"Le Hezbollah ne cédera pas !" La dignité retrouvée…

Walid Charara, entretien, mardi 18 juillet 2006

Depuis 1948, la Palestine est occupée et l’Etat d’Israël mène une guerre contre le monde arabe. Le Liban est l’un des sites majeurs de cette confrontation.

Alors que l’armée israé­lienne menait de nou­velles opé­ra­tions san­glantes à Gaza, le Hez­bollah, prin­cipale com­po­sante de la résis­tance liba­naise, a engagé une contre-​​offensive mili­taire en enlevant deux soldats israéliens.

De passage à Paris, Walid Charara, res­pon­sable des pages Opi­nions du nouveau quo­tidien Al Akhbar et auteur de « Hez­bollah, un mou­vement islamo-​​nationaliste » paru en 2004 aux éditions Fayard, a répondu aux ques­tions d’Olfa Lamloum pour le site du Mou­vement des indi­gènes de la république.

Dans quelles condi­tions le Hez­bollah a-​​t-​​il décidé d’enlever les deux soldats israé­liens ? Cette opé­ration était-​​elle pro­grammée ? Quels en sont les objectifs ?

Depuis plu­sieurs années, le Hez­bollah exige la libé­ration des otages libanais détenus en Israël, comme Samir el Kantar, empri­sonné depuis 1978, Nassim Nisr et Yahia Skaff qui est enfermé depuis 1982. Le Hez­bollah a tou­jours affirmé que si la voie de la diplo­matie et de la négo­ciation ne per­mettait pas d’obtenir leur libé­ration, il n’hésiterait pas à uti­liser tous les moyens, y compris la capture de soldats israé­liens, pour les échanger contre les otages libanais d’Israël.

C’est ce qu’il a fait avec cette opé­ration. Je pense que le timing de l’opération était lié à des consi­dé­ra­tions de terrain mais aussi à des consi­dé­ra­tions politiques.

On parle aujourd’hui d’une pro­vo­cation de la part de Hez­bollah puisque Israël s’est retiré depuis 2000. Le fait d’enlever deux soldats israé­liens dans le ter­ri­toire israélien est considéré comme un acte de guerre contre Israël…

Il faut d’abord rec­tifier un point. Israël ne s’est pas retiré de tout le ter­ri­toire. Il y a tou­jours une zone liba­naise occupée par l’armée : les fermes de Shebaa. Le Hez­bollah a tou­jours dit qu’il conti­nuerait la lutte jusqu’à la libé­ration de ces fermes.

Ensuite, depuis le retrait en mai 2000, l’aviation israé­lienne viole quo­ti­dien­nement l’espace aérien libanais. N’est-ce pas un acte de guerre ? La marine israé­lienne viole quo­ti­dien­nement l’espace maritime libanais. N’est-ce pas un acte de guerre ? Des pêcheurs libanais ont été kid­nappés et emmenés en Israël. N’est-ce pas un acte de guerre ? Des bergers libanais ont été tués à la fron­tière par l’armée israé­lienne. N’est-ce pas un acte de guerre ?

Le pro­blème, c’est que l’Etat libanais et son armée n’ont pas les moyens de s’opposer fron­ta­lement à l’armée israé­lienne qui a une supé­riorité tech­no­lo­gique et mili­taire connue. C’est pourquoi la résis­tance liba­naise, incarnée par le Hez­bollah, prend en charge la riposte aux agres­sions israé­liennes lorsqu’elle pense que l’occasion se présente.

Lorsqu’on parle de pro­vo­ca­tions, c’est qu’on cherche à dédouaner l’occupation israé­lienne et les pro­vo­ca­tions quo­ti­diennes qu’Israël effectue depuis mai 2000.

Cette opération a-​​t-​​elle un lien avec ce qui se passe à Gaza ?

Effec­ti­vement, l’opération du Hez­bollah est aussi une manière de mani­fester une soli­darité concrète avec les Pales­ti­niens qui sont plus isolés que jamais alors qu’ils subissent une guerre ouverte menée par les Israé­liens avec la com­plicité directe des puis­sances occi­den­tales et une indif­fé­rence com­plice de la part de la plupart des régimes arabes.

