Le Hezbollah, ses ressources, sa stratégie

L’intégralité du débat du mercredi 9 août avec Walid Charara, coauteur avec Frédéric Domont du livre "Le Hezbollah, un mouvement islamo-nationaliste" (Fayard, 2004).

Chat : Walid Charara - Le Monde, jeudi 10 août 2006

Michael Kob : Quelle est la nouvelle définition de "terroriste" et peut-on dire que le Hezbollah est un groupe terroriste ?

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Couverture du Livre

Walid Charara : Depuis que les Etats-Unis ont lancé leur prétendue guerre antiterroriste, il y a une tentative de criminaliser toutes les forces qui s’opposent ou qui résistent à l’hégémonie américaine dans le monde en général, et au Moyen-Orient en particulier. Si l’on s’en tient à la définition actuellement en vigueur en Occident du terrorisme, c’est-à-dire s’attaquer à des civils afin d’atteindre des objectifs politiques, cette définition s’applique d’abord - je dirais même plutôt - quasi exclusivement à l’Etat d’Israël qui, depuis des décennies, mène une guerre aux civils. Cela en Palestine et au Liban, avec comme but d’atteindre des objectifs politiques. L’exemple le plus clair de ce terrorisme d’Etat israélien est l’actuelle guerre lancée par l’armée israélienne aux populations civiles libanaises et aux civils libanais. Les civils et les infrastructures civiles sont délibérément pris pour cibles, comme en témoignent d’ailleurs des organisations internationales comme Human Rights Watch ou Amnesty International.
Ce terrorisme d’Etat, qui s’attaque aux civils avec une ampleur sans précédent, ne peut être comparé à certaines actions menées par des mouvements de libération qui peuvent avoir un recours exceptionnel au terrorisme. Dans un cas, nous avons des politiques dont l’essence même est le terrorisme ; dans l’autre, il y a un recours quasi exceptionnel au terrorisme.

Sumatra : Comment est structuré le Hezbollah ?

Walid Charara : Le Hezbollah est un parti politique dont l’organisation interne ressemble fortement aux organisations politiques où prévaut le centralisme démocratique. Sur le plan organisationnel, il ressemble aux organisations marxistes. Ce qui le distingue par ailleurs, c’est l’étendue de son réseau d’associations sociales. C’est un parti qui fonctionne sur le principe du centralisme démocratique, la direction est élue et les décisions sont prises collectivement.

Avicenne : De quels moyens militaires dispose le Hezbollah ?

Walid Charara : L’aile militaire du Hezbollah est un mouvement de guérilla, et ses moyens sont ceux qu’utilise la guérilla classique : les armes légères principalement. Le potentiel supplémentaire dont dispose le Hezbollah, ce sont les roquettes de différents calibres. Le Hezbollah a développé son potentiel en roquettes pour pouvoir remédier à la suprématie israélienne en matière aérienne.

Azerty : Pourquoi les pays musulmans sunnites craignent-ils le Hezbollah ?

Walid Charara : Les gouvernements des pays que vous qualifiez de musulmans sunnites ne sont pas des gouvernements élus. Ils sont très loin d’exprimer les vues de leurs opinions publiques. Regardez un pays comme l’Egypte : la rue égyptienne et l’ensemble de ses formations politiques, des Frères musulmans aux marxistes en passant par les nationalistes et les libéraux, soutiennent inconditionnellement le combat du Hezbollah. Le point de vue du gouvernement égyptien est différent. Cela est dû aux liens qui unissent ce gouvernement aux Etats-Unis. Je pense que ce positionnement aura des conséquences internes en Egypte dans les mois et les années qui viennent, et fragilisera davantage le régime égyptien qui est depuis quelques années de plus en plus contesté.

Saladin : Comment expliquer la résistance du Hezbollah contre l’armée israélienne qui a mobilisé marine, armée de terre et de l’air ? Est-ce que des RPG 29 et des roquettes peuvent vraiment repousser une armée régulière de 18 000 hommes ?

