Le Mandela palestinien

Uri Avnery – 15 septembre 2007, jeudi 20 septembre 2007

On trou­verait dif­fi­ci­lement quelqu’un de plus popu­laire que Marwan Bar­ghouti auprès de la popu­lation pales­ti­nienne. En cela aussi il res­semble à Mandela lorsqu’il était en prison.

LA DIVISION des ter­ri­toires pales­ti­niens en un "Hamastan" dans la bande de Gaza et un "Fatahland” en Cis­jor­danie constitue un désastre.

C’est une catas­trophe pour les Pales­ti­niens, une catas­trophe pour la paix et, partant, une catas­trophe aussi pour les Israéliens.

Les diri­geants poli­tiques et mili­taires israé­liens se féli­citent de cette division, fidèles en cela à la doc­trine : "Ce qui est mauvais pour la Palestine est bon pour Israël". C’est la doc­trine qui a inspiré la poli­tique sio­niste dès l’origine. Haïm Arlo­soroff, le diri­geant sio­niste qui fut assassiné par des inconnus sur les rivages de Tel-​​Aviv en 1933 condamnait déjà cette doc­trine dans son dernier dis­cours : "Il n’est pas vrai que tout ce qui est mauvais pour les Arabes est bon pour les Juifs et il n’est pas vrai que tout ce qui est bon pour les Arabes est mauvais pour les Juifs."

LES PALESTINIENS vont-​​ils surmonter cette division ?

Il sem­blerait que les chances s’en réduisent de jour en jour. Le fossé entre les deux parties ne cesse de s’élargir. Les gens du Fatah en Cis­jor­danie, avec à leur tête Mahmoud Abbas, condamnent le Hamas qu’ils consi­dèrent comme une bande de fana­tiques, imi­ta­teurs d’un Iran qui les guide, et qui, à l’instar des aya­tollahs, sont en train de conduire leur peuple à la catastrophe.

Les gens du Hamas accusent Abbas d’être un maréchal Pétain pales­tinien qui a passé un contrat avec l’occupant et qui s’est engagé sur la pente glis­sante de la collaboration.

La pro­pa­gande est de part et d’autre par­ti­cu­liè­rement enve­nimée et la vio­lence réci­proque est en train d’atteindre de nou­veaux sommets.

Cela res­semble à un cul-​​de-​​sac. De nom­breux Pales­ti­niens ont perdu espoir de trouver une issue. D’autres sont à la recherche de solu­tions inno­vantes. Afif Safieh, le chef de la mission de l’OLP à Washington par exemple, propose de constituer un gou­ver­nement pales­tinien composé entiè­rement d’experts indé­pen­dants, qui ne soient membres ni du Fatah ni du Hamas. Les chances en sont évidemment très faibles.

Mais, dans les conver­sa­tions privées à Ramallah, un nom émerge de plus en plus souvent : Marwan Barghouti.

"Il détient entre ses mains les clefs", dit-​​on là-​​bas, à la fois du conflit Fatah-​​Hamas et du conflit israélo-​​palestinien.”

CERTAINS voient en Marwan le Nelson Mandela palestinien.

Il s’agit de deux per­son­na­lités en appa­rence très dif­fé­rentes, à la fois du point de vue phy­sique que du tem­pé­rament. Mais ils ont beaucoup de points communs.

L’un et l’autre sont devenus des héros nationaux der­rière les bar­reaux d’une prison. L’un et l’autre ont été accusés de ter­ro­risme. L’un et l’autre ont apporté leur soutien à une lutte vio­lente. Mandela a soutenu la décision en 1961 du Congrès National Africain d’engager une lutte armée contre le gou­ver­nement raciste (mais non contre les civils blancs). Il est resté en prison pendant 28 années et a refusé d’acheter sa liberté en signant une décla­ration dénonçant le "ter­ro­risme". Marwan a apporté son soutien à la lutte armée de l’organisation Tanzim du Fatah et s’est vu infliger plu­sieurs condam­na­tions à vie.