Le second front qui s’est ouvert au Liban va peut-​​être alléger un peu la pression qui est exercée sur Gaza depuis main­tenant plu­sieurs semaines.

Comment expliques-​​tu l’ampleur de la riposte israélienne ?

L’armée israé­lienne est consciente qu’elle ne pourra pas libérer ses deux soldats. Les objectifs qu’elle s’est fixée ne sont plus liés à la seule libé­ration des deux soldats. Le Ministre de la Défense a d’ailleurs déclaré que les objectifs d’Israël était aussi le déploiement d’une force inter­na­tionale et l’éloignement des com­bat­tants du Hez­bollah le plus au nord pos­sible de la frontière.

C’est un objectif qu’Israël cherche à atteindre depuis long­temps. A ce jour, l’armée israé­lienne a évité de lancer une offensive ter­restre qui serait extrê­mement coûteuse.

Ce qu’elle cherche à faire, c’est inten­sifier la pression sur la popu­lation civile ainsi que sur le gou­ver­nement libanais pour pro­voquer une dis­sension nationale interne au Liban. Il s’agit de créer un contexte poli­tique défa­vo­rable au Hez­bollah qui for­cerait le gou­ver­nement et les cou­rants de l’opinion publique qui sont hos­tiles à ce mou­vement à exercer des pres­sions pour que le Hez­bollah accepte de s’éloigner de la fron­tière pour per­mettre à l’armée liba­naise et à des forces mul­ti­na­tio­nales de se déployer le long de la frontière.

L’objectif N°  2 serait à terme un désar­mement du Hez­bollah. Israël s’en prend donc déli­bé­rément aux civils pour retourner la popu­lation contre la résis­tance liba­naise et faire pression sur le gou­ver­nement pour qu’il agisse contre le Hez­bollah. Il y a deux ministres du Hez­bollah au gou­ver­nement mais celui-​​ci est aussi constitué de forces poli­tiques qui ont des points de vue dif­fé­rents sur la résistance.

Israël essaie donc d’instrumentaliser les dif­fé­rends internes libanais pour exercer une pression maximale sur le Hezbollah.

Ne penses-​​tu pas qu’Israël est en mesure d’emporter cette bataille ?

Les auto­rités saou­diennes ont dénoncé l’initiative du Hez­bollah. Par ailleurs, quand on lit les édito­riaux de la presse liba­naise, cette ini­tiative ne semble pas non plus faire consensus ? Ennahar, par exemple, cri­tique le Hez­bollah. C’est le cas également de diri­geants comme Walid Joumblatt.

Quelles sont les chances de Hez­bollah de réunir un vrai consensus et de ne pas se retrouver isolé ?

Il faut d’abord savoir que, s’agissant des rap­ports de forces internes au Liban, le Hez­bollah est lar­gement repré­sen­tatif d’une des com­po­santes les plus impor­tantes démo­gra­phi­quement de la popu­lation liba­naise. Le Hez­bollah est un parti qui est prin­ci­pa­lement enraciné dans la com­mu­nauté chiite qui est la plus grande com­mu­nauté du point de vue numé­rique. C’est un premier point.

Deuxième point, le Hez­bollah dispose d’un réseau d’alliances très important avec des forces poli­tiques repré­sen­ta­tives. Il est allié au courant poli­tique de Michel Aoun, avec des partis trans­com­mu­nau­taires comme le PC libanais, le Parti national social syrien, le député Sleiman Frangié qui repré­sente une force impor­tante au nord Liban, Omar Karamé repré­sen­tatif qui a une base impor­tante à Tripoli, Oussama Saad qui repré­sente une force également impor­tante dans la ville de Saïda.

Le Hez­bollah dispose donc d’un réseau d’alliances com­mu­nau­taires ou trans­com­mu­nau­taires qui lui permet d’avoir une majorité relative à ses côtés dans la bataille qu’il mène face à l’occupation israélienne.

