« Le Sel de la mer »

Alain Gresh, dimanche 25 mai 2008

Le film pales­tinien Le Sel de la mer, de la réa­li­sa­trice Anne­marie Jacir, est pré­senté à Cannes dans la sélection « Un certain regard ». C’est un film magni­fique, qui devrait sortir en France en septembre.

On trouvera un entretien avec l’acteur Saleh Bakri, sous le titre « Saleh Bakri, acteur dans “Le Sel de la Mer”, d’Annemarie Jacir », sur le site Telerama​.fr, et un autre avec l’actrice Suheir Hamad sur Lemonde​.fr, « “Ces gens qu’on voit passer le mur, ils sont tou­jours là-​​bas” ».

J’ai pu réa­liser un entretien avec la réa­li­sa­trice il y a quelques semaines. Rap­pelons qu’Israël lui a refusé le droit de retourner à Ramallah.

Ma pre­mière question concerne les condi­tions de tournage en Palestine. Nous voyons dans le film des postes de contrôle, le mur, les bar­belés ; comment avez-​​vous pu travailler ?

Anne­marie Jacir : C’est extrê­mement dif­ficile. Le film est un road movie qui se déroule en Cis­jor­danie, mais aussi dans la Palestine his­to­rique (Israël) ; or il est dif­ficile de se déplacer. L’équipe était com­posée d’Européens et de Pales­ti­niens. Mais l’acteur prin­cipal pales­tinien, Saleh Bakri, n’avait pas le droit d’aller à Ramallah, car il a la natio­nalité israé­lienne, et l’équipe cis­jor­da­nienne n’avait pas le droit de quitter Ramallah. Salah Bakri a dû ainsi se fau­filer pour arriver à Ramallah, et quand l’armée israé­lienne faisait une des­cente, il devait se cacher.

Saleh était donc en situation irrégulière…

Il l’est pendant la pre­mière partie du film qui se passe en Cis­jor­danie. Pendant la seconde partie, qui se passe dans la Palestine his­to­rique, il est en situation régu­lière, mais notre équipe cis­jor­da­nienne n’a pas été auto­risée à nous suivre… Cer­tains sont venus quand même, surtout des femmes — pour elles c’est un peu plus facile.

Les deux per­son­nages prin­cipaux semblent ne rien avoir en commun. L’un est né en Palestine et n’en est jamais parti, l’autre a grandi à Brooklyn. L’un rêve de quitter la Palestine et l’autre d’y venir…

Soraya et Emad ont grandi dans des envi­ron­ne­ments et des contextes abso­lument dif­fé­rents. Toute sa vie, elle a rêvé, comme une réfugiée pales­ti­nienne, de la Palestine. Et lui, qui toute sa vie a connu l’occupation et la réalité de la Palestine, il veut en partir… Ils se retrouvent parce que, en Palestine, ils sont tous deux mar­gi­na­lisés. Ce sont des réfugiés, à l’intérieur et à l’extérieur. Ils sont mar­gi­na­lisés non seulement d’un point de vue inter­na­tional, mais dans le contexte pales­tinien : on les a mis de côté. En tant que com­mu­nauté, en tant que réfugiés, leurs pro­blèmes ont été oubliés.

Durant les dix pre­mières minutes du film, on voit Soraya arriver en Palestine avec un pas­seport amé­ricain, et elle subit, au contrôle, une forme de vio­lence que l’on ressent très for­tement. Là aussi, il y a peut-​​être un point commun avec Emad…

A l’aéroport, elle s’attend à être traitée comme tout le monde, mais découvre qu’une fois avérées ses ori­gines pales­ti­niennes, elle se retrouve dans une position dif­fé­rente de celle des autres. De nom­breux Pales­ti­niens et moi-​​même avons découvert aux fron­tières que nous étions palestiniens.

