Le blocus de Gaza est infranchissable, même pour Harry Potter

Rien n’égale ce que l’on ressent lorsqu’on tient un véritable livre dans ses mains et qu’on en tourne les pages du bout des doigts. C’est une sensation qui manque désespérément aux lecteurs gazaouis

Mohammed Omer, Middle East Eye, vendredi 1er janvier 2016

Abdoullah Hamdan, 16 ans, connaît bien le nom de Harry Potter. Il sait tout du célèbre sorcier de romans. Il n’a pas échappé au buzz médiatique qui entoure ce personnage depuis maintenant plus de dix ans. Mais il n’a jamais pu obtenir un exemplaire d’un de ces livres, ni même voir au cinéma la série de films de renommée mondiale comme l’ont fait les fans des autres pays.

C’est exclusivement sur les réseaux sociaux qu’il peut obtenir des informations sur ce phénomène commercial mondial, en lisant des témoignages en provenance d’autres pays, qui, contrairement à Gaza, ne sont pas sous le joug du blocus. Abdoullah Hamdan regrette de n’avoir pu partager pleinement l’enthousiasme général suscité par le phénomène Harry Potter.

Aujourd’hui encore, il aimerait juste avoir la possibilité de s’évader loin de la dure réalité des tensions qui l’encerclent, et s’échapper vers le monde de la magie et de l’imaginaire en se plongeant dans le monde de Poudlard, comme ont déjà pu le faire des millions d’autres adolescents.

« J’ai des amis Facebook dans le monde entier. J’ai la possibilité de communiquer avec eux, mais pourtant je ne parviens pas à mettre la main sur un simple livre pour enfants », dit-il.

Les capacités intellectuelles, le niveau d’éducation et le degré d’alphabétisation de ce garçon sont plus élevés que la moyenne, mais il se sent étouffé en termes de mobilité sociale et d’interaction, ce qui est très frustrant et lui donne le sentiment d’être « trop éloigné du reste du monde ».

Il sait qu’il jouirait d’une bien meilleure qualité de vie et d’une plus grande capacité de décision s’il vivait seulement à quelques mètres, de l’autre côté des clôtures de séparation qui entourent Gaza – dans la ville voisine de Sdérot en Israël par exemple, ou en Égypte, à El-Arich – là où les nouvelles du monde entier circulent librement et où rien n’empêche les gens de communiquer avec le monde extérieur.

« Un jour, mon cousin m’a commandé un livre en provenance d’Italie, et, d’après le suivi sur Internet, il était arrivé à bon port, mais malheureusement, je ne l’ai jamais reçu. J’étais tellement déçu », raconte-t-il.

Cela fait longtemps que les services postaux subissent des dysfonctionnements dans les deux sens, et Abdoullah Hamdan a déjà l’expérience des courriers égarés. Il a conscience que beaucoup de ses amis n’ont pas accès à une bibliothèque décente et qu’il ne leur reste qu’à chercher certains textes sur Internet – à condition que l’électricité fonctionne et qu’il n’y ait pas de coupures de courant prolongées dans le but d’isoler Gaza du reste du monde.

« Je rêve d’avoir une liseuse Kindle, de pouvoir la connecter et d’y stocker mes livres préférés, et de pouvoir explorer le monde. Ceux qui ne lisent pas passent à côté de tellement de connaissances, d’occasions de s’améliorer, de laisser leur esprit vagabonder tranquillement, de réfléchir et de ressentir une paix intérieure », affirme-t-il.

Il sait que lorsque l’électricité est en marche, il peut avoir accès à des textes en ligne, mais rien n’égale ce que l’on ressent lorsque l’on tient un véritable livre dans ses mains et qu’on en tourne les pages du bout des doigts pour avancer jusqu’au chapitre suivant.

« Ce qu’on veut, [c’est] sentir le livre entre nos mains et se laisser glisser dans l’histoire ».

Quand Abdoullah Hamdan se rend à la bibliothèque municipale de Gaza, il éprouve de la déception à la vue du stock limité de vieux livres qui ne se renouvelle jamais. « Il n’y a rien qui change, ça donne l’impression que le flux de connaissances est bloqué. Je sais qu’ailleurs ce n’est pas comme ça, mais dans cette bibliothèque, et plus généralement dans la ville bloquée de Gaza, cette sensation est vraiment plus présente », regrette-t-il.

