout moment, l’accent est mis sur les bonnes rela­tions avec les Etats-​​Unis et sur l’amélioration des rela­tions de l’ONU avec Israël, constate-​​t-​​il encore. Il y a un réflexe apparent, dans chaque situation où l’ONU doit prendre position, de se demander d’abord comment Israël ou Washington réagiront, plutôt que se demander quelle est la bonne position à adopter ».

La langue de bois, on le voit, ne transpire pas dans ce rapport « secret » : « Je ne crois pas, hon­nê­tement, continue-​​t-​​il, que l’ONU fasse à Israël la moindre faveur en ne lui parlant pas fran­chement de ses erreurs dans le pro­cessus de paix. Nous ne sommes pas un ami d’Israël si nous per­mettons à ce pays de se satis­faire que les Pales­ti­niens soient les seuls à blâmer ou que ce pays puisse, avec légèreté, continuer à ignorer ses obli­ga­tions liées aux accords passés, sans payer un prix diplo­ma­tique à court terme et un prix beaucoup plus élevé en matière d’identité et de sécurité à plus long terme ». Et plus loin : « Je me demande si les auto­rités israé­liennes réa­lisent qu’elles récoltent ce qu’elles sèment, et elles encou­ragent sys­té­ma­ti­quement le cycle violence-​​répression au point qu’il se reproduit de lui-​​même ».

Il y a pire encore. Alvaro de Sotos reproche aux Etats-​​Unis d’avoir « poussé à une confron­tation entre le Hamas et le Fatah », et il cite un diplomate amé­ricain qui lui confie « J’aime cette vio­lence », alors les heurts pales­ti­niens fra­tri­cides se développent.

Mer­credi (13 juin) à New York, une porte-​​parole du secré­taire général de l’ONU Ban Ki-​​moon a déclaré qu’il était « pro­fon­dément regret­table » que ce rapport ait été publié dans la presse, et a précisé que « les points de vue contenus dans le rapport ne devraient pas être consi­dérés comme la poli­tique offi­cielle de l’ONU ». De Soto n’aura sans doute pas été surpris par cette réaction.

Voir le rapport en anglais sur le site du Guardian : http://​image​.guardian​.co​.uk/​s​y​s​-​f​i​l​e​s​/​G​u​a​r​d​i​a​n​/​d​o​c​u​ments /2007/06/12/DeSotoReport.pdf