Dans le film, il y a ces deux per­son­nages, il y a la Cis­jor­danie – on ne voit pas Gaza, bien entendu –, et on voit Israël. Et c’est tout à fait différent…

Oui. Il s’agit d’un petit pays, d’un petit endroit. Vous pouvez vraiment, de Ramallah, voir la mer, voir Tel-​​Aviv…

Mais Emad n’a jamais pu aller à la mer…

Je connais des gens de Ramallah qui jamais de leur vie n’ont eu l’autorisation d’aller à Jéru­salem, qui se trouve pourtant à un quart d’heure en voiture. Deux Palestine, deux espaces dif­fé­rents… Ma famille est de Cis­jor­danie, toute mon expé­rience venait de là-​​bas, et c’est seulement, je dirais, lors de ces dix der­nières années que j’ai com­mencé à découvrir le reste de la Palestine his­to­rique, ce qui est aujourd’hui Israël. Tout à coup, tout s’ouvre, la pression dis­paraît. A la minute où vous quittez Ramallah, le monde entier s’ouvre. C’est ce sen­timent que j’ai essayé de saisir.

Dans les années 1990, il y avait de l’espoir, l’Autorité pales­ti­nienne… Désormais nous vivons une période beaucoup plus sombre.

Soraya est encore pleine d’espoir quand elle arrive à Ramallah, quand elle voit le policier, quand elle voit le drapeau pales­tinien sur la place… Parce que c’est la pre­mière fois qu’elle est ici. Je me sou­viens, dans les années 1990, la pre­mière fois que j’ai vu un homme des­cendant la rue avec son fils qui portait un drapeau pales­tinien… C’était tel­lement beau, parce qu’auparavant ce drapeau était tota­lement interdit. Aujourd’hui, tout cela s’est envolé. Mais Soraya a cet espoir au début. Puis elle essaie de récu­pérer de l’argent que son grand-​​père a laissé dans une banque en 1948, et on lui le refuse.

Elle décide alors de le voler. Et vous écrivez que ce que Soraya et Emad ont en commun, c’est qu’ils sont des criminels.

Ils sont déjà cri­mi­na­lisés. C’est illégal pour un Pales­tinien d’aller à Jéru­salem, illégal de construire une maison, illégal de faire tant de choses… Des choses élémen­taires. Alors, eux, lorsqu’ils prennent les choses en main, choi­sissent de devenir des cri­minels. Y compris en allant illé­ga­lement en Israël. La seconde partie du film s’y déroule. D’un côté ils y sont clan­destins, parce qu’ils sont dans l’illégalité, mais on sent que c’est un autre pays. Ils sont « libres ».

Beaucoup de gens me deman­daient : « Je ne com­prends pas : où est-​​ce qu’on est ? Où est-​​ce qu’ils sont dans le film ? » Et d’une cer­taine manière, c’est tout l’intérêt. Ces fron­tière sont si arbi­traires, et ces postes de contrôles, où sont-​​ils ? Il y en a 600 en Cis­jor­danie, et ils ne séparent pas les Israé­liens des Pales­ti­niens, ils séparent les Pales­ti­niens des Pales­ti­niens. Le mur sépare des Pales­ti­niens de Pales­ti­niens. Alors oui, une fois en Israël, il n’y a plus de postes de contrôle, il n’y a plus de murs, et ils sont libres… Mais seulement tant qu’ils demeurent invisibles.

Soraya retourne voir la maison de Jaffa que son grand-​​père a quittée en 1948. Et Emad retourne dans son village d’origine, Dawayma, dont il ne reste que des ruines.