Depuis 2006, le blocus contraint Gaza à survivre essentiellement sur sa réserve de livres, en attendant de nouveaux ravitaillements, qui se font rares. Pour beaucoup, il semble inconcevable que le blocus imposé par Israël sur Gaza inclue aussi les livres, mais ce n’est là qu’une des multiples facettes de ce siège inhumain. L’ONU affirme, sans parler seulement de la question des livres, que Gaza sera inhabitable à l’horizon de 2020 ; en entendant cela, s’attarder ainsi sur la question des livres peut sembler quelque peu futile.

L’introduction de livres à Gaza est souvent autorisée quand il s’agit d’ouvrages destinés aux écoles gouvernementales ou gérées par les Nations unies, mais tous les autres livres sont exclus. En 2009, l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) a réussi à convaincre Israël d’autoriser au moins l’introduction de quelques livres et de matériel scolaire à Gaza.

Rupture des stocks

Un important négociateur palestinien a écrit un livre intitulé Life is Negotiations (La vie, c’est la négociation), mais Hassan Abou Attaya, directeur de la bibliothèque municipale de Gaza, préfère dire que « la vie, c’est les livres ». Il s’évertue à maintenir à disposition une offre comprenant les derniers livres sortis sur le marché.

« Si nous ne connaissons rien de notre passé, nous ne comprendrons jamais notre présent », explique-t-il en éloge aux livres qu’il a réussi à rassembler avant le début du blocus et au cours de ses rares voyages possibles. Sa bibliothèque a ouvert en 1999 et dispose de 22 000 ouvrages. Parmi eux, 4 000 proviennent de dons de pays arabes du nord de l’Afrique. Ces livres ont offert un regain de vigueur au stock des bibliothèques de Gaza.

Il ne parvient souvent pas à satisfaire les demandes des lecteurs, qui recherchent des livres aux sujets très variés. « On me demande souvent des livres sur le développement humain, les sciences, le sport, ainsi que des romans de fiction, des livres d’histoire ou de géographie, mais je ne parviens pas à faire passer les livres jusqu’ici », déplore-t-il.

À ce sujet, le principal obstacle est le manque de financement, car les frais de livraison élevés lui rendent presque impossible l’achat de nouveaux livres.

« Il est difficile de faire venir des livres à Gaza, mais ce n’est pas impossible quand on a suffisamment d’argent », ajoute-t-il, tout en prenant l’appel téléphonique d’un usager qui demande un nouveau livre.

Il reconnaît que grâce à ses liens avec des institutions internationales comme le Centre culturel français, le Consulat britannique, entre autres, il peut demander à faire parvenir des livres à Gaza, mais l’argent reste l’obstacle principal.

« Tout cela signifie qu’il n’est pas possible pour un citoyen ordinaire de commander un livre en toute liberté », ajoute-t-il.

Tandis qu’il nous parle et que la fin de la journée approche, un étudiant non-voyant arrive à la bibliothèque pour demander un livre en particulier, une biographie du chanteur égyptien Mohammed Abdel Wahab, qui a vécu au XXe siècle.

Après quelques recherches, Hassan Abou Attaya est troublé et déçu de devoir annoncer à cet étudiant qu’il ne l’a pas en stock. Il passe un coup de fil aux autres bibliothèques de Gaza et de Cisjordanie, mais il sait qu’il est pratiquement impossible d’obtenir le prêt de ce livre.

Il s’empare alors de son téléphone et compose le numéro de la bibliothèque de Jénine, au nord de la Cisjordanie, et annonce : « J’ai un service à vous demander ». Il explique la situation, et les deux interlocuteurs se mettent d’accord pour que vingt pages du livre en question soient numérisées puis transmises par e-mail.

À Gaza, photocopier les livres est devenu une tactique courante chez les professeurs et dans les écoles. On parvient à introduire un exemplaire du livre sur place, et, au bout de quelques mois, les copies successives lui permettent d’être intégré à la liste des lectures recommandées aux étudiants à l’université.

Selon les estimations des autorités, environ cinq millions d’ouvrages scolaires font l’objet d’une demande chaque année, un chiffre bien éloigné du nombre de livres qui arrivent effectivement jusqu’à Gaza.

Lorsqu’Hassan Abou Attaya a la chance exceptionnelle de sortir de Gaza, ce n’est pas de vêtements qu’il remplit sa valise, mais d’autant de livres qu’il peut en porter.

« Les livres sont lourds, mais ça vaut la peine de les porter », remarque-t-il en expliquant comment il a pu ramener des livres de ses rares voyages au Liban, aux États-Unis, aux Émirats arabes unis, en Suède et à Chypre.

