Le Liban manifeste ses divisions

Sam Ghattas, vendredi 15 février 2008

Le chef du Hez­bollah libanais Hassan Nas­rallah a déclaré jeudi une « guerre ouverte » à Israël lors des obsèques d’un diri­geant du parti d’opposition, alors que dans le centre de Bey­routh une marée humaine a déferlé en soutien au gou­ver­nement soutenu par l’Occident.

Des dizaines de mil­liers de Libanais ont par­ticipé aujourd’hui à deux ras­sem­ble­ments bien dis­tincts qui témoi­gnaient des pro­fondes divi­sions du pays : l’un a réuni des par­tisans du Hez­bollah pro-​​iranien pour rendre un dernier hommage à Imad Moughnieh, tué la veille à Damas [1], l’autre mar­quait l’anniversaire de l’assassinat en 2005 du premier ministre Rafic Hariri.

Le chef du Hez­bollah Hassan Nas­rallah, qui vit lui-​​même dans la clan­des­tinité par crainte d’assassinat depuis le conflit de l’été 2006 avec Israël, a menacé l’État hébreu de repré­sailles. Dans un message vidéo diffusé à la foule, il a accusé Israël d’avoir agi « hors des fron­tières », c’est-à-dire en-​​dehors du Liban et il a affirmé que le Hez­bollah pourrait lui aussi décider de se venger à l’étranger. Les der­niers attentats à l’étranger attribués au Parti de Dieu remontent au milieu des années 1990.

« Vous avez franchi les fron­tières », a-​​t-​​il lancé à l’adresse des diri­geants israé­liens. « Avec ce meurtre, le moment choisi, l’endroit et la méthode, sio­nistes, si vous voulez ce genre de guerre ouverte, que le monde entier l’entende : que cette guerre soit ouverte. »

Israël a démenti son impli­cation dans l’attentat à la voiture piégée qui a tué Imad Moughnieh, soup­çonné d’avoir per­pétré de nom­breux attentats meur­triers. Selon le quo­tidien « As-​​Safir » lié au « Parti de Dieu », Nas­rallah a rapi­dement choisi son suc­cesseur, qui n’a pas été dévoilé.

Sou­li­gnant les liens étroits entre l’Iran et le Hez­bollah, le ministre iranien des Affaires étran­gères Manoucher Mottaki a fait le dépla­cement de Bey­routh pour y lire un message du pré­sident Mahmoud Ahma­di­nejad. Le cer­cueil de Moughnieh, recouvert du drapeau du Hez­bollah, a été trans­porté au milieu de la foule, sous les slogans « Mort à Israël ! » et « Mort à l’Amérique ! ».

Quelques kilo­mètres plus loin, dans le centre de la capitale liba­naise, se déroulait une autre mani­fes­tation, à l’appel des oppo­sants au Hez­bollah et des par­tisans anti­sy­riens du gou­ver­nement, pour marquer le troi­sième anni­ver­saire de l’assassinat de Rafic Hariri.

Des dizaines de mil­liers de Libanais ont là aussi bravé le froid et la pluie et convergé vers la place des Martyrs et la tombe de Rafic Hariri. Son frère Chafik a dévoilé une statue de l’ancien premier ministre sur les lieux de l’attentat qui lui avait coûté la vie. Dans un enre­gis­trement audio, la veuve d’Hariri, Nazek, qui vit à Paris, a exhorté les Libanais à ne pas tomber dans la haine et a appelé à « l’unité pour sauver le pays ».

La majorité anti­sy­rienne comptait sur un ras­sem­blement de grande ampleur pour contraindre l’opposition à accepter un com­promis dans la crise poli­tique qui paralyse le pays depuis quinze mois. L’objectif était aussi d’adresser un message à la Syrie pour qu’elle reste en dehors de la vie poli­tique liba­naise. « Venez pour qu’ils ne reviennent pas », invi­taient cer­taines affiches annonçant la manifestation.

Les événe­ments d’aujourd’hui pour­raient être décisifs dans la suite de la crise. Plu­sieurs membres de la coa­lition gou­ver­ne­mentale ont pré­senté leurs condo­léances après la mort de Moughnieh, signe d’une volonté d’apaisement de la majorité antisyrienne.