Mais l’un et l’autre étaient pour la paix et pour la récon­ci­liation, avant même leur mise en prison. J’ai vu Bar­ghouti pour la pre­mière fois en 1997, lorsqu’il a par­ticipé à une mani­fes­tation de Gush Shalom à Harbata, le village voisin de Bil’in, contre l’établissement de la colonie de Modiin-​​Illit qui démarrait à peine. Cinq ans plus tard, lors de son procès, nous avons mani­festé au tri­bunal avec le slogan "Bar­ghouti à la table des négo­cia­tions, pas en prison."

LA SEMAINE dernière, nous avons rendu visite à la famille de Marwan à Ramallah.

J’ai ren­contré pour la pre­mière fois Fadwa Bar­ghouti aux obsèques de Yasser Arafat. Son visage était mouillé de larmes. Nous étions pris dans la foule endeuillée, le vacarme était assour­dissant et nous n’avons pu échanger que quelques mots.

Cette fois elle était calme et sereine. Elle s’est contenté de rire quand elle a appris que Teddy Katz, un militant de Gush Shalom qui par­ti­cipait à la mani­fes­tation, avait sacrifié l’ongle d’un orteil pour Marwan : au cours de notre pro­tes­tation devant le tri­bunal, nous avions été vio­lemment attaqués par les gardes et l’un d’entre eux avait marché de sa lourde botte sur le pied chaussé de san­dales de Teddy.

Fadwa Bar­ghouti est avocate de pro­fession, elle est mère de quatre enfants ( trois fils et une fille). L’aîné, Kassem, est déjà allé en prison sans jugement pendant six mois. C’est une femme aux cheveux blond foncé ("Tous les membres de la famille, à l’exception de Marwan, sont blonds," explique-​​t-​​elle, ajoutant avec un sourire : "peut-​​être à cause des croisés.")

Les Bar­ghoutis repré­sentent une grande Hamula (famille étendue) établie sur six vil­lages dans le voi­sinage de Bir Zeit. Le docteur Mus­tapha Bar­ghouti, médecin bien connu pour ses enga­ge­ments en faveur des droits de l’homme, est un parent éloigné. Marwan et Fadwa – elle aussi une Bar­ghouti de nais­sance – sont nés au village de Kobar.

La famille de Marwan Bar­ghouti habite un bel appar­tement dans un immeuble en copro­priété. En me rendant là-​​bas, j’ai remarqué que l’on construisait partout à Ramallah – on dirait que de nou­velles construc­tions sur­gissent à chaque coin de rue, y compris des tours à vocation commerciale.

Près de la porte de l’appartement une bro­derie en anglais : "Bien­venue dans ma maison". L’appartement lui-​​même est décoré de nom­breuses repré­sen­ta­tions de Marwan Bar­ghouti avec un grand dessin inspiré de la fameuse photo qui le repré­sente au tri­bunal levant ses mains menottées au-​​dessus de sa tête à la façon d’un boxeur vic­to­rieux. Lorsque les forces de sécurité le recher­chaient, elles ont pris pos­session de l’appartement pendant trois jours et ont déployé un grand drapeau israélien sur le balcon.

Fadwa Bar­ghouti est l’une des rares per­sonnes auto­risées à lui rendre visite. Non comme avocate mais seulement comme "proche parente" – définition qui englobe les parents, les épouses, les frères et sœurs et les enfants de moins de 16 ans.

Actuel­lement, il y a environ 11 000 pri­son­niers pales­ti­niens dans les prisons israé­liennes. Si l’on considère une moyenne de cinq “parents proches” par pri­sonnier, cela repré­sente 55 000 visi­teurs poten­tiels. Eux aussi doivent obtenir un permis pour chaque visite et beaucoup se voient opposer un refus pour des "raisons de sécurité". Fadwa aussi doit pour chaque visite obtenir un permis qui l’autorise seulement à se rendre direc­tement à la prison et à en revenir sans s’arrêter où que ce soit en Israël. Les trois fils ne sont plus auto­risés à ren­contrer leur père depuis qu’ils ont tous les trois passé l’âge de 16 ans. Seule sa jeune fille peut lui rendre visite.