Evi­demment d’autres points de vue peuvent se mani­fester au Liban. De toutes manières, lorsque, dans le passé, le combat a été mené pour la libé­ration du sud Liban - libé­ration qui s’est réa­lisée avec le retrait israélien de la majeure partie du ter­ri­toire libanais en mai 2000 -, il y avait déjà un consensus mou autour de la résistance.

Durant les agres­sions israé­liennes de 1993 et 1996, cer­tains hommes poli­tiques au Liban, en partie les mêmes qui s’expriment aujourd’hui, com­men­çaient à réclamer l’envoi de l’armée au sud Liban pour se posi­tionner entre la partie libérée du sud Liban et la partie occupée. C’est-à-dire que, même avant la libé­ration du sud Liban, une partie de ces hommes poli­tiques vou­laient que l’armée se déploie pour que la résis­tance s’arrête dans les zones encore occupées.

Avant la libé­ration, un homme poli­tique comme Amin Gemayel, avait publié une tribune dans Le Monde inti­tulée « halte à un Kosovo libanais ! ». Il annonçait que le Hez­bollah allait entrer dans la zone occupée et mas­sacrer les popu­la­tions chrétiennes.

Rien de tout cela n’a eu lieu et, quelques mois plus tard après la libé­ration, Amin Gemayel a été contraint de revenir sur ses posi­tions et de féli­citer le Hez­bollah pour son com­por­tement exem­plaire durant la libé­ration Les dis­sen­sions internes ne sont pas un fait nouveau ; il n’en reste pas moins qu’une majorité relative au Liban est favo­rable au Hezbollah.

Il est vrai, par ailleurs, que le contexte régional a changé. Les Amé­ri­cains sont dans la région depuis main­tenant trois ans. Ils ont envahi l’Irak et sont devenus, avec 140 000 soldats basés en Irak, une puis­sance moyen-​​orientale. Ils sont cependant dans une situation extrê­mement dif­ficile en Irak où ils font face à une résis­tance acharnée.

Il est vrai aussi que mal­heu­reu­sement une guerre inter­com­mu­nau­taire a déjà com­mencé en Irak. Mais il faut signaler que le Hez­bollah dispose, en Irak, d’une réelle base de sym­pathie auprès de la popu­lation qu’elle soit chiite ou sunnite. Ce capital de sym­pathie pourrait à terme pousser cer­taines orga­ni­sa­tions chiites ira­kiennes à s’en prendre aux forces amé­ri­caines si les USA conti­nuent leur poli­tique de soutien incon­di­tionnel à l’agression israélienne.

La décla­ration de Georges Bush, hier, a été inter­prétée par tous les obser­va­teurs comme un feu vert donné aux Israé­liens pour continuer leur action. Il est donc vrai que les Amé­ri­cains sont pré­sents dans la région mais, dans le contexte actuel, leur pré­sence n’est pas néces­sai­rement un atout. C’est peut-​​être même un point de fai­blesse parce qu’ils sont plus vulnérables.

En ce qui concerne le posi­tion­nement officiel des régimes arabes : ils ont été en principe favo­rables aux droits du peuple libanais à résister à l’occupation mais ce soutien verbal n’a jamais été accom­pagné d’une poli­tique concrète de soutien à la résis­tance. Qu’ils fassent porter aujourd’hui la res­pon­sa­bilité de la dégra­dation de la situation à la résis­tance liba­naise ne change pas grand chose à la donne sur le terrain. Dans les faits, ils n’ont jamais été des sou­tiens réels de la résis­tance menée ni au sud Liban ni en Palestine.

Une grande partie de la presse occi­dentale accuse le Hez­bollah d’être manipulé par l’Iran et/​ou la Syrie…

Face au com­por­tement bel­li­queux d’Israël et à la poli­tique amé­ri­caine d’hégémonie sur la région, l’alliance entre le Hez­bollah, la Syrie et l’Iran est de nature stratégique.

