« Le blocus de Gaza est très dangereux pour la stabilité de la région »

entretien avec Philipo Grandi, commissaire général de l’Unrwa, mercredi 10 mars 2010

Nouveau com­mis­saire général de l’Unrwa (Agence de l’Onu pour l’aide aux réfugiés pales­ti­niens), Philipo Grandi évoque les consé­quences de la pour­suite du blocus de la bande de Gaza et les res­tric­tions imposées par l’Etat hébreu aux habi­tants de la Cisjordanie.

Al-​​ahram hebdo : Vous avez accédé à la direction de l’Unrwa en janvier, à un moment où l’Agence fait face à de nom­breux défis. Quelles sont vos prio­rités dans la période à venir et quelle est la stra­tégie avec laquelle vous comptez les aborder ?

Philipo Grandi : C’est vrai que c’est un moment dif­ficile pour assumer le poste de com­mis­saire général de l’Unrwa. Mais il faut aussi dire que cela a été le cas pour tous mes pré­dé­ces­seurs. Il a tou­jours été très dif­ficile de tra­vailler sur le dossier sur lequel on tra­vaille. Car l’Unrwa se penche sur l’un des pro­blèmes cen­traux dans le débat poli­tique du Moyen-​​Orient, à savoir la question des réfugiés pales­ti­niens. Bien sûr, au cours des der­nières soixante années, le baro­mètre poli­tique a changé plu­sieurs fois, surtout au cours des vingt der­nières années. Il y a eu des moments plus favo­rables, où l’on s’approchait plus d’une solution poli­tique. Mal­heu­reu­sement, nous témoi­gnons aujourd’hui d’une situation de stag­nation qui ne rend pas les choses faciles dans notre travail. Je fais allusion de manière plus précise au blocus imposé à la bande de Gaza, aux vio­la­tions des droits des réfugiés en Cis­jor­danie et à Jérusalem-​​Est. Et une absence totale de l’horizon poli­tique pour le pro­blème des réfugiés.

— Comment fonc­tionne donc l’Agence dans ce contexte de blocage d’horizon poli­tique et situation d’émergence sur plu­sieurs fronts ?

— Il faut dire, tout d’abord, que l’Unrwa a été créée pour fournir cer­tains ser­vices aux réfugiés en attendant une solution poli­tique. Celui-​​ci est notre contexte de travail. Donc, un contexte poli­tique plutôt bloqué. L’Unrwa a évidemment devant elle encore, mal­heu­reu­sement, une longue période de travail. Et cela est notre priorité : la four­niture des ser­vices essen­tiels à la popu­lation pales­ti­nienne réfugiée. Ceci com­prend l’éducation, la santé, l’aide aux plus pauvres à travers dif­fé­rents moyens et, surtout, dans les situa­tions de conflit, une aide huma­ni­taire. Notre priorité est de nous assurer que ces ser­vices soient main­tenus au niveau requis par la situation et que la qualité de ces ser­vices soit adé­quate aux besoins des réfugiés.

— Comment arrivez-​​vous à assurer ces ser­vices dans le contexte du blocus israélien imposé à Gaza ?

— Il y a un pro­blème de contexte comme celui de l’impossibilité, par exemple, à Gaza, d’apporter des maté­riaux de construction pour pouvoir sou­tenir la recons­truction des maisons et des infra­struc­tures qui ont été détruites pendant les der­niers conflits de Gaza. Cela est un contexte qui a une raison poli­tique. Et donc, l’UNRWA toute seule ne peut pas résoudre ce pro­blème. Nous faisons appel à toutes les ins­tances poli­tiques, aux auto­rités israé­liennes, qui ont la res­pon­sa­bilité pre­mière en tant que force occu­pante, pour assurer le flux des maté­riaux néces­saires. Mais nous faisons également appel à tous les pays amis d’Israël pour qu’ils demandent à celui-​​ci d’honorer les enga­ge­ments qui ont été pris par le passé et de ne pas péna­liser la popu­lation civile de Gaza. Donc, notre pro­blème prin­cipal est le blocage par Israël de beaucoup de pro­duits et de plu­sieurs types de maté­riaux des­tinés à la recons­truction de la bande de Gaza. Il ne faut pas oublier une chose impor­tante. Une année après la tenue de la Confé­rence de Charm Al-​​Cheikh, dans laquelle les Etats dona­teurs avaient promis des sommes impor­tantes pour la recons­truction de Gaza, seulement une partie minime de ces mon­tants a pu être uti­lisée car la majorité de cette aide était des­tinée à la recons­truction. Or, on ne peut pas recons­truire sans maté­riaux et sans équipements.