Afin d’éviter d’éventuels affron­te­ments alors que l’opposition campe tou­jours sur la place des Martyrs, environ 8000 soldats et poli­ciers ont été déployés dans le centre de la capitale liba­naise. Des fils bar­belés sépa­raient les deux groupes et des blindés avaient pris position sur les prin­cipaux axes routiers.

Quelques affron­te­ments ont opposés les mani­fes­tants des deux camps, qui ont échangé coups de poing, de bâtons et de cou­teaux dans trois quar­tiers de la ville. Quatre per­sonnes ont été blessés.

L’assassinat d’Imad Moughnieh pourrait par ailleurs entraîner de nou­velles ten­sions entre Israël et le Hez­bollah. Plu­sieurs per­son­na­lités de l’opposition liba­naise ont d’ailleurs appelé à des repré­sailles contre l’État hébreu. Les ambas­sades et ins­ti­tu­tions juives dans le monde avaient reçu pour ins­truction de se mettre en état d’alerte.


voir aussi Haaretz :

Quelle vengeance pour la mort d’Imad Moughnieh ?

L’assassinat d’un des piliers du Hez­bollah à Damas fait craindre le pire aux Israé­liens. Ces der­niers s’attendent à subir direc­tement ou indi­rec­tement les repré­sailles de l’organisation ter­ro­riste. Une bien vilaine sur­prise attendait Manou­chehr Mottaki, le ministre iranien des Affaires étran­gères, venu à Damas pour débattre de la crise liba­naise avec le pré­sident syrien Bachar El-​​Assad. Il a pu se rendre compte que la Syrie n’était plus un Etat sûr. Ses ser­vices de ren­sei­gne­ments sont per­méables, et les émis­saires de Téhéran et leurs amis, qu’il s’agisse des diri­geants du Djihad isla­mique ou du Hamas, sont désormais sous le coup d’une menace per­ma­nente, comme le prouve l’assassinat, mardi 12 février, d’Imad Moughnieh. Si Mottaki a été surpris, le pré­sident syrien a, quant à lui, été touché de plein fouet. Car c’est sous son nez qu’une opé­ration d’une telle com­plexité a été concoctée puis lancée, et non dans ce Liban divisé et "plein de traîtres", comme le dit son allié le Hez­bollah. Reste que c’est le Hez­bollah qui a été le plus secoué, puisque Imad Moughnieh, ini­tiateur de la structure de ren­sei­gnement, de sécurité et des capa­cités offen­sives de l’organisation, a été éliminé.

Par consé­quent, il s’agit bien d’un attentat stra­té­gique, du fait de ses réper­cus­sions poten­tielles, qui vont au-​​delà de l’élimination du prin­cipal pla­ni­fi­cateur et cerveau du Hez­bollah. Reste à savoir comment l’axe Téhéran-​​Damas-​​Hezbollah réagira. Leur objectif majeur sera Israël, les Israé­liens et les ins­ti­tu­tions juives dans le monde, voire les avions de lignes israé­liens ou les aéro­ports fré­quentés par de nom­breux Israé­liens. Autant de cibles consi­dérées comme des points faibles en termes de sécurité face au réseau pla­né­taire dont dispose le Hez­bollah, mis en place et activé par Moughnieh lui-​​même. Des objectifs amé­ri­cains pour­raient également être consi­dérés comme des objets de ven­geance "conve­nables" et per­met­traient de trans­former la mort de Moughnieh en levier poli­tique. Si des cibles ou des civils amé­ri­cains au Moyen-​​Orient ou en Amé­rique cen­trale sont frappés à la suite d’un assas­sinat commis par les Israé­liens, le chef du Hez­bollah, Hassan Nas­rallah, peut espérer que la pression à l’encontre de l’Etat hébreu montera dans l’opinion publique américaine.

La question est de savoir quelle cible israé­lienne serait consi­dérée comme suf­fi­sante aux yeux du Hez­bollah. Autre front brûlant, le Liban, où de gigan­tesques mani­fes­ta­tions devaient avoir lieu le 14 février afin de célébrer le troi­sième anni­ver­saire de l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri. Si l’assassinat de Moughnieh débouche sur un déchaî­nement de vio­lences au Liban, cela pourrait entraîner une nou­velle guerre civile et créer un nouveau front redou­table pour Israël. Dans le pire scé­nario, le Hez­bollah pourrait décider d’entrer en guerre contre Israël, mettant ainsi le gou­ver­nement libanais dans une situation impossible.

Zvi Bar’el Ha’Aretz  [2]