Nir Hasson, Haaretz, jeudi 5 juillet 2012
Des déclarations sous serment concernant des droits de propriété fournis par un chauffeur de taxi de Jérusalem Est éveillent des soupçons.
Les traces écrites laissées par Mohammed Nabulsi le rattrapent, et cela rend difficile pour les colons juifs de s‘emparer de maisons à Jérusalem Est.
Depuis les années 1970, Nabulsi, un chauffeur de taxi de Jérusalem Est, fournissait aux organisations de colons des déclarations sous serment affirmant que les propriétaires de maisons de Jérusalem Est étaient des “absents“ résidant dans des pays ennemis, déclarations que l’état a utilisées encore et encore pour les exproprier et pour attribuer ces biens à des organisations de colons.
Mardi, le travail de Nabulsi a été jugé de façon négative par un juge du tribunal de district de Jérusalem dans un jugement rendu contre l’organisation de colons Elad, le Fond national juif et diverses agences gouvernementales qui essaient depuis 25 ans d’expulser une famille palestinienne étendue d’une maison au cœur du parc national de la Cité de David à Silwan. En cassant un verdict précédent et en établissant que la famille Roweidi, et non Elad ou le FNJ, étaient les véritables propriétaires de cette propriété de Silwan, la juge Miriam Mizrahi a déclaré que la déclaration sous serment de Nabulsi, cruciale pour la plainte d’Elad, avait l’air terriblement suspecte.
Nabulsi a été la cible de militants du Front Populaire dans les années 1990, mais il a survécu. Les services qu’il rend aux colons continuent jusqu’à aujourd’hui à pourrir la vie des Palestiniens de Jérusalem. Le jugement de Mizrahi rejoint un certain nombre d’autres jugements et d’opinions juridiques qui condamnent l’usage de déclarations sous serment douteuses pour expulser des familles palestiniennes de la capitale. Mais personne n’a réussi à y mettre fin jusqu’ici.
Il est difficile de savoir dans combien de procédures Nabulsi a été impliqué parce que dans bien des cas l’auteur de la déclaration sous serment reste anonyme. La famille Roweidi, par exemple, n’a découvert l’implication de Nabulsi que 16 ans après le début du processus d’expulsion. Une autre famille de Jérusalem Est risque en ce moment l’expulsion sur la base d’éléments amenés par Nabulsi.
En 1992, le conservateur des biens des absents, Aharon Shakarji, avait déclaré au Comité de contrôle de l’Etat de la Knesset qu’il avait reçu de Nabulsi entre 10 et 15 déclarations de ce type, sur la base desquels un propriétaire était déclaré absent, ce qui plaçait la famille (en général plus qu’une famille) en danger d’expulsion.
Dans la plupart des cas le propriétaire ne savait même pas qu’il avait été déclaré absent. Certains ne l’ont appris qu’au moment où la police et les nouveaux habitants, juifs, sont venus les expulser en pleine nuit. Suite à cette critique, on n’a plus accepté d’attestations de Nabulsi à partir du début des années 1990. Mais celles qu’il avait déjà faites continuent à être valables.
Invoquer la Loi des absents est considéré comme la méthode la plus discutable parmi celles utilisées par les organisations de colons pour obtenir une propriété. La loi, votée en 1950, autorisait l’état à saisir des biens abandonnés par les Arabes qui avaient quitté le pays pendant la Guerre d’indépendance. Elle a été étendue à Jérusalem Est en 1967, mais elle n’a pas servi jusqu’en 1977, quand le gouvernement du premier ministre Menachem Begin, encouragé par Ariel Sharon, a commencé à l’utiliser.
Selon cette loi, il suffit de prouver qu’un propriétaire résidait dans un pays ennemi – c’est-à-dire dans n’importe quel pays arabe ou en Cisjoradanie – lorsque Jérusalem Est a été annexé à Israël en 1967 pour qu’il perde ses droits de propriété. La décision est prise par le conservateur des biens des absents, dont le département fait maintenant partie du ministère des finances.