Mais le Hez­bollah est aussi allié du Hamas, aux dif­fé­rentes orga­ni­sa­tions pales­ti­niennes comme avec toutes les orga­ni­sa­tions poli­tiques dans la région et dans le monde qui s’opposent à l’hégémonie amé­ri­caine. Dans un dis­cours qu’il a pro­noncé il y a quelques mois, le secré­taire général du Hez­bollah, Hassan Nas­rallah a affirmé que l’axe anti-​​américain s’étendait de Bey­routh jusqu’au Vene­zuela et que, par consé­quent, le Hez­bollah était allié avec Chavez au Vene­zuela, aux FARC en Colombie, à Morales en Bolivie.

Cela ne signifie pas évidemment que ces forces dictent la poli­tique que le Hez­bollah met en œuvre. Le Hez­bollah agit en partant d’abord de consi­dé­ra­tions natio­nales liba­naises. Dans le cas précis de cette opé­ration, il a estimé que le contexte actuel était favo­rable et surtout que tout autre moyen pour faire libérer les otages libanais détenus en Israël était devenu inef­ficace. Il est donc passé à l’action.

Depuis l’assassinat de Hariri, on assiste au Liban à la montée des contra­dic­tions inter-​​communautaires. En visant le sud et les infra­struc­tures civiles, l’intervention mili­taire israé­lienne ne risque-​​t-​​elle pas d’isoler confes­sion­nel­lement le Hez­bollah, d’alimenter, d’entretenir voire de pro­voquer la dégé­né­res­cence totale du rapport de force ?

Encore une fois, quand on parle de dégé­né­res­cence de quoi parle-​​t-​​ on ? De guerre civile ? Il faut ana­lyser les rap­ports de force concrets sur le terrain. Quelles sont les lignes de clivage actuelles ? Les lignes de cli­vages n’opposent pas musulmans et chré­tiens. Elles tra­versent les dif­fé­rentes communautés.

Une grande partie des chré­tiens se considère repré­sentée par le général Aoun qui est aujourd’hui l’allié du Hez­bollah. D’autres chré­tiens estiment être repré­sentés par des leaders locaux comme Suleiman Frangié, par le Parti national social syrien, très implanté parmi les chré­tiens ortho­doxes au Liban…

On ne peut pas dire que le Hez­bollah fait face à d’autres com­mu­nautés qui lui sont hos­tiles. Il n’y a pas de consensus parmi les chré­tiens contre le Hez­bollah, bien au contraire. Aujourd’hui, une grande partie des for­ma­tions poli­tiques chré­tiennes est de fait alliée au Hez­bollah et la même chose s’applique à la com­mu­nauté sunnite.

Il est vrai qu’un vrai dif­férend existe entre le Hez­bollah et la prin­cipale force repré­sentant la com­mu­nauté sunnite au Liban, c’est-à-dire le Courant du Futur, fondé par Rafik Hariri, en ce qui concerne les rela­tions avec la Syrie. Mais il faut savoir par ailleurs que la rue sunnite liba­naise est très sen­sible à ce qui se passe en Palestine et en Irak. His­to­ri­quement, au Liban, les sun­nites ont porté le natio­na­lisme arabe et ont tou­jours été très sen­sibles à la question palestinienne.

Ce qui se passe à Gaza a des réper­cus­sions et des impli­ca­tions très impor­tantes sur l’opinion publique sunnite. Or, aujourd’hui, le Hez­bollah apparaît comme le seul mou­vement en mesure d’apporter un soutien concret aux Palestiniens.

Un autre point important qu’il faut prendre en consi­dé­ration, c’est le sens poli­tique que le Hez­bollah a voulu donner à l’opération au cours de laquelle il a capturé deux soldats israéliens.

Lors d’une confé­rence de presse, le secré­taire général du Hez­bollah, Hassan Nas­rallah, a exigé l’échange des pri­son­niers israé­liens contre les otages libanais ; il a parlé également de la situation en Palestine mais il a surtout conclu son inter­vention en évoquant la situation en Irak. Il a appelé les Ira­kiens à s’unir contre l’occupation et à ne pas suivre ceux qu’il a qua­lifié d’agents du Mossad et de la CIA qui cherchent à diviser les Ira­kiens entre sun­nites et chiites.