— Comment évolue la situation huma­ni­taire dans la bande de Gaza face à la pour­suite du blocus ?

— La situation reste très dif­ficile. Elle n’est pas sim­plement une situation huma­ni­taire, comme elle est souvent décrite. Mais c’est une crise beaucoup plus vaste. C’est une crise de l’économie, des ins­ti­tu­tions, c’est une crise qui touche surtout, très pro­fon­dément, la psy­cho­logie des per­sonnes. Lorsqu’on est obligé de vivre avec un million et demi d’autres per­sonnes dans un ter­ri­toire qui mesure 40 km de long et 10 km de large et vous ne pouvez ni sortir ni rentrer, cela vous affecte non seulement écono­mi­quement, mais surtout psy­cho­lo­gi­quement. Donc, c’est une crise globale qui a des consé­quences, à notre avis, très dan­ge­reuses pour la sta­bilité de Gaza. Mais aussi pour la sta­bilité de la région toute entière. Donc, c’est beaucoup plus qu’une crise huma­ni­taire et c’est pour cela que nous devons ouvrir les pas­sages de Gaza.

— Voyez-​​vous une possible amélioration de la situation à Gaza ?

— On entend souvent parler de la pos­si­bilité qu’Israël allège la pression sur Gaza. On sou­haite que cela se passe, mais jusqu’à présent nous n’avons rien vu. Mais nous disons tou­jours à Israël que la sta­bilité de Gaza est dans leur intérêt. De plus, nous leur garan­tissons que tous les maté­riaux que nous recevons serons uti­lisés uni­quement pour la recons­truction de Gaza et rien d’autre.

— Pensez-​​vous que l’Egypte pourrait aider à atténuer le blocus de Gaza en ouvrant plus souvent le passage de Rafah, à la fron­tière commune ?

— J’ai discuté avec le ministre égyptien des Affaires étran­gères, Ahmad Aboul-​​Gheit, de ce sujet. L’Egypte a honoré ses obli­ga­tions confor­mément aux accords de 2005 sur le passage des biens et des per­sonnes à Rafah. Nous connaissons les pré­oc­cu­pa­tions sécu­ri­taires de l’Egypte et ce n’est pas à nous de les dis­cuter. Mais le seul point que j’ai soulevé avec beaucoup de clarté, c’est que toute mesure de limi­tation au passage des biens et des per­sonnes constitue un fardeau sup­plé­men­taire pour la popu­lation de Gaza. Donc, mon appel au gou­ver­nement égyptien, comme à tous les gou­ver­ne­ments, c’est de ne pas oublier la souf­france humaine dont nous sommes témoins à Gaza. Et je pense que cet appel a ren­contré la plus grande com­pré­hension de la part des auto­rités égyptiennes.

— En Cis­jor­danie, comment vous tra­vaillez ? Quelles sont les prin­ci­pales dif­fi­cultés aux­quelles vous êtes confrontés sur le terrain ?