C’est la façon par laquelle la plus grande partie de l’immobiler de Silwan et de la Vieille ville a été transférée – via différents canaux, incluant l’Autorité de développement (une agence gouvernementale qui gère les biens des absents), le Fond national juif, l’agence publique du logement Amidar et d’autres – aux associations de colons. Nabulsi fournissait au conservateur la justification pour déclarer le propriétaire absent – une courte déclaration selon laquelle le propriétaire vivait en Jordanie ou dans les territoires.
Un autre personnage important de cette saga est l’avocat Eitan Geva, qui a représenté pendant des années les associations de colons et le Fond national juif. Geva obtenait la signature de Nabulsi sur la déclaration, puis poursuivait la procédure judiciaire lors de comparutions sans fin, comme dans le cas de la famille Roweidi. "Nabulsi faisait le travail d’enquête, et donc il savait", a déclaré Geva au tribunal lors de la dernière audience pour expliquer comment Nabulsi connaissait la disposition de la propriété des Roweidi.
Cependant, dans son verdict, Mizrahi s’interroge sur les motivations de Nabulsi et sur ses capacités à amasser une quantité d’information aussi énorme dans sa tête.
En 1987, par exemple, il écrit dans une de ses déclarations sous serment : "Je connais bien le lot 51, bloc 30125 à Silwan. Le terrain fait 370 m2, et un immeuble de deux étages avec trois appartements, appelé ci-après "le bien", y est construit. Le bien a été enregistré en 1957 auprès des autorités jordaniennes des impôts fonciers comme appartenant à un certain Mahmoud Salim Darwish et à ses neveux …" Il n’est pas raisonnable, a conclu Mizrahi, de supposer que quiconque puisse amasser de telles informations dans des conditions normales à moins de travailler au service d’autres "qui lui ont fait joué un rôle de faux informateur pour justifier une demande de statut d’absent injustifiée".
En 1992, Shakarji a reconnu devant le Comité de contrôle de l’Etat de la Knesset que de telles demandes venant de Nabulsi avaient été utilisées, sans plus de preuves, pour déclarer un propriétaire absent, et que le conservateur "n’était pas capable" de vérifier si cela était vrai ou non.
La même année, le Comité Klugman, nommé par le gouvernement de Ytzhak Rabin, a confirmé que ces déclarations n’étaient pas vérifiées, que le conservateur ne visitait pas le bien en question, et que la signature des déclarations était obtenues par Geva, qui représentait le Fond national juif.
Trois ans plus tard, Ayala Procaccia, alors juge au tribunal correctionnel, statua que le conservateur avait pris des décisions sur le statut des absents "qui ne s’appuyaient sur rien". Elle recommendait que l’avocat général étudie son verdict pour déterminer si il fallait lancer une enquête, mais apparemment, il n’y en eut aucune. En 1995, après que l’avocat Daniel Zeidman, un défenseur des droits des Palestineiens à Jérusalem, ait demandé à la Haute cour de justice de faire cesser l’utilisation de ces déclarations en vue d’exproprier des biens, l’état a répondu qu’une enquête avait été lancée. Cependant, rien ne changea et les déclarations sous serment se poursuivirent. La question de ce que Nabulsi recevait en échange de ses services a été posée année après année. Dans la famille Roweidi, il n’y a aucun doute que Nabulsi l’a fait pour de l’argent – ce que Gevat a confirmé au tribunal.
"Une personne a droit au paiement des efforts qu’elle a faits pour éclaircir les faits et les fournir au conservateur" a-t-il déclaré au tribunal. Lors de la dernière audience, il a réaffirmé que Nabulsi était fiable, et qu’ "aucun jugement n’avait établi qu’une déclaration de Nabulsi était incorrecte".
Questionné des années plus tard, Shakarji déclara qu’il ne se souvenait plus des procès, vieux de plusieurs années, et qu’il avait pris les décisions sur la base des preuves qui lui avaient été présentées.
Concernant les conclusions de Comité Klugman selon lesquelles les déclarations sur l’honneur étaient douteuses, l’association Elad déclara : "Le Comité Klugman n’a pas travaillé longtemps et a basé ses recommendations sur des informations partielles et incomplètes (qu’elle a notées dans son rapport) après avoir refusé d’entendre les représentants de l’association sur les sujets pertinents." Elad a ajouté que le rapport du comité ne remettait en cause "à aucun degré les droits du groupe sur les propriétés qu’elle possédait maintenant."
Traduction AFPS/RP