Le chaudron de M. Netanyahou

Alain Gresh, mardi 17 novembre 2009

Tout le monde connaît le fameux principe de Sigmund Freud, dit du chaudron. « Je n’ai pas volé le chaudron ; d’ailleurs il était troué ; qu’en aurais-​​je fait ? » Les diri­geants israé­liens, et notamment le premier ministre Benyamin Neta­nyahou, l’ont adapté à leur pays au len­demain de la guerre contre Gaza. Il se résume à deux pro­po­si­tions : Nous n’avons commis aucun crime durant cette guerre ; il fau­drait changer les lois inter­na­tio­nales pour les adapter à la guerre contre le terrorisme.

C’est ce que résume un article de Haaretz du 21 octobre, traduit sur le site de l’ambassade de France à Tel-​​Aviv, « Le Premier ministre Neta­nyahu : nous œuvrerons pour que les lois inter­na­tio­nales de la guerre soient adaptées à la lutte anti­ter­ro­riste » (Barak Ravid et Entshel Pfeffer) :« Neta­nyahou sou­haite mobi­liser plu­sieurs pays occi­dentaux impliqués dans la lutte anti­ter­ro­riste en faveur de l’élaboration de nou­velles règles de la guerre qui per­met­tront aux pays de se défendre contre les offen­sives terroristes. »

Durant les semaines qui ont suivi la publi­cation du rapport Gold­stone, l’argumentation du gou­ver­nement israélien a été de nier les accu­sa­tions, d’affirmer qu’Israël res­pectait les lois de la guerre, que son armée était la plus morale du monde. Dans ces condi­tions, pourquoi demander main­tenant le chan­gement des lois de la guerre ? D’autant que les dif­fé­rentes conven­tions sur le droit de la guerre prennent en compte les luttes insur­rec­tion­nelles, et que les com­bat­tants sans uni­forme sont aussi tenus à cer­taines règles (d’où les conclu­sions du rapport Gold­stone dénonçant cer­taines actions du Hamas).

A moins, et c’est évidemment la bonne réponse, que le gou­ver­nement israélien actuel, comme ses pré­dé­ces­seurs, ne se sente nul­lement tenu par ces lois. Au nom du combat contre le ter­ro­risme, on peut tor­turer, tuer des civils, com­mettre des assas­sinats ciblés… Et, aussi, réduire les libertés publiques, comme Neta­nyahou l’avait proposé dans un livre publié en 1995, Fighting Ter­rorism : How Demo­cracies Can Defeat Domestic and Inter­na­tional Ter­ro­rists, dont on trouvera ici un compte rendu (élogieux) en anglais. Six ans avant le 11-​​Septembre, il avait anticipé les pra­tiques que l’administration Bush allait mettre en œuvre…

Cette réflexion sur le ter­ro­risme n’est pas nou­velle en Israël. Elle s’est tra­duite notamment par une impor­tante coopé­ration avec l’Afrique du Sud de l’apartheid dans les années 1980, coopé­ration à la fois opé­ra­tion­nelle et « théo­rique » pour lutter contre les ter­ro­ristes de l’ANC ou de l’OLP… Le très res­pecté Jaffa Center for Stra­tegic Studies a déve­loppé dès les années 1970 des études de « ter­ro­ro­logie » et a coopéré dans ce domaine avec le Centre de recherche sur le ter­ro­risme du Cap (sur la coopé­ration des deux pays durant la période de l’apartheid, lire « Regards sud-​​africains sur la Palestine », Le Monde diplo­ma­tique, août 2009).

Toute cette agi­tation gou­ver­ne­mentale israé­lienne tient, bien évidemment, à l’impact du rapport Gold­stone, dont on trouvera une analyse détaillée par Isa­belle Avran sur le site de l’Association France-​​Palestine Soli­darité, « Rapport Gold­stone ; Mettre fin à l’impunité, condition de la paix » (12 novembre 2009). Le pré­sident Shimon Pérès s’est livré à une attaque vio­lente contre le juge sud-​​africain, s’attirant une réponse cin­glante du jour­na­liste Gideon Levy, « Peres, not Gold­stone, is the small man » (Haaretz, 15 novembre 2009) : « Pérès, pas Gold­stone, est un petit homme »…