Le village d’Emad, Dawayma, n’existe plus ; celui que nous avons filmé s’appelle Souba, il était seulement par­tiel­lement démoli. Il y a plus de cinq cents vil­lages qui ont été com­plè­tement rasés en 1948-​​1950. Petit à petit, je décou­vrais les restes du village. Je crois que j’en ai retrouvé une cin­quan­taine, et nous avons décidé de filmer à Suba. Mais le choc pour moi est en relation avec un docu­men­taire que j’avais tourné dans des camps de réfugiés au Liban. Beaucoup des réfugiés étaient d’un village du nom de Safouri. Ils en par­laient, de l’importance de la terre, alors qu’ils vivaient depuis trois-​​quatre géné­ra­tions dans ce camp, juste du béton et des murs. Par hasard, alors que je conduisais, j’ai vu un panneau en anglais avec écrit : « Zapuri », et un ami m’a dit : « Ah, ça, c’est l’ancien village de Safouri. » J’ai dit : « Mais je viens juste de ren­contrer plein de gens qui viennent de là ! On y va. » Et c’était… C’était vraiment cho­quant de découvrir toute cette terre, et tout ce vide, un village vide, et ces gens qui en sont si proches, à deux heures, une heure et demie en voiture, et c’est impos­sible pour eux d’y aller.

A la fin du film, une simple phrase évoque ce qui s’est passé à Dawayma en 1948.

Je n’ai pas jugé néces­saire de parler de manière précise du mas­sacre de Dawayma. C’est de là que vient Emad, et il porte ce poids avec lui. La pre­mière fois que Soraya et lui se ren­contrent, il dit qu’il est de Dawayma, et elle com­prend. Ils n’en parlent pas, mais elle sait ce que cela veut dire. Et une fois qu’ils sont dans le village, le seul « signe » peut-​​être de ce mas­sacre, c’est lorsqu’ils décident d’élever ce mémorial. C’est un moment intime entre eux et je voulais qu’il demeure très per­sonnel. Mais c’est vrai que Dawayma est l’un des plus grands mas­sacres, mais aussi un des plus méconnus de 1948.

Pour en revenir à Soraya : en un sens, elle n’a rien à faire en Palestine, si ce n’est un travail de mémoire. Avant même d’être un pro­blème poli­tique, le pro­blème des réfugiés est un pro­blème humain : ces gens ont un rapport très fort à la terre, et surtout avec le fait qu’on n’a jamais reconnu les mas­sacres, le net­toyage eth­nique, etc.

C’est tout à fait le cas pour Soraya. Elle est si amé­ri­ca­nisée, elle n’a jamais vécu la réalité de la vie en Palestine. Mais elle a vécu la réalité de la majorité des Pales­ti­niens, qui demeurent en dehors de la Palestine. Les Pales­ti­niens sont partout dans le monde. Et puis, il y a ce manque de recon­nais­sance de ce qui leur a été fait.… Pour quelqu’un qui n’a pas été dépossédé, qui n’a pas perdu sa maison ou qui en possède une, c’est très dur de comprendre.

Dans un de vos textes, vous dites que dans ce contexte poli­tique, où per­sonne ne voit de solution, le cinéma peut jouer un rôle ou dire quelque chose.

Le cinéma peut beaucoup en Palestine. De plein de manières. Il y a tant d’histoires, tant de choses… Nous avons été réduits à l’invisibilité toutes nos vies, peu de gens le savent, tant de choses ont été inter­dites, nos livres, nos voix ont été tues, dans les années 1970, 1980, nos écri­vains, tous nos artistes ont été assas­sinés… Alors il y a ce silence imposé qui a duré et qui dure encore, et le cinéma est juste un moyen dif­férent de s’exprimer. Chaque film pales­tinien qui se tourne est un miracle selon moi.

Mais vous écrivez des poèmes également…

Oui, j’ai com­mencé comme écri­vaine et puis j’ai réalisé que la mise en scène m’intéressait. Je suis aussi très influencée dans mon travail par les écri­vains et la poésie arabes. Je pense que dans « Le Sel de la mer », il y a du Darwich (NDT : Mahmoud Darwich, célèbre poète pales­tinien), il y a beaucoup d’inspiration venue de nos poètes.

