Le chant de la camaraderie au checkpoint

Amira Hass, mardi 30 janvier 2007

Celui qui veut se fami­lia­riser avec la société israé­lienne doit se rendre aux check­points. Non pas un quart d’heure, sous la conduite de com­man­dants qui se van­teront de l’auvent qui a été ins­tallé pour pro­téger les gens qui attendent dans la file, mais des heures, et durant plu­sieurs jours. Il y décou­vrira un grand nombre de ces traits israé­liens dont nous nous sommes tou­jours glorifiés.

La cama­ra­derie, par exemple. Elle est tel­lement forte, la cama­ra­derie, qu’il y en a qui sentent qu’ils peuvent même s’écarter des normes qui ont été ins­taurées là-​​bas et qui sont de toute façon déjà bien dis­tordues. Ainsi au check­point de Taysir, deux cas ont été rap­portés au cours des deux der­nières semaines, où un soldat avait uriné en public, et en pré­sence de femmes. C’est peut-​​être le même soldat dans les deux cas, ou peut-​​être deux soldats dif­fé­rents. Ce n’était qu’une expression extrême du mépris mani­festé par les soldats des check­points à l’égard de ces gens qui se retrouvent soumis à leurs bonnes grâces et doivent passer par là - ensei­gnants, agri­cul­teurs, com­mer­çants, étudiants, ouvriers tra­vaillant dans les colonies. Mais c’est également une expression de la confiance en soi des soldats qui savent qu’aucun de leurs cama­rades ne les empê­chera de faire ce qu’ils ne feraient pas à Binyamina ou à Bnei Brak.

Etre tou­jours prêt à venir en aide est aussi un trait israélien. Ce même soldat a donc apporté son aide au policier qui était assis dans une jeep, à ce même check­point retiré, du bout de la Vallée du Jourdain. Le mardi de la semaine passée, le soldat a ramassé les cartes d’identité de plu­sieurs auto­mo­bi­listes, les a apportées au policier de la jeep, puis est retourné auprès des auto­mo­bi­listes avec les cartes d’identité ainsi qu’une contra­vention et une amende de 100 shekels [18 €] à chacun pour n’avoir pas bouclé sa ceinture de sécurité. Soit dit en passant, leurs cein­tures étaient bel et bien bou­clées en dépit du fait que leurs voi­tures atten­daient au check­point depuis une demi-​​heure une heure.

La capacité d’invention est une autre carac­té­ris­tique israé­lienne, objet de louange : un ordre mili­taire interdit à tous les Pales­ti­niens d’entrer et de demeurer dans la Vallée du Jourdain, à l’exception de ceux qui y habitent et y tra­vaillent - essen­tiel­lement dans les colonies. Ces der­nières semaines, les soldats du check­point de Taysir ont averti les habi­tants de la Vallée qui « avaient osé » passer la nuit en dehors de la Vallée pour y revenir le matin, que c’était « interdit ». Il y a un an et demi, ils avaient décidé qu’il était « interdit » aux agri­cul­teurs de faire passer de la mar­chandise par ce checkpoint-​​là, et qu’ils devaient faire un détour d’une tren­taine de kilo­mètres pour passer par un autre check­point. Quand il fut démontré aux soldats qu’un tel ordre n’existait pas, ils ont inventé une méthode pour garder les conduc­teurs loin de leur check­point : ils obli­geaient ceux qui trans­por­taient des légumes pour les vendre en Cis­jor­danie de décharger toutes les caisses avant le barrage, soi-​​disant pour les besoins du contrôle, puis de les recharger.

L’ardeur à la tâche est un trait tout spé­cia­lement apprécié, surtout dans l’armée. Un com­mandant de brigade s’en vient, un autre s’en va ; les soldats sont rem­placés ; mais les rap­ports qui arrivent depuis deux ans du lointain check­point de Taysir restent les mêmes : des soldats qui inventent des vexa­tions, un temps d’attente beaucoup plus long que de raison et sous divers faux pré­textes (une fois ce sont des travaux d’amélioration au check­point, une autre fois de faux papiers, une autre fois encore un état d’alerte), des gens contraints de passer à un autre checkpoint.

Il serait facile de dire que Taysir est une exception. Et c’est un fait que du côté du régiment de la Vallée du Jourdain, on a fait savoir que les actes rap­portés avaient été consi­dérés avec la plus grande sévérité et que le soldat concerné avait été relevé de ses fonc­tions. On y a contesté également la véracité des témoi­gnages d’habitants selon les­quels ce même soldat était présent et sévissait encore au check­point après avoir été sus­pendu - deux heures un jour, trois heures un autre jour. Quand, au régiment, on insiste sur le fait que la sus­pension du soldat est entrée en vigueur, c’est avec le même ton caté­go­rique que celui des habi­tants déclarant l’avoir vu à nouveau au check­point. Quoi qu’il en soit, dans le passé aussi, des infor­ma­tions arri­vaient à la connais­sance des com­man­dants : alors, pendant quelques jours, la situation au check­point s’améliorait, le temps d’attente était abrégé ; ensuite, tout reprenait comme avant. Chaque check­point, parmi les dizaines et les dizaines de check­points exis­tants, a déve­loppé, au fil des ans, ses propres méthodes de vexation et de har­cè­lement. Celles-​​ci découlent de la consigne qui accom­pagne impli­ci­tement l’existence même de tout check­point : faire obs­tacle à la liberté de mou­vement des Pales­ti­niens pour le confort et le bien-​​être des colonies, autrement dit : d’Israël.

On en a assez de lire des articles sur les check­points. Et plus encore de les écrire. Le pire pourtant est d’avoir à passer par les check­points. Mais puisque les Pales­ti­niens n’ont pas d’autre choix que de continuer à y passer, ces check­points conti­nueront à être les repré­sen­tants de la société israélienne.

Haaretz, 24 janvier 2007