Walid Charara : D’abord, le Hezbollah est un mouvement qui a un enracinement populaire sans précédent dans l’histoire politique libanaise et du Moyen-Orient. C’est peut-être le parti qui jouit de la popularité et d’une organisation des plus puissantes dans l’histoire politique de la région. Deuxième élément : le bras armé du Hezbollah a une longue expérience militaire de plus de 24 ans, et connaît très bien la logique de l’armée israélienne, la doctrine militaire israélienne, les tactiques militaires et les modes d’action israéliens. Les généraux israéliens, dans le passé et durant cette dernière épreuve, ont reconnu cela, ces qualités militaires. L’un d’entre eux aurait même dit : "j’aurais souhaité pouvoir diriger un groupe d’hommes de cette trempe."

Coolnight : Le Hezbollah n’est-il pas un "sous-traitant" de la Syrie ou de l’Iran ?

Walid Charara : Cet argument a été depuis le début avancé par la propagande israélienne, qui cherche à faire oublier l’origine de tous les conflits dans la région, qui est l’occupation israélienne de la terre palestinienne, libanaise et syrienne. Lorsqu’il y a occupation, il y a résistance. L’Etat d’Israël est un Etat ayant une relation organique aux Etats-Unis. Au Moyen-Orient, on avait l’habitude de dire : "l’Etat d’Israël est un porte-avions américain." Il est parfaitement logique que les mouvements de résistance à cet Etat cherchent à tirer profit des contradictions entre celui-ci et les autres Etats de cette région ou du monde. Les Etats-Unis soutiennent inconditionnellement Israël, le Hezbollah est prêt à prendre le soutien là où il le trouve pour libérer la terre libanaise de l’occupation israélienne et défendre le Liban face aux velléités d’agression israéliennes.

El norteno : Qui finance le Parti de Dieu ? D’où viennent les armes qu’il possède ?

Walid Charara : Encore une fois, le Parti de Dieu est un parti libanais, créé par des Libanais pour résister à l’occupation de leur pays. L’Iran a apporté un soutien au combat de ces Libanais. Si d’autres pays étaient disposés à soutenir leur combat, ils auraient accepté ce soutien avec joie. Mais leur combat vise à libérer le Liban sud, et c’est ce qu’ils ont fait.

Alain : Peut-on envisager une intégration du Hezbollah dans l’armée libanaise ? Cela fait-il partie de ses aspirations ?

Walid Charara : Je peux vous dire plus : le jour où les puissances occidentales décideront de doter l’armée libanaise d’un armement suffisamment sophistiqué pour tenir tête à l’armée israélienne, le Hezbollah dissoudra sans attendre son aile militaire. En attendant, tant que la confrontation avec Israël continue, et que le Liban n’a pas les moyens de mener une confrontation de type symétrique, le Hezbollah, et derrière lui le Liban, privilégieront une confrontation de type asymétrique. Donc le Hezbollah ne désarmera pas.

Tabarja : Une fois les combats terminés, les autres partis libanais vont-ils demander des "comptes" au Hezbollah ? Quelles conséquences cela peut-il avoir sur les relations entre les communautés libanaises ?

Walid Charara : Je pense que les comptes que les Libanais vont demander collectivement seront d’abord adressés à Israël, aux Etats-Unis et à la coalition occidentale qu’ils dirigent ; car le terrorisme d’Etat israélien et les crimes de guerre israéliens contre le peuple libanais n’auraient pas été possibles sans le soutien accordé par cette coalition occidentale à Israël. Israël a littéralement dévasté le Liban. Et je pense que cette guerre aura des conséquences très graves dans l’avenir pour l’Etat d’Israël. Les Libanais de différentes communautés pensent aujourd’hui à une seule chose : la résistance sur le court terme, et sur un plus long terme, la vengeance.

Olivieer : Pourquoi le Hezbollah ne bombarde-t-il pas le plateau du Golan ?

Walid Charara : D’abord, le plateau du Golan a déjà été bombardé. Toutefois, comme vous le savez, c’est une zone occupée, où il y a des populations arabes. Le Hezbollah bombarde d’abord et avant tout les positions militaires israéliennes sur le territoire israélien.