La poésie joue un rôle, non seulement en Palestine mais dans le monde arabe…

Dans le monde arabe, pour un homme, dire qu’on est poète, c’est… Vous êtes poète, c’est estimé, c’est une chose dont on peut être fier. En Amé­rique, un homme qui dit : « Je suis poète », on pense qu’il a un pro­blème. C’est ainsi que la société le voit. Alors c’est vrai, il y a une grande dif­fé­rence d’appréciation de ce point de vue…

Pour vous, devenir réa­li­sa­trice, passer de la poésie au cinéma, c’était facile ? Etait-​​ce une décision, était-​​ce… ?

Au lycée, j’ai fait du théâtre, et puis j’ai com­mencé à mettre en scène des pièces, et puis j’en ai écrit et mis en scène une qui a été interdite, et c’était un sen­timent fan­tas­tique pour moi : j’ai découvert que j’avais une fibre pour ce genre de choses (rires) ! Au même moment, par hasard, j’avais une amie qui était mon­teuse vidéo, alors je passais du temps avec elle en salle de montage et elle m’a appris à monter. J’ai com­mencé à faire des choses juste pour le plaisir, pour moi. Et puis j’ai tou­jours été inté­ressée par l’écriture, puis plus tard spé­ci­fi­quement par l’écriture de scé­narios… Mais je n’ai pas vraiment per­sévéré. J’étais inté­ressée par le cinéma mais je ne savais pas exac­tement par quoi. Alors j’ai com­mencé à tra­vailler sur les pla­teaux, à accepter tous les types de boulots hor­ribles dans les­quels vous pensez que vous allez apprendre quelque chose du cinéma avant de réa­liser que tout ce que vous faites, c’est apporter du café à quelqu’un (rires).

Et puis j’ai com­mencé à tra­vailler dans une agence lit­té­raire qui repré­sentait des scé­na­ristes, et j’ai lu beaucoup, beaucoup de scripts, y prenant vraiment goût, mais réa­lisant en même temps que Hol­lywood, Los Angeles et les Etats-​​Unis en général n’étaient pas le bon endroit pour moi. Je n’avais pas l’impression d’apprendre quoi que ce soit, alors j’ai intégré une école de cinéma…

Où ça ?

A New York. J’y ai étudié le cinéma et ça a vraiment com­mencé là. J’ai découvert toutes sortes de choses qui m’intéressaient, le montage, le cadre, l’écriture, j’ai découvert que j’adorais les acteurs, tra­vailler avec les acteurs, et que je voulais réa­liser. Tout est venu d’un coup en quelque sorte…

Pourriez-​​vous nous parler du titre ? Il est très poétique…

Vous l’aimez en français ? Parce qu’en français c’est dif­férent… Ce devrait être « Le Sel de cette mer », mais ceux qui parlent français disent que ça sonne mal…

C’est vous qui avez choisi le titre en anglais ?

J’ai choisi le titre en arabe, qui en anglais veut dire « Le Sel de cette mer ». Je crois que cela sonne bien en arabe et en anglais. Le film parle tant de la mer et de la relation que les per­son­nages ont avec elle, ce que la mer signifie pour les Pales­ti­niens. Nous sommes une société médi­ter­ra­néenne, alors nous vivons avec la mer, mais désormais la mer est quelque chose que nous ne pouvons plus atteindre. Il y a des Pales­ti­niens qui ne l’ont jamais vue. Et pour les réfugiés chassés en 1948, la mer a été la der­nière chose qu’ils ont vue de la Palestine. Il y a une sorte de livre de mémoires écrit par Chafiq Al-​​Hout, qui est un Pales­tinien exilé de Jaffa, et il y parle de ce moment de 1948… Ils étaient dans les bateaux et il regardait Jaffa, et le bateau s’éloignait… C’est le début du film. Et je dis « Le Sel de cette mer » parce que je voulais être précise. Pas la mer en général : cette mer.