Le baiser de la mort

Uri Avnery, samedi 13 janvier 2007

Depuis que Judas Isca­riote a embrassé Jésus, Jéru­salem n’a pas vu un tel baiser. Après avoir été boy­cotté par Ariel Sharon et Ehoud Olmert pendant des années, Mahmoud Abbas (Abou Mazen) a été invité dans la rési­dence offi­cielle du Premier ministre d’Israël il y a deux semaines. Là, devant les caméras, Olmert le prit dans ses bras et l’embrassa chau­dement sur les deux joues. Abbas sembla stu­péfié, et resta figé.

Quoi qu’il en soit, la scène a rappelé un autre épisode de contact phy­sique ayant un sens poli­tique : l’embrassade qui s’est pro­duite à la ren­contre de Camp David, quand le Premier ministre Ehoud Barak a fer­mement poussé Yasser Arafat dans la salle où Bill Clinton attendait debout.

Dans les deux cas, il s’agissait d’un geste destiné à res­sembler à une marque de respect pour le diri­geant pales­tinien, mais c’était en réalité un acte de vio­lence qui - appa­remment - attestait l’ignorance des cou­tumes de l’autre peuple et de sa situation délicate. En fait, l’objectif de ce geste était tout autre.

SELON le Nouveau Tes­tament, Judas Isca­riote a embrassé Jésus afin de le désigner à ceux qui étaient venus l’arrêter.

En apparence, un acte d’amour et d’amitié. En fait, une condamnation à mort.

Dans le cas présent, Olmert cher­chait à faire une faveur à Abbas. Il lui a montré du respect, lui a pré­senté son épouse et l’a gra­tifié du titre de « Mon­sieur le Président ».

Il ne fau­drait pas sous-​​estimer cela. A Oslo, ce titre de Pré­sident a donné lieu à des batailles homé­riques. Les Pales­ti­niens insis­taient pour que le chef de la future Autorité pales­ti­nienne soit appelé « Pré­sident ». Les Israé­liens refu­sèrent immé­dia­tement parce que ce titre pouvait évoquer quelque chose comme un Etat. A la fin, on s’est mis d’accord sur le fait que la version anglaise uti­li­serait le titre arabe de « Rais » puisque cette langue emploie le même mot pour Pré­sident et Chairman (ce dernier terme étant utilisé en anglais pour un pré­sident de comité ou de conseil d’administration - ndt). Abbas, qui a signé le document pour la partie pales­ti­nienne, ne pré­voyait pro­ba­blement pas que lui-​​même serait le premier à qui un Premier ministre israélien s’adresserait en l’appelant « Président ».

Mais trêve de futi­lités. Le plus important est le résultat de cet événement. Après le baiser imposé, Abbas avait besoin d’un geste israélien important pour jus­tifier la ren­contre aux yeux de son peuple. Et d’ailleurs, pourquoi Olmert ne ferait-​​il pas quelque chose de reten­tissant ? Par exemple, libérer immé­dia­tement un millier de pri­son­niers, lever les cen­taines de bar­rages de Cis­jor­danie, ouvrir le passage entre la Cis­jor­danie et la bande de Gaza ?

Aucun geste de cette sorte n’a été fait. Olmert n’a pas libéré un seul pri­sonnier - aucune femme, aucun enfant, aucun vieillard, aucun malade. Il a bien sûr annoncé (pour la énième fois) que les bar­rages seraient « allégés », mais les Pales­ti­niens disent qu’ils n’ont constaté aucun chan­gement. Peut-​​être, ici et là, la queue inter­mi­nable à cer­tains bar­rages s’est-elle un peu rac­courcie. Olmert a aussi rendu un cin­quième des taxes pales­ti­niennes retenues (ou plutôt détournées) par le gou­ver­nement israélien.

Pour les Pales­ti­niens, cela res­sembla à un nouvel échec humi­liant pour leur Pré­sident : il était allé à Canossa et avait reçu des pro­messes insi­gni­fiantes qui n’ont pas été tenues.

POURQUOI Olmert a-​​il fait tout ce cinéma ?

L’explication naïve est poli­tique. Le Pré­sident Bush voulait que quelque chose bouge dans le conflit israélo-​​palestinien qui puisse res­sembler à un succès amé­ricain. Condo­leezza Rice a transmis l’ordre à Olmert. Olmert a été d’accord pour enfin ren­contrer Abbas. Il y eut une réunion. Un baiser fut donné. Des pro­messes furent faites et immé­dia­tement oubliées. Les Amé­ri­cains, comme on le sait, ont la mémoire courte. Même plus courte (si cela est pos­sible) que la nôtre.

Mais il y a aussi une expli­cation plus cynique. Si on humilie Abbas, on ren­force le Hamas. Le soutien pales­tinien à Abbas dépend d’un seul facteur : sa capacité d’obtenir des Etats-​​Unis et d’Israël des choses que le Hamas ne peut pas obtenir. Les Amé­ri­cains et les Israé­liens aiment Abbas, donc - c’est ce qui se dit - ils lui don­neront tout ce qu’il faut : la libé­ration massive de pri­son­niers, la fin des assas­sinats ciblés, l’enlèvement des mons­trueux bar­rages, l’ouverture du passage entre la Cis­jor­danie et Gaza, le démarrage de négo­cia­tions sérieuses pour la paix. Mais si Abbas ne peut rien apporter de tout cela, que restera-​​t-​​il sinon les méthodes du Hamas ?