ON TROU­VERAIT dif­fi­ci­lement quelqu’un de plus popu­laire que Marwan Bar­ghouti auprès de la popu­lation pales­ti­nienne. En cela aussi il res­semble à Mandela lorsqu’il était en prison.

Il est dif­ficile d’expliquer la source de cette autorité. Elle ne tient pas à sa position élevée au sein du Fatah dans la mesure où ce mou­vement est désor­ganisé et qu’on y dis­tingue dif­fi­ci­lement une hié­rarchie évidente. Depuis l’époque où il n’était qu’un simple militant dans son village il s’est élevé dans l’organisation par la seule force de sa per­son­nalité. C’est cette chose mys­té­rieuse que l’on appelle cha­risme. De lui émane une autorité tran­quille qui ne tient pas à des signes extérieurs.

La guerre de dif­fa­mation entre le Fatah et le Hamas ne l’atteint pas. Le Hamas prend soin de ne pas l’attaquer. Au contraire, lorsqu’il a proposé une liste de pri­son­niers à échanger contre le soldat capturé Gilat Shalit, Marwan Bar­ghouti, bien qu’étant un leader du Fatah, était en tête de la liste.

C’est lui aussi qui, avec les leaders des autres orga­ni­sa­tions empri­sonnés avec lui, rédigea la célèbre "décla­ration des prisonniers"qui appelait à l’unité nationale. Toutes les fac­tions pales­ti­niennes ont approuvé cette décla­ration. Ainsi est né l’"Accord de la Mecque" qui a donné nais­sance à l’éphémère gou­ver­nement d’union nationale. Avant que les parties en pré­sence ne le signent, des émis­saires furent envoyés en urgence à Marwan pour obtenir son accord. Ce n’est qu’après l’avoir obtenu qu’il put être signé.

J’AI PROFITÉ de ma visite à Ramallah pour me faire une idée de ce que pen­saient les par­tisans de Bar­ghouti. Ils s’efforcent de ne pas se faire entraîner par le climat de haine réci­proque qui règne main­tenant au sein des équipes diri­geantes de chacune des deux parties.

Cer­tains d’entre eux s’opposent vigou­reu­sement aux acti­vités du Hamas à Gaza, mais s’efforcent d’en com­prendre les causes. Selon eux, les gens du Hamas, à la dif­fé­rence de nom­breux diri­geants du Fatah, ne sont jamais allés à l’Ouest et n’ont pas fré­quenté d’universités étran­gères. Leur univers mental a été façonné par le système éducatif reli­gieux. Leur horizon est étroit. La com­plexité de la situation inter­na­tionale, dans laquelle le mou­vement national pales­tinien est bien obligé de situer son action, leur est com­plè­tement étrangère.

Lors des der­nières élec­tions, m’ont expliqué mes inter­lo­cu­teurs, le Hamas espérait obtenir 35 à 40% des suf­frages et obtenir ainsi une légi­timité pour le mou­vement. Ils ont été tota­lement surpris d’obtenir la majorité. Ils ne savaient pas quoi en faire. Ils n’avaient pas préparé de plans. Ils ont commis l’erreur de constituer un gou­ver­nement composé entiè­rement de membres du Hamas au lieu d’un gou­ver­nement d’unité. Ils ont mal évalué la réaction inter­na­tionale et israélienne.

Les par­tisans de Marwan n’hésitent pas devant l’autocritique. Á leur avis, le Fatah n’est pas exempt de cri­tique pour ce qui s’est passé à Gaza. Le mou­vement n’a pas agi de façon avisée lorsqu’il a arrêté et humilié les diri­geants du Hamas. Ses mili­tants ont, par exemple arrêté Mahmoud al-​​Zahar, le ministre des Affaires étran­gères du gou­ver­nement du Hamas, ils l’ont humilié, lui ont coupé la barbe et l’ont affublé du nom d’une célèbre dan­seuse égyp­tienne. C’est l’une des raisons de la haine vio­lente que al-​​Zahar et ses col­lègues portent au Fatah.

