« Le blocus de Gaza est un échec moral, humanitaire et politique »

entretien avec Robert Malley, mercredi 30 juin 2010

Ex-​​conseiller du pré­sident Bill Clinton, Robert Malley estime qu’ignorer le Hamas est une grave erreur. Il salue l’approche de la Suisse et pointe du doigt non seulement Israël, mais aussi les Etats-​​Unis, l’Europe et les pays arabes.

Lundi (28 juin), la com­mission ins­tituée par Israël pour exa­miner les ques­tions juri­diques du raid israélien, le 31 mai dernier, sur une flot­tille huma­ni­taire se diri­geant vers Gaza a com­mencé ses travaux. Mais la tra­gédie continue de pro­voquer des remous. Ex-​​conseiller du pré­sident Bill Clinton pour le Moyen-​​Orient et actuel directeur pour le Proche-​​Orient de l’International Crisis Group, Robert Malley sera présent mer­credi à Genève pour parler de la situation de Gaza  [1]. Il analyse les raisons des blo­cages poli­tiques dans la région.

Le Temps : Comment réagissez-​​vous au raid israélien sur les flot­tilles se diri­geant vers Gaza ?

Robert Malley : D’un point de vue opé­ra­tionnel, les Israé­liens n’auraient jamais dû agir ainsi. Cet événement est triste et tra­gique. Mais l’important, c’est moins ces flot­tilles que le siège de Gaza. C’est toute la poli­tique menée par rapport à la bande de Gaza qui doit être revue. On peut évacuer la question du Hamas, se concentrer sur la Cis­jor­danie et penser qu’un accord de paix avec elle per­mettra de changer le Hamas. C’est un réflexe com­pré­hen­sible. Mais l’Histoire nous montre que c’est un leurre. D’un point de vue moral et huma­ni­taire, il est incon­ce­vable de punir la popu­lation civile de Gaza parce qu’on veut punir ses diri­geants. Gaza n’est pas un pro­blème huma­ni­taire, c’est un pro­blème poli­tique qui nécessite des déci­sions poli­tiques. La poli­tique menée jusqu’ici est dans l’impasse. Il serait tou­tefois facile d’en faire porter la res­pon­sa­bilité à Israël seul. Elle est le résultat de l’attitude de plu­sieurs acteurs, Etats-​​Unis, Europe et pays arabes compris. C’est l’échec moral, huma­ni­taire et poli­tique du trai­tement de la question de Gaza qui devrait faire l’objet d’une com­mission d’enquête !

Que faire avec le Hamas ?

– Dans ce dossier, la Suisse joue un rôle pilote. Elle pose les bonnes ques­tions et suggère des réponses. On peut évacuer le pro­blème, mais il resurgira tou­jours. Soyons clairs : malgré l’embargo, le Hamas s’est ren­forcé et des roquettes sont tou­jours livrées à Gaza. La poli­tique du Hamas à Gaza est peut-​​être moins popu­laire, mais ce dernier contrôle tou­jours mili­tai­rement le ter­ri­toire. Le blocus le ren­force et asphyxie la popu­lation. Comme le propose la Suisse, le dia­logue avec le Hamas est dif­ficile, il relève d’un pro­cessus à long terme, mais il est néces­saire. Des ques­tions de fonds dans la poli­tique du Hamas dérangent, mais il en va de même avec cer­tains Etats occidentaux.

Hormis le dialogue, quelles sont vos pistes pour sortir de l’impasse ?

– Il faut com­mencer par arrêter de croire que si les Gazaouis vivent mieux, le Hamas sera ren­forcé et l’Autorité pales­ti­nienne de Mahmoud Abbas affaiblie. Il faut que les Gazaouis puissent com­mercer, exporter, recons­truire des maisons à grande échelle. Ils doivent pouvoir entrer et sortir de la bande de Gaza comme bon leur semble. Il faut aborder le déve­lop­pement du secteur agricole et la question de l’approvisionnement d’électricité. Il faut, en bref, penser en termes de déve­lop­pement. Qu’on le veuille ou non, le Hamas vit dans la bande de Gaza et la domine. Israël a allégé récemment le blocus. Mais ce n’est pas en aug­mentant la quantité de cho­colat pouvant être trans­portée à Gaza qu’on va changer les choses. Gaza a besoin d’une vraie économie.

Comment traiter avec le Hamas et poursuivre les discussions avec le Fatah ?

– Déchiré, le mou­vement national pales­tinien n’aboutira à rien s’il n’y a pas de récon­ci­liation intra­pa­les­ti­nienne. L’Afrique du Sud ou l’Irlande l’ont montré : il faut pour cela que des conces­sions soient faites sur des ques­tions fondamentales.

La poli­tique amé­ri­caine à l’égard d’Israël a-​​t-​​elle vraiment changé avec Barack Obama ?

– His­to­ri­quement, mili­tai­rement et cultu­rel­lement, les liens entre les deux pays sont assez solides pour résister à des tem­pêtes. S’il y a crise, il n’y a pas rupture. Mais après 16 ans de rela­tions extrê­mement étroites entre Israël et les Etats-​​Unis sous l’ère de Bill Clinton et de George W. Bush, les choses ont changé. Les troupes amé­ri­caines dans la région réa­lisent à quel point le conflit israélo-​​palestinien est une plaie béante qui diminue sen­si­blement la capacité amé­ri­caine d’agir. L’administration Obama a des intérêts divers au Moyen-​​Orient. Et on peut être sûr que les ten­sions entre Jéru­salem et Washington vont per­durer ces pro­chaines années par rapport à l’Iran, au pro­cessus de paix et à la non-​​prolifération nucléaire.

Cer­tains avancent que la paix avec un gou­ver­nement israélien qu’on n’a jamais dit aussi à droite est impossible.

– C’est oublier l’Histoire. On a eu des gou­ver­ne­ments de gauche et de droite, on a eu le gou­ver­nement Olmert qui a livré deux guerres qui n’auraient jamais dû avoir lieu. La nos­talgie est mau­vaise conseillère. Il faut être clair : le pro­cessus de paix n’a abouti à rien quel que soit le gou­ver­nement. Le pro­cessus d’Oslo avait un défaut fon­da­mental : il n’a pas mis l’accent sur la question des colonies.

[1] « L’Occident et Gaza : quels artisans pour quelle paix ? » Débat avec Robert Malley organisé par le Fes­tival du film et forum inter­na­tional sur les droits humains. Alhambra, Genève, mer­credi 30 juin, 20h.