Le cartographe palestinien Khalil Tafakji interdit de déplacement à l’étranger

Philippe Rekacewicz, lundi 8 février 2010

Khalil Tafakji, géo­graphe et car­to­graphe pales­tinien de Jéru­salem, vient de recevoir par simple courrier un ordre signé du ministère de la sécurité inté­rieure israélien lui inter­disant tout voyage à l’étranger pendant les six pro­chains mois. « Pour des raisons de sécurité », indique la lettre.

Khalil Tafakji n’est pas n’importe qui à Jéru­salem. Très res­pecté et considéré comme un cher­cheur com­pétent, il est souvent invité aux Etats-​​Unis pour des débats ou des confé­rences. Il a été membre de la délé­gation pales­ti­nienne qui a conduit les négo­cia­tions de paix pendant une dizaine d’année (d’Oslo à Taba, 1992-​​2001). Tra­vaillant alors pour l’Autorité pales­ti­nienne, il en a été le car­to­graphe en chef. Khalil Tafakji a aussi été un proche col­la­bo­rateur de Fayçal Hus­seini, fon­dateur de la société d’études arabes (Beit Ash-​​Sharq) en 1983 et de la Maison d’Orient, dévastée et fermée par les auto­rités israé­lienne en 2001 (lire dans Le Monde diplo­ma­tique : « Le com­promis manqué de Camp David », par Fayçal Hus­seini, décembre 2000, et « Le mur de la honte », par Matthew Bru­bacher, novembre 2002). Khalil Tafakji dirige actuel­lement la section car­to­gra­phique de la société d’etudes arabes, relo­ca­lisée depuis dans un quartier d’Al-Ram (localité située au nord de Jéru­salem) bru­ta­lement coupé en deux par le mur de séparation.

C’est dans un appar­tement de ce quartier — des fenêtres duquel on voit le mur — que nous l’avions ren­contré en décembre 2006 (lire dans Le Monde diplo­ma­tique « Comment Israël confisque Jérusalem-​​Est », par Domi­nique Vidal et Phi­lippe Reka­cewicz, février 2007). Khalil Tafakji tra­vaille notamment avec son fils, que nous avions vu com­plè­tement révolté d’avoir été une fois de plus le témoin direct, le matin de notre visite, des humi­lia­tions infligées à son père par les soldats israé­liens au passage obligé du check­point d’Al-Ram, situé à quelques mètres seulement de leurs bureaux. C’est Khalil Tafakji lui-​​même qui, déployant des trésors de patience et de diplo­matie, réussit fina­lement à calmer son fils. Nous avions en face de nous un homme détendu et mesuré qui, au cours de l’entretien, n’avait pas hésité à nous dire que les Pales­ti­niens seraient même prêts, dans le cadre d’un accord de paix global, à faire des conces­sions sur cer­taines grandes colonies israé­liennes dans le secteur de Jéru­salem. Il est pourtant un spé­cia­liste hors pair des colonies, dont il suit les exten­sions avec attention. Ses cartes, réputées dans le monde entier, sont uti­lisées par de nom­breux journaux.

« Résident per­manent de Jéru­salem », il a théo­ri­quement le droit de se déplacer partout en Israël, mais n’a pas pour autant la natio­nalité israélienne.

« Je suis un homme de paix ! a-​​t-​​il déclaré à l’agence Maan le 4 février dernier. Il me semble clair qu’en s’attaquant à moi de la sorte, le gou­ver­nement israélien montre qu’il veut tout sauf faire la paix. »

La jour­na­liste Marian Houk, basée à Jéru­salem, s’interroge sur son blog, UN-​​truth, sur les raisons de cette inter­diction. Khalil Tafakji revenait juste d’une tournée de confé­rences qui l’a mené au Liban, en Turquie et jusqu’en Inde pour parler dans le détail des poli­tiques israé­liennes dis­cri­mi­na­toires envers les rési­dents pales­ti­niens. La coïn­ci­dence est troublante.

Il a expliqué à Marian Houk que les auto­rités israé­liennes lui avaient sim­plement télé­phoné pour lui demander de se pré­senter à la Mos­ko­biyya à Jérusalem-​​Ouest pour signer l’ordre d’interdiction. « Ils m’ont dit que j’avais qua­torze jours pour contester la décision, mais avec un motif sécu­ri­taire, il n’y a aucun espoir qu’ils reviennent dessus. »

En attendant, Khalil Tafakji active ses rela­tions à l’étranger pour essayer de peser sur le gou­ver­nement israélien, tout en conti­nuant de tra­vailler et de pro­duire ses indis­pen­sables cartes.

En 2003, déjà, lors d’un entretien réalisé pour l’émision « Frontline/​World » de la chaîne PBS, la jour­na­liste amé­ri­caine Robin Shulman lui demanda : « Qu’allez-vous faire de toutes vos cartes ? » Elle le vit tourner la tête par la fenêtre et regarder le check­point. Puis il répondit : « C’est pour les archives… Je les lais­serai pour l’Histoire. »