« Cela ne me dérange pas de ramener des livres, et sur un large éventail de sujets : même les ouvrages sur les idéologies franc-maçonne ou sioniste sont les bienvenus », ajoute-t-il.

Sortis des décombres

Yousri Alghoul, écrivain palestinien auteur notamment de romans, raconte qu’au fil des années, il a régulièrement été témoin des efforts désespérés des Palestiniens pour conserver et sauver leurs réserves de livres existantes, les gens tentant souvent de récupérer de précieux volumes dans les décombres des maisons bombardées. Les livres représentent la liberté de lire, d’apprendre et de faire des choix éclairés.

« Pour moi, il est plus important de sauver des livres que des vêtements ou des meubles. »

Mais cela ne change rien à la réalité des librairies de Gaza, qui souffrent toutes de pénuries en livres et d’un manque de soutien financier depuis de nombreuses années. Chayma Badran, 19 ans, parcourt la bibliothèque de l’université al-Azhar, où, en tant qu’étudiante, elle a la possibilité d’emprunter les livres de son choix, ou tout du moins ceux qui sont présents dans la réserve.

Un manteau d’hiver sur les épaules, elle déambule entre les rayonnages à moitié vides, feuilletant les nombreux livres qui ne sont plus d’actualité depuis longtemps déjà. Elle ne parvient pas à trouver les publications récentes dont elle a besoin pour ses études.

« Je peux presque entendre les tristes étagères vides s’excuser pour leur manque de contenu – notamment dans le domaine des romans internationaux, des livres culturels modernes, et de tout ce qui peut élargir l’esprit et nourrir la pensée », explique-t-elle à MEE.

« Je rêve de toucher un roman encore intact, que personne n’a jamais lu et qui vient de sortir », confie son amie Maya en explorant la bibliothèque. Les années passant, elle a cherché de nombreux ouvrages ; cependant, « comme la plupart des jeunes de Gaza, on entend parler des livres les plus récents et on tente de s’impliquer dans les tendances actuelles du reste du monde, mais, dans notre réalité, tout cela reste inaccessible », ajoute-t-elle.

Elle rêve de lire la collection des romans de poche égyptiens de Nabil Farouk. « J’aimerais bien, et même je rêve de lire Man of the Impossible et The War of the Spies. »

De l’autre côté du complexe universitaire de Gaza se trouve l’ancienne plus grande librairie de la ville, la librairie al-Yajzi, qui a dû se résoudre à mettre un frein à ses nouvelles ventes lorsqu’il est devenu difficile de renouveler les stocks. « Nous avons été gravement touchés par le blocus. Nos rayons ne contiennent presque aucun titre neuf, aucune édition récente », explique le propriétaire, Hatem al-Yajzi.

Pour lui, il est devenu habituel de répondre aux lecteurs : « Désolé, nous ne l’avons pas en magasin. »

Autrefois, cette librairie participait à différentes manifestations, et notamment au célèbre Salon du livre du Caire, mais ce n’est plus envisageable étant donné la fermeture du poste-frontière de Rafah.

En 2012, Gaza a pu organiser son premier salon du livre depuis cinq ans, avec la participation de 37 écrivains.

« La fermeture des frontières a un effet désastreux sur la vie des intellectuels et des étudiants de Gaza », a ajouté Hatem al-Yajzi. Il sait que pour beaucoup d’habitants de la ville, les livres représentent le seul moyen de s’évader d’une cruelle réalité, d’évacuer des frustrations humaines, ou encore de respirer et de se détendre paisiblement, ne serait-ce que pour quelques instants.

« Je suis vraiment envieuse de tous les jeunes de mon âge qui ont accès à des étagères remplies de livres. J’ai 19 ans et je n’ai encore jamais été à un salon du livre, et tout ce que je vois ici, ce sont ces rayons vides », soupire Maya.

Maya comprend aussi que le radicalisme se nourrit de l’ignorance, du manque de connaissances et de l’accès restreint à de nouvelles options, parmi lesquelles le choix et le désir de lire plus.

« Lire soigne nos âmes et nous relie aux esprits du monde entier qui se trouvent de l’autre côté des portails infranchissables de Rafah », explique-t-elle, avant que ses amis ne lui fassent signe de rentrer en classe.

« Lire, c’est notre droit ; alors qu’on nous laisse libre accès à nos livres », ajoute-t-elle en retournant à ses cours.

Traduction de l’anglais (original) par Mathieu Vigouroux.