Le combat pour la démocratie

Entretien avec Azmi Bishara, vendredi 18 mai 2007

"Le plus gros pro­blème que nous avons en Palestine est que nous n’avons pas d’État. C’est un pro­blème de sou­ve­raineté. La balance entre les indi­vidus et l’autorité est tota­lement déséquilibrée."

Israël peut-​​elle être un modèle démocratique pour la société palestinienne ?

Azmi Bishara : Israël est ce que nous appelons une démo­cratie eth­nique, c’est une démo­cratie pour un groupe, pas pour tous ses citoyens. La citoyenneté n’est d’ailleurs pas le critère pour jouir plei­nement de ses droits, le critère de pre­mière impor­tance est la judéité, le fait d’être Juif. En vertu de quoi, Israël n’est pas un modèle démo­cra­tique non seulement pour les Pales­ti­niens, mais pour le monde entier. His­to­ri­quement, Israël est l’État des juifs du monde entier ce qui signifie qu’un Juif à Paris ou à Brooklyn, au Yémen ou au Maroc, a plus de faci­lités avec cette « démo­cratie » que moi-​​même qui suis un Arabe, de natio­nalité israélienne.

Israël est, certes, tech­no­lo­gi­quement moderne, mais en ce qui concerne sa réalité poli­tique et cultu­relle, il régresse et devient archaïque et anti-​​moderne. Ceci est dû au fait que ce n’est pas sim­plement entre État et religion qu’il n’y a pas de sépa­ration, mais entre nation et religion. Nous avons cer­tai­nement ici la plus impor­tante contra­diction de la modernité israé­lienne. Voici le premier aspect d’une mise en relation d’Israël et de la Palestine sur la base de la question démo­cra­tique. Le second est que les Pales­ti­niens n’ont pas pu béné­ficier de ce qui est, malgré tout, démo­cra­tique en Israël. Pour un non-​​juif, subir l’expérience de la colo­ni­sation israé­lienne exclut les autres côtés qui, autrement, sont positifs. C’est pourquoi l’expérience de la démo­cratie israé­lienne ne peut être une source d’admiration pour les Pales­ti­niens. Israël est une démo­cratie com­mu­nau­taire, la démo­cratie, à l’intérieur, est iden­tifiée à et par la com­mu­nauté, la com­mu­nauté des juifs. Aussi avons-​​nous affaire à une démo­cratie fermée, non pas ouverte et qui, si elle l’était, serait alors prête à accueillir d’autres com­mu­nautés. En cela Israël est un cas très radical, très très radical.

Si l’on se pose, main­tenant, la question de la démo­cratie en général, je ne vois pas ce qu’ici il y a à dire. Une telle chose n’existe pas, il n’y a que des démo­craties concrètes et par­ti­cu­lières à la fin du XXe siècle. Nous n’avons de démo­cratie en général qu’en tant que concept, un concept qui, de sur­croît, est vraiment un phé­nomène lié à l’histoire. Il change de contenu suivant celle-​​ci. La démo­cratie se déve­loppe, bouge, évolue, et nous n’avons vraiment l’expérience que de ce que nous avons, aujourd’hui. Ceci dit, est-​​ce que la démo­cratie libérale est pos­sible sans une énorme classe moyenne, sans que soit annulée la division radicale entre pauvre et riche ? Je ne pense pas que cela puisse fonc­tionner autrement.

Contrai­rement aux pays euro­péens, nous n’avons pas une assez impor­tante classe moyenne, et c’est un frein très important à la démo­cra­ti­sation. Mais on peut aussi voir que le modèle démo­cra­tique ne fonc­tionne pas partout, qu’il n’est pas faci­lement exportable.

Ce modèle est non seulement issu de la culture occi­dentale, mais il est lié à un modèle économique…

A. B. : Bien sûr, mais nous devrions dis­cuter ce qui dif­fé­rencie modèles occi­dentaux et modèles orientaux et qui fait qu’ils ne peuvent pas se ren­contrer, et que cette dif­fé­rence est un antagonisme.

Pour ma part, je ne pense pas que cette dif­fé­rence soit insur­mon­table. Les cultures doivent se ren­contrer, elles doivent se débloquer pour se déve­lopper en échan­geant. Nous ne sommes pas dif­férent de l’Occident, nous sommes des êtres humains qui avons un déve­lop­pement his­to­rique et des condi­tions écono­miques différentes.

