Le combat solitaire de « Haaretz »

Amnon Kapeliouk., dimanche 28 juin 2009

Jour­na­liste israélien engagé, Amnon Kape­liouk, décédé le 26 juin, refusait la poli­tique israé­lienne contre le peuple pales­tinien. Sa der­nière contri­bution au Monde diplo­ma­tique en mars 2009 : un regard cri­tique sur les médias israéliens.

« Nous devons être plus agressifs [contre le Hamas]… Il faut faire tomber leur gou­ver­nement. » Ces propos du 14 mai 2008 n’ont été tenus ni par un général ni par un res­pon­sable poli­tique israélien, mais par le cor­res­pondant pour les affaires mili­taires de la deuxième chaîne nationale de télé­vision, Roni Daniel. Dès qu’il s’agit du conflit avec les voisins arabes, les jour­na­listes israé­liens se trans­forment trop souvent en simples porte-​​parole des argu­ments de l’establishment militaire.

Depuis des mois, les diri­geants du pays, Mme Tzipi Livni (Kadima) et M. Ehoud Barak (le faux tra­vailliste), annon­çaient leur objectif à Gaza : anéantir le Hamas et donner une « leçon inou­bliable » à l’adversaire, fût-​​ce au prix de des­truc­tions mas­sives et de lourdes pertes humaines. Les médias ont continué à sou­tenir cette stra­tégie après le déclen­chement de l’attaque, alors même que les ter­ribles images de des­truction étaient pro­jetées sur le petit écran à travers le monde — mais pas sur ceux de la télé­vision israé­lienne. Chaque jus­ti­fi­cation des porte-​​parole de l’armée était reprise sans cri­tique, comme lorsqu’ils pré­ten­daient que les bom­bar­de­ments des mos­quées, des écoles et des hôpitaux étaient dus à l’existence d’armes dans leurs enceintes ou au tir de francs-​​tireurs palestiniens…

Cette attitude des médias israé­liens n’est pas nou­velle. Lorsqu’un accord est violé, c’est tou­jours l’adversaire arabe qui en est res­pon­sable. Ainsi, lors des pour­parlers indi­rects orga­nisés par l’Egypte entre le Hamas et Israël pour établir une « accalmie » (tahdia, en arabe — que l’on traduit, en général, par cessez-​​le-​​feu ou trêve) —, les jour­na­listes ont vivement cri­tiqué ces contacts, pro­clamant que les « ter­ro­ristes viole[raie]nt tout accord » et que le seul moyen de mettre fin à leurs acti­vités était mili­taire. Pourtant, le bon sens a triomphé et le cessez-​​le-​​feu fut ins­tauré le 19 juin 2008.

Cinq jours plus tard, le Djihad isla­mique tirait deux Qassam sur la ville de Sderot (sans causer de vic­times). Les médias israé­liens ont aus­sitôt dénoncé à l’unisson le Djihad, alors qu’un com­mu­niqué de cette orga­ni­sation expli­quait qu’il s’agissait d’un acte de repré­sailles à l’exécution som­maire, à Naplouse, par une unité spé­ciale de l’armée, de deux de ses mili­tants, dont un haut com­mandant, Tareq Abou Ghali. Le quo­tidien Haaretz, consa­crant seulement quelques lignes à l’opération israé­lienne, expli­quait, le 25 juin, que « l’establishment mili­taire avait prévu cette ven­geance pales­ti­nienne ». Pourtant, ce journal, considéré comme sérieux et qui cherche, souvent seul, à donner une image com­plète et équi­librée du conflit, titrait tout comme les autres organes de presse : « Le Djihad a violé la trêve à Gaza ». Fina­lement, le cessez-​​le-​​feu a tenu, le Hamas en ayant res­pecté les termes et les ayant imposés aux autres orga­ni­sa­tions pales­ti­niennes ; c’est une opé­ration mili­taire israé­lienne à Gaza, le 4 novembre, qui marqua le début de l’escalade et ouvrit la voie à la guerre.

Le tirage de Haaretz, « journal pour des gens qui réflé­chissent » selon la formule de ses pro­prié­taires, est le plus faible des quo­ti­diens nationaux (70 000 exem­plaires pendant la semaine). Malgré quelques « glis­se­ments », il a su pré­server sa clair­voyance et son courage (1).