L’affaire des pri­son­niers est un bon exemple. Rien ne pré­occupe plus les Pales­ti­niens : presque chaque foyer pales­tinien a des gens en prison. Chaque famille est touchée : un père, un frère, un fils, quel­quefois une fille. Chaque nuit, l’armée israé­lienne « arrête » environ une dizaine de per­sonnes sup­plé­men­taires. Comment les faire libérer ?

Le Hamas a une recette éprouvée : cap­turer des Israé­liens (dans les médias israé­liens et inter­na­tionaux, les Israé­liens sont « kid­nappés » alors que les Pales­ti­niens sont « arrêtés »). Pour le retour du soldat israélien Gilad Shalit, Olmert libérera de nom­breux pri­son­niers. Les Israé­liens, d’après l’expérience pales­ti­nienne, ne com­prennent que le langage de la force.

Des conseillers d’Olmert ont eu une brillante idée : donner à Abbas des cen­taines de pri­son­niers en cadeau, sans rien demander en échange. Cela ren­for­cerait la position du Pré­sident pales­tinien et prou­verait aux Pales­ti­niens qu’ils peuvent obtenir de nous davantage par cette voie que par la vio­lence. Et por­terait un coup au gou­ver­nement Hamas, dont la chute est le but premier des gou­ver­ne­ments tant d’Israël que des Etats-​​Unis.

Hors de question, s’est exclamé un autre groupe de conseillers en com­mu­ni­cation d’Olmert. Comment vont réagir les médias israé­liens si des pri­son­niers sont libérés avant le retour de Shalit ?

L’ennui, c’est que Shalit est détenu par le Hamas et ses alliés, et non par Abbas. S’il est interdit de libérer des pri­son­niers avant le retour de Shalit, alors toutes les cartes sont dans les mains du Hamas. Dans ce cas, peut-​​être vaudrait-​​il mieux parler avec le Hamas ? Impensable !

Résultat : pas de ren­for­cement d’Abbas, pas de dia­logue avec le Hamas, rien du tout.

C’EST UNE vieille tra­dition israé­lienne : quand il y a une alter­native, nous choi­sissons une troi­sième voie : ne rien faire.

Pour moi, l’exemple clas­sique est l’affaire de Jéricho. Au milieu des années 70, le roi Hussein a fait une offre à Henry Kis­singer : Israël se reti­rerait de Jéricho et ren­drait la ville au roi. L’armée jor­da­nienne y his­serait le drapeau jor­danien, annonçant sym­bo­li­quement que la Jor­danie est la pré­sence arabe déter­mi­nante en Cisjordanie.

L’idée plut à Kis­singer et celui-​​ci appela Yigal Allon, le ministre israélien des Affaires étran­gères. Allon informa le Premier ministre, Yitzhak Rabin. Le sommet de la direction poli­tique - Rabin, Allon, le ministre de la Défense Shimon Pérès - étaient déjà des par­tisans enthou­siastes de « l’option jor­da­nienne », comme l’étaient leurs pré­dé­ces­seurs, Golda Meir, Moshe Dayan et Abba Eban. Mes amis et moi qui, au contraire, prô­nions « l’option pales­ti­nienne », étions une minorité marginale.

Mais Rabin rejeta caté­go­ri­quement cette offre. Golda avait publi­quement promis d’organiser un réfé­rendum ou des élec­tions avant de rendre ne serait-​​ce qu’un seul mètre carré de ter­ri­toire occupé. « Je ne vais quand même pas orga­niser une élection à cause de Jéricho ! », a déclaré Rabin.

Pas d’option jordanienne. Pas d’option palestinienne. Rien de rien.

MAINTENANT, c’est la même chose pour la Syrie.

De nouveau il y a deux choix. Le premier : entamer des négo­cia­tions avec Bashar al-​​Assad, qui fait publi­quement des ouver­tures. Cela signifie être prêt à rendre les hau­teurs du Golan et à per­mettre aux 60.000 réfugiés syriens de rentrer chez eux. En échange, la Syrie sunnite pourrait très bien se détacher de l’Iran et du Hez­bollah et rejoindre le front des Etats sun­nites. Comme la Syrie est à la fois sunnite et natio­na­liste laïque, cela peut avoir aussi un effet positif sur les Palestiniens.

Olmert a exigé qu’Assad se sépare de l’Iran et cesse son aide au Hez­bollah avant toute négo­ciation. C’est une demande ridicule, mani­fes­tement des­tinée à servir d’alibi au refus du démarrage des pour­parlers. Après tout, Assad utilise le Hez­bollah pour faire pression sur Israël afin qu’il rende le Golan. Son alliance avec l’Iran a le même objectif. Comment peut-​​il aban­donner à l’avance les quelques cartes qu’il détient et espérer encore arriver à quelque chose dans les négociations ?

La pro­po­sition opposée sug­gérée par cer­tains offi­ciers supé­rieurs est d’envahir la Syrie et d’y faire la même chose que les Amé­ri­cains en Irak. Cela créerait l’anarchie dans tout le monde arabe, situation qui serait favo­rable à Israël. Cela amé­lio­rerait également l’image, ternie au Liban, de l’armée israé­lienne et res­tau­rerait le « pouvoir de dis­suasion » de celle-​​ci.

Alors, que va faire Olmert ? Rendre le Golan ? Grands dieux non ! A-​​t-​​il besoin de se créer des dif­fi­cultés avec les 16.000 colons véhé­ments qui s’y trouvent ? Sinon quoi, va-​​t-​​il com­mencer une guerre avec la Syrie ? Non ! N’a-t-il pas eu déjà assez de revers mili­taires ? Donc il se tournera vers la troi­sième solution : ne rien faire.

Bashar al-​​Assad a au moins une conso­lation : il ne court pas le risque d’être embrassé par Olmert.