Ensuite, la démo­cratie n’est pas en soi une pro­priété occi­dentale. Si la démo­cratie a été pro­duite his­to­ri­quement en Europe, cela n’empêche pas que nous pouvons prendre le modèle et essayer de nous débrouiller avec, aujourd’hui. Quand vous dites que la démo­cratie ne peut pas émerger en pays arabes, je suis d’accord avec vous. Elle ne le peut pas d’elle-même, mais nous pouvons l’imposer. Elle peut être implantée en pays arabes.

Main­tenant, il y a deux pos­si­bi­lités. Pas trois. Il y a, dans le tiers monde, un pro­cessus d’individualisation, d’atomisation, qui naît de l’intérieur, l’individu se trouve lui-​​même et il constitue une entité indé­pen­dante face à l’État, exac­tement comme en Europe. Cependant, dans le monde entier, y compris l’Europe, et depuis la Seconde Guerre mon­diale, les États sont des États poli­ciers, tous.

L’État d’aujourd’hui est plus policier que les États arabes au début du siècle. Et il est cen­tra­li­sateur. C’est la modernité. Le des­po­tisme oriental, hier, n’était pas cen­tralisé comme les États euro­péens, aujourd’hui. Il était cen­tralisé à la capitale, mais les gens pou­vaient vivre au-​​dehors de l’État. Ce des­po­tisme tolérait une liberté dans ses marges. Désormais, il y a un pro­cessus général d’individualisation, dans le monde entier. L’individu fait face à l’État.

Alors, soit nous démo­cra­tisons l’État et nous pouvons vivre avec lui en tant qu’individu, et nous avons des garanties qui s’appelle les Droits, les droits civiques, de toutes sortes, et ces droits, partant de peu, se déve­lop­peront his­to­ri­quement. Ce mou­vement fait que les rela­tions entre l’espace public et l’espace privé évolueront, elles aussi, gra­duel­lement. Soit nous n’y par­venons pas, et ce sera un retour vers un fonc­tion­nement com­mu­nau­taire, vers la famille, les clans, la tribu, vers un espace privé qui serait alors beaucoup plus vaste qu’il n’est quand il coexiste, comme en ce moment, avec l’espace public. Dans ce second cas, l’espace public et l’espace privé s’excluent l’un l’autre. Totalement.

C’est ce que nous trouvons dans le tiers monde. Il y a une réaction contre la modernité par un retour vers une structure orga­nique. L’islam, la famille, tous ses fonc­tion­ne­ments dic­ta­to­riaux. Nous avons ces deux choix, ou une démo­cra­ti­sation, ou un retour, avec un fonc­tion­nement pré-​​moderne pour nous pro­téger de la modernité.

Je pense que c’est une véri­table question de choix. je pense, per­son­nel­lement, en tant qu’intellectuel, que nous avons à faire le premier choix. Le choix de ne pas revenir en arrière. Mais c’est une très dure mission dans le tiers monde. Et ce ne sera pas importé, tout prêt, du « centre d’information amé­ricain ». Il y a un véri­table combat avec notre réalité et avec notre calen­drier pour dis­cerner les fac­teurs qui nous condui­raient vers la démo­cratie, des fac­teurs qui sont des obs­tacles à celle-​​ci.

Ici les Pales­ti­niens sont confrontés à tous les obs­tacles qui existent dans le tiers monde, obs­tacles écono­miques, le manque d’une grande classe moyenne, la bipo­la­ri­sation entre riches et pauvres, la pré­ser­vation d’une structure organique.

Mais, le plus gros pro­blème que nous avons en Palestine est que nous n’avons pas d’État. C’est un pro­blème de sou­ve­raineté. La balance entre les indi­vidus et l’autorité est tota­lement dés­équi­librée. Il n’est même pas clair que les pro­blèmes inté­rieurs avec l’Autorité viennent de la société civile elle-​​même, ou de la situation conflic­tuelle imposée par Israël.

Mais la plus impor­tante mission est de libérer la nation de l’occupation étrangère et de ne pas retarder la question de la démo­cratie. L’on ne retarde rien dans l’histoire, on doit négocier avec les néces­sités his­to­riques, et cela jusqu’à ce que nous ayons un État. L’État et la démo­cratie doivent émerger ensemble. Là est notre combat.