Je n’ai entendu aucun démenti de l’affirmation du Hamas selon laquelle Mohamed Dahlan, pré­cé­demment homme de confiance et conseiller de Mahmoud Abbas en matière de sécurité, conspirait avec les Amé­ri­cains pour mener une action mili­taire dans la Bande de Gaza. Dahlan, jouissant de la faveur des Amé­ri­cains (et des Israé­liens), pensait selon eux que, si on lui four­nissait des armes et de l’argent, il pourrait prendre le pouvoir à Gaza. Cela a incité le Hamas à la décision d’être les pre­miers à agir et à prendre eux-​​mêmes le pouvoir par les armes. Comme le Hamas avait le soutien de la majorité d’une opinion publique qui détestait par ailleurs Dahlan, accusé de col­la­bo­ration avec l’occupant, le Hamas l’a faci­lement emporté. Dahlan a main­tenant été exilé par Abbas.

Le centre de gravité du Hamas est la Bande de Gaza. C’est là le pro­blème de Khaled Mechaal le leader du Hamas qui réside à Damas. Á la dif­fé­rence de ses deux adjoints, il n’a pas de racines à Gaza. Voilà pourquoi il a besoin d’argent pour y conforter sa position. C’est l’Iran qui le lui fournit.

(J’aurais aimé donner ici quelques impres­sions sur le point de vue du Hamas, mais il est pra­ti­quement impos­sible d’entrer dans la Bande de Gaza, tandis que nos inter­lo­cu­teurs du Hamas à Jéru­salem Est ont été envoyés en prison.)

COMMENT les Pales­ti­niens vont-​​ils se sortir de cette situation ? Comment peuvent-​​ils res­taurer une autorité nationale qui soit acceptée par tous les éléments de la popu­lation en Cis­jor­danie et dans la Bande de Gaza, capable de conduire la lutte nationale et de faire la paix avec Israël, lorsque la paix deviendra possible ??

Les par­tisans de Bar­ghouti pensent qu’au moment favo­rable, lorsque Israël arrivera à la conclusion que la paix est pour lui une nécessité, il sera libéré de prison pour jouer un rôle central dans la récon­ci­liation – tout comme Mandela fut libéré de prison en Afrique du Sud lorsque le gou­ver­nement blanc en vint à la conclusion que l’on ne pouvait plus main­tenir plus long­temps le régime de l’Apartheid. Je suis abso­lument convaincu que pour en arriver à une telle situation, les forces de paix israé­liennes doivent engager une vaste cam­pagne pour la libé­ration de Barghouti.

Que va-​​t-​​il se passer dans l’intervalle ?

Il n’y a pra­ti­quement per­sonne du coté pales­tinien pour penser que Ehoud Olmert conclura un accord de paix et le mettra en œuvre. Pra­ti­quement per­sonne ne pense que quelque chose sortira de la "ren­contre inter­na­tionale" qui est sup­posée avoir lieu en novembre. Les Pales­ti­niens pensent qu’il s’agit d’un os jeté à Condo­leezza Rice, dont la position s’est consi­dé­ra­blement affaiblie.

Et si cela n’a pas de résultats ?

"Le vide n’existe pas" m’a déclaré un des diri­geants du Fatah, "Si les efforts du pré­sident Abbas ne portent pas de fruits, il y aura une nou­velle explosion, comme l’intifada qui a suivi l’échec de Camp David."

Comment est-​​ce pos­sible, alors que les mili­tants du Fatah ont rendu leurs armes et renoncé à la vio­lence ? "Une nou­velle géné­ration va se lever" m’a déclaré mon inter­lo­cuteur, "comme cela s’est déjà produit dans le passé – une géné­ration s’est lassée et la sui­vante a pris sa place. Si l’occupation ne prend pas fin et s’il n’y a pas de paix, une paix qui per­mette aux membres de cette géné­ration de fré­quenter les uni­ver­sités, de se consacrer à leur famille, au travail et aux affaires, une nou­velle intifada va sûrement exploser."

Pour réa­liser la paix, les Pales­ti­niens ont besoin d’unité nationale, autant que les Israé­liens ont besoin d’un consensus pour leur retrait. L’homme qui sym­bolise l’espoir d’unité chez les Pales­ti­niens se trouve actuel­lement dans la prison de Hasharon.