Les sun­nites et les chiites au Liban sont très sen­sibles à ces argu­ments. Dans les deux com­mu­nautés, il y a la très forte conscience que les USA et Israël cherchent à ins­tru­men­ta­liser les contra­dic­tions inter­com­mu­nau­taires pour affaiblir davantage les peuples de la région et leur capacité de résistance.

S’il y a une dis­corde au Liban, qui va-​​t-​​elle opposer ? A mon avis, si on essaie d’apprécier les rap­ports de force, il y a une nette majorité qui est favo­rable au Hez­bollah. La décla­ration de Walid Joum­blatt hier [1] n’est pas une décla­ration hostile au Hez­bollah. Tout en signi­fiant par ailleurs sa dif­fé­rence avec le Hez­bollah, il a clai­rement dit qu’il fallait main­tenir l’unité nationale contre Israël, que les dif­fé­rends devaient être mis de côté et que du point de vue de la logique du Hez­bollah cette opé­ration était par­fai­tement com­pré­hen­sible. La direction du Hez­bollah est direc­tement menacée par Israël qui a déjà bom­bardé le siège de la télé­vision El Manar et la radio ainsi que le QG du Hez­bollah. Quelle est la marge de manœuvre d’Israël ?

Pour para­phraser un chef révo­lu­tion­naire très connu, « le Hez­bollah est dans la popu­lation liba­naise, comme un poisson dans l’eau ». Le Hez­bollah a beau avoir son QG dans la ban­lieue sud, ce ne sont pas ces bom­bar­de­ments qui vont l’affaiblir. D’un point de vue stric­tement mili­taire, l’opération israé­lienne prend jusqu’à présent pour cible des civils, des infra­struc­tures civiles et quelques institutions.

Mili­tai­rement le Hez­bollah n’a aucune perte. Il y a eu un martyr hier, c’est tout. Par ailleurs, jusque-​​là, le Hez­bollah n’a pas utilisé toutes ses capa­cités de riposte et les jours qui viennent vont montrer que celles-​​ci sont loin d’être négligeables.

Par ailleurs, Hassan Nas­rallah est depuis très long­temps sur la liste noire des Israé­liens. Ils l’ont dit et répété et ont déjà tenté de l’assassiner comme ils ont tué l’ancien Secré­taire général Abbas el Mous­saoui en 1992. Jusqu’à présent le Hez­bollah a pris des mesures de sécurité excep­tion­nelles ce qui lui a permis de pro­téger ses dirigeants.

Ce parti, qui a une grande expé­rience poli­tique, qui est très bien structuré, a une telle popu­larité au Liban que même si Israël réus­sissait à atteindre tel ou tel diri­geant, cela n’affecterait pas réel­lement sa capacité d’action.

Regardez le Hamas. Israël a assassiné une grande partie de ses diri­geants his­to­riques : cheikh Ahmad Yassin, el Ran­tissi, Smain Abou Charab et bien d’autres, sans pouvoir l’affaiblir. L’assassinat de diri­geants de vrais partis de masse ne change pas fon­da­men­ta­lement la donne.

Ils peuvent toucher la logistique…

Oui, mais cela suppose que le Hez­bollah a une logis­tique qui vient de l’extérieur.

Il est vrai que l’Iran a soutenu le Hez­bollah et que la Syrie a acheminé l’aide de l’Iran vers le Hez­bollah mais le Hez­bollah a aujourd’hui suf­fi­samment de moyens dis­persés sur le ter­ri­toire libanais pour pouvoir tenir assez long­temps en cas de guerre. Tout le dis­cours poli­tique du Hez­bollah et toute sa stra­tégie après le retrait d’Israël de la majeure partie du ter­ri­toire libanais a consisté à dire « nous sommes un mou­vement de dis­suasion des vel­léités d’agression d’Israël ». Il a donc pris toutes ses dis­po­si­tions en fonction de l’éventualité de telles agres­sions. Et parmi les dis­po­si­tions, il y a la dis­persion des moyens logis­tiques, du potentiel militaire…

Selon toi, est-​​ce qu’on s’oriente vers un affron­tement durable qui pourrait entraîner l’ouverture d’autres fronts, tel que le front syrien ?