Ainsi, lors du débat au Par­lement sur la pro­lon­gation de la loi hon­teuse (adoptée en 2003) qui interdit d’accorder la rési­dence ou la citoyenneté aux Pales­ti­niens des ter­ri­toires occupés mariés à des Israé­liens, le pro­prié­taire du journal, M. Amos Schocken, publiait un article intitulé « Pour que nous ne soyons pas un Etat d’apartheid » (2). Aucun des présidents-​​directeurs généraux des trois autres quo­ti­diens en hébreu (3) n’aurait osé uti­liser une telle ter­mi­no­logie. M. Schocken publie régu­liè­rement des articles qui stig­ma­tisent la poli­tique du gou­ver­nement dans les ter­ri­toires pales­ti­niens occupés.

Trois jours avant les élec­tions légis­la­tives, il a pris net­tement position dans un article intitulé : « Je vote Meretz » (le parti le plus à gauche dans le camp sio­niste du pays) : « Le vote doit tenir compte aussi de l’horizon diplo­ma­tique, des droits de la per­sonne, de l’éducation, de l’environnement, et des struc­tures du régime consti­tu­tionnel. Dans toutes ces sphères, Meretz est sans doute le seul choix pos­sible (4). »

La rédaction de Haaretz compte Gideon Levy, sans aucun doute, avec Amira Hass, le meilleur des spé­cia­listes des ter­ri­toires occupés. Il publie, presque seul dans les médias israé­liens, au moins un long article par semaine sur les mal­heurs et la misère du peuple pales­tinien sous l’occupation. Presque seul aussi, il a condamné la guerre israé­lienne contre Gaza et a répondu ver­tement à une lettre de l’écrivain Abraham B. Yehoshua (5), et à travers lui au « camp de la paix » qui avait approuvé l’opération à Gaza : « Vous, très estimé auteur, êtes victime de la vague sauvage qui a sub­mergé, paralysé et lavé notre cerveau. Vous jus­tifiez la guerre la plus brutale qu’Israël ait jamais entre­prise et, ainsi, vous acceptez indi­rec­tement l’idée que l’occupation de Gaza est ter­minée. (…) Vous jugez un peuple sans défense, à qui l’on refuse un gou­ver­nement et une armée — qui com­prend un mou­vement qui use de moyens impropres pour une juste cause, la fin de l’occupation —, avec les mêmes cri­tères que vous jugez une puis­sance régionale qui se considère comme humaine et démo­cra­tique mais qui s’est révélée un conquérant brutal et cruel. Comme Israélien, je ne peux pas cha­pitrer les diri­geants pales­ti­niens alors que nos mains sont cou­vertes de sang… »

 [1]

[1] (1) Haaretz est également reconnu pour ses mul­tiples sup­plé­ments : The Marker est de loin le meilleur quo­tidien écono­mique du pays ; le magazine lit­té­raire heb­do­ma­daire (seul dans la presse hébraïque), édité par Saguy Green, est consacré à la fois à la lit­té­rature et à la société israéliennes.

(2) 27 juin 2008.

(3) Les autres quo­ti­diens sont Maariv et Yediot Aha­ronoth, aux­quels il faut ajouter le gratuit Israel Hayom. Nous ne traitons pas de la presse nationale dans une autre langue que l’hébreu. The Jeru­salem Post (en anglais), de ten­dance droi­tière et très natio­na­liste, est destiné essen­tiel­lement aux étrangers qui habitent en Israël. Il existe aussi une presse en russe ; elle est ultra­na­tio­na­liste et ouver­tement hostile aux Arabes, et des­tinée à un million d’immigrants de l’ex-URSS. Enfin une presse en arabe (dont un seul quo­tidien, l’organe du Parti com­mu­niste, qui paraît sans inter­ruption depuis 1944) ; elle cri­tique sévè­rement les spo­lia­tions du pouvoir envers les citoyens pales­ti­niens d’Israël et des territoires occupés.

(4) 6 février 2009.

(5) 16 et 18 janvier 2009.