— En Cis­jor­danie, nous avons des dif­fi­cultés qui sont moins sous la loupe des médias mais qui sont très graves. Les res­tric­tions imposées au mou­vement des Pales­ti­niens ont un impact aussi sur notre travail. Pre­miè­rement sur tous les aspects de vie des Pales­ti­niens. Si vous cultivez des tomates, par exemple, et voulez vendre ces tomates sur un marché d’une ville voisine, vous ne pouvez pas le faire. On a beaucoup de cas où les ensei­gnants ne peuvent pas aller à leur école. En Cis­jor­danie, il n’y a pas de blocus comme celui de Gaza, car il ne se fait pas autour de la Cis­jor­danie, c’est plutôt un bou­clage imposé à l’intérieur, dans le tissu même de la société. Et ceci est par­ti­cu­liè­rement grave dans cer­taines loca­lités de la Cis­jor­danie, notamment à Jérusalem-​​Est. Même pour nous, il devient très dif­ficile de trans­porter le per­sonnel qui tra­vaille à Jéru­salem entre la Cis­jor­danie et cette ville. Et pour les gens qui ont une carte d’identité de la Cis­jor­danie et pas de Jéru­salem, les dif­fi­cultés sont encore plus impor­tantes. Nous par­venons tout de même à servir la popu­lation, dans les écoles, les hôpitaux … Il faut quand même dire qu’il y a des zones, des poches en Cis­jor­danie, où la situation s’est légè­rement amé­liorée. Ce sont des endroits où la sécurité s’est un peu amé­liorée et il y a eu quelques allé­ge­ments dans les clô­tures et les obs­tacles imposés par l’occupation.

— Cette légère amé­lio­ration est-​​elle due aux efforts du gou­ver­nement pales­tinien pour construire les ins­ti­tu­tions d’un futur Etat palestinien ?

— Bien sûr et surtout avec la pré­oc­cu­pation de recons­truire des ins­ti­tu­tions de sécurité. Mais cela n’est pas uni­forme et ne s’applique pas à toute la Cis­jor­danie. Puisque les clô­tures restent et imposent un fardeau immense sur la popu­lation pales­ti­nienne. Ces clô­tures, qui sont lar­gement établies pour pro­téger les colonies (israé­liennes), font que les plus défa­vo­risés le deviennent encore plus. Pour cette raison, beaucoup de réfugiés pales­ti­niens deviennent encore plus pauvres et vulnérables.

— Vous avez aussi une situation extrê­mement grave dans les camps des réfugiés pales­ti­niens au Liban, où 420 000 per­sonnes vivent dans des condi­tions inhumaines …

— Cer­tai­nement, la situation au Liban pour les réfugiés est très dif­ficile. Mais il faut dire que les raisons de cette situation sont com­plè­tement dif­fé­rentes. Elles sont pro­duites par la fra­gilité de l’équilibre poli­tique au Liban et mal­heu­reu­sement, les réfugiés pales­ti­niens sont un élément dans cet équi­libre interne du Liban et donc souffrent des consé­quences de cette situation.

— Mais une situation huma­ni­taire accep­table dans les camps des réfugiés pales­ti­niens du Liban ne devrait pas affecter l’équilibre poli­tique interne de ce pays …

— Ceci est tout à fait vrai. Et les der­niers gou­ver­ne­ments libanais ont tous compris cette question très bien. Ceci s’est passé avec le dernier gou­vernent, celui de Fouad Siniora, et le présent, celui de Saad Al-​​Hariri. Ils ont très bien compris qu’il ne faut pas péna­liser les réfugiés et donc, ils ont accepté tout d’abord en 2006/​2007 d’entamer toute une série de projets pour l’amélioration des condi­tions phy­siques des camps. Il est vrai que jusqu’à la moitié de cette décennie, on ne pouvait rien faire. Il était tabou au Liban même de parler de ce sujet. Donc, les condi­tions dans les camps se sont dété­riorées de manière effroyable. Mais depuis deux ou trois ans, nous pouvons faire des inter­ven­tions qui sont très utiles et nous les faisons. L’autre pro­blème au Liban, c’est l’accès au marché du travail. Parce que les réfugiés pales­ti­niens au Liban ont des droits très très limités. Je viens de rentrer du Liban où j’ai ren­contré le premier ministre qui s’est montré très ouvert et a accepté de dis­cuter des détails de cette question.