"Le blocus israélien de Gaza enrichit le Hamas"

Karim Lebhour, mercredi 28 octobre 2009

L’économie s’est effondrée sous le coup du blocus, mais l’économie clan­destine prospère pour cer­tains, alors qu’une majorité de Pales­ti­niens vit sous le seuil d’extrême pauvreté

Long­temps négligé, faute de clients, l’hôtel Com­modore, situé sur le front de mer de Gaza, a retrouvé son éclat. L’établissement rénové accueille désormais mariages et récep­tions de la bour­geoisie du Hamas. Son nouveau pro­prié­taire s’appelle Abdel Aziz Al Khaldi, un inves­tisseur parmi les plus influents de Gaza, par­tisan du mou­vement isla­miste. Considéré comme l’un des inter­mé­diaires du Hamas, l’homme rachète à tour de bras ter­rains et biens immobiliers.

« Les gens du Hamas ont les poches pleines, assure Nasser El Helou, un entre­preneur de Gaza qui s’est vu pro­poser de vendre son hôtel Al Qods. Ils inves­tissent leur surplus de liqui­dités dans l’immobilier et dans l’achat de terres. Cela sécurise leurs actifs et évite le risque que ces fonds soient gelés par les banques. » Ruiné par le blocus, Nasser El Helou n’a plus qu’un com­merce de fro­mages, l’un des rares pro­duits encore auto­risés par les points de passage avec Israël. « Le blocus contribue à enra­ciner de plus en plus le Hamas à Gaza. Les grands esprits qui sont der­rière cette stra­tégie d’isolement ont fait l’erreur de leur vie », lâche-​​t-​​il avec amertume.

Quand le Hamas a ren­versé l’Autorité pales­ti­nienne en juin 2007, Israël a fermé les points de passage vers la bande de Gaza, ne laissant plus rentrer que les denrées de pre­mière nécessité. L’économie s’est effondrée. Pour Israël, l’objectif affiché était d’asphyxier le Hamas. Deux ans plus tard, le pouvoir isla­miste s’accommode fort bien de ces res­tric­tions. Alors que les retards de paiement des fonc­tion­naires de l’Autorité pales­ti­nienne de Ramallah, sous per­fusion de l’aide inter­na­tionale, sont de noto­riété publique, le gou­ver­nement du Hamas à Gaza paient ses 30 000 salariés rubis sur ongle. Une banque liée au Hamas, la Banque nationale isla­mique, a même ouvert ses portes et se targue d’être la seule du ter­ri­toire à ne pas souffrir d’une crise de liqui­dités, en shekels ou en dollars.

« Nous avons beaucoup d’amis »

Le secret de cette opu­lence ? « Nous avons beaucoup d’amis », concède, évasif, le ministre de l’économie, Ziad El Zaza, à la tête d’un budget de 15 à 20 mil­lions d’euros par mois, en grande partie couvert par les dona­tions des généreux contri­bu­teurs étrangers. « Des indi­vidus plutôt que des États, précise le ministre. L’argent ne passe pas par les banques. Nous n’avons pas de dif­fi­cultés à contourner le contrôle israélien », sourit-​​il. L’argent transite par les tunnels de Rafah ou parfois même dans les valises des diri­geants du mou­vement, parmi les rares à pouvoir voyager faci­lement par l’Égypte. En février dernier, Ayman Taha, l’un des hauts res­pon­sables du mou­vement isla­miste, a été arrêté à la fron­tière entre l’Égypte et la bande de Gaza, en pos­session de plus de 10 mil­lions de dollars en espèces.

À Gaza, l’économie clan­destine sup­plante désormais l’économie tra­di­tion­nelle. Dans les magasins, 70 à 80 % des pro­duits viennent d’Égypte, par les tunnels de Rafah. « Si j’enlève ce qui vient des tunnels, il ne reste que les les­sives, les sham­pooings et les pro­duits de base », témoigne le gérant d’une épicerie de Gaza. Animaux, vête­ments, appa­reils élec­triques, etc., passent par les galeries clan­des­tines, avec un surcoût de 30 à 40 % sup­porté par les Gazaouis. Le Hamas contrôle étroi­tement cette industrie sou­ter­raine. Chaque nouveau tunnel doit être enre­gistré et le pro­prié­taire acquitter une taxe de 10 000 shekels (1 800 €). Les contre­ban­diers doivent aussi faire preuve de lar­gesses. « Si on passe un char­gement de ciment, le Hamas prélève une tonne », témoigne l’un deux.

« La poli­tique de cordon sani­taire n’a pas été efficace. L’embargo a créé une économie parallèle qui prospère, constate le sénateur français Phi­lippe Marini (UMP), de passage à Jéru­salem, chargé d’une mission d’information pour Nicolas Sarkozy. Plus le temps passe, plus le Hamas s’impose. » Il recom­mande plus de « flexi­bilité » sur la poli­tique d’isolement de ce mou­vement. La misère, elle, s’envole. Le nombre de Pales­ti­niens de Gaza vivant sous le seuil d’extrême pau­vreté (0,80 € par jour) a triplé depuis le début de l’année, passant de 100 000 à 300 000 per­sonnes, selon l’Agence des Nations unies pour les réfugiés pales­ti­niens (Unrwa). L’agence a mis en place une col­lation pour les élèves dans ses écoles : un sandwich, un fruit et un verre de lait. Trop d’enfants venaient à l’école l’estomac vide. « L’appauvrissement et les souf­frances de Gaza ne sont pas la consé­quence d’une catas­trophe natu­relle, s’est indigné John Ging, son directeur à Gaza. C’est une crise voulue par l’homme. Le résultat d’un échec politique. »