En ce qui me concerne, je pensais que la riposte israé­lienne n’aurait pas une telle ampleur, que la partie israé­lienne mesurait les dangers d’une telle agression.

Mais là, oui je crains que le conflit ne se pro­longe sur le moyen voire le long terme. Il faut voir jusqu’à quand la partie israé­lienne va sup­porter cette situation.

N’oublions pas qu’en face de l’armée israé­lienne, il y a un mou­vement de gué­rilla qui pourrait s’accommoder de cette situation pendant des mois voire des années. Il a fait ses preuves dans le passé.

Main­tenant est-​​ce que les Israé­liens pour­raient se lancer dans une aventure mili­taire contre la Syrie ?

La Syrie a beaucoup de cartes à jouer. D’abord la fron­tière syrienne avec le Golan occupé est l’une des fron­tières les plus stables depuis 1973. La décision d’ouvrir la fron­tière en cas d’agression pourrait être prise. Et là, les Israé­liens se retrou­veront aux prises avec les orga­ni­sa­tions popu­laires pales­ti­niennes et syriennes. N’oublions pas qu’en Syrie, il y a 600 000 pales­ti­niens environ qui sont orga­nisés. Cette carte pourrait être utilisée.

Les Syriens pour­raient très bien être moins vigi­lants sur la fron­tière avec l’Irak et per­mettre aux volon­taires arabes et syriens désireux de com­battre l’occupation amé­ri­caine en Irak, de s’y rendre et aggraver ainsi la situation des troupes amé­ri­caines qui se trouvent déjà dans un bourbier.

Si les Israé­liens et les Amé­ri­cains se trouvent aux prises direc­tement avec les popu­la­tions et non pas avec les régimes, leur situation est bien plus dif­ficile que lorsqu’ils sont confrontés aux régimes. C’est ce qu’a montré l’expérience pales­ti­nienne, liba­naise et irakienne.

La Syrie a donc une « capacité de nui­sance » qu’elle n’a pas encore utilisé. Si elle est forcée à l’utiliser, les consé­quences pour les Amé­ri­cains et les Israé­liens seront extrê­mement négatives.

Chirac a fait une décla­ration aujourd’hui, 14 juillet, où il a évoqué la situation au Liban. Quels com­men­taires ces décla­ra­tions te suggèrent-​​elles ?

Il s’agit d’un entretien que le pré­sident Chirac a accordé à deux jour­na­listes français. Après avoir condamné la réaction israé­lienne qu’il a qua­lifiée de « dis­pro­por­tionnée », il a fait porter aux mou­ve­ments de résis­tance libanais et pales­ti­niens la res­pon­sa­bilité de la dégra­dation de la situation au Liban et à Gaza en qua­li­fiant leurs poli­tiques d’« irresponsables ».

Par ailleurs, les objectifs poli­tiques qu’il a fixés aux éven­tuelles média­tions inter­na­tio­nales et euro­péennes reprennent pour l’essentiel les reven­di­ca­tions israé­liennes. Il a évoqué 3 objectifs à atteindre :

- la libé­ration des soldats israé­liens
- un cessez-​​le-​​feu à la fron­tière liba­naise
- le déploiement d’une force de pro­tection inter­na­tionale à la fron­tière libano-​​israélienne c’est-à-dire, évidemment, une force de pro­tection inter­na­tionale d’Israël et un redé­ploiement vers le nord de la résis­tance libanaise.

Ainsi, la décla­ration de Chirac mani­feste une fois de plus l’alignement de la France et de l’UE sur la poli­tique américaine.

Il n’y a plus de « poli­tique arabe de la France ». Plus géné­ra­lement, il n’y a plus de poli­tique indé­pen­dante de la France au Moyen-​​Orient.

Dans d’autres régions, il y a encore des dif­fé­rends avec les USA mais ce n’est plus le cas au Moyen-​​Orient. La France ne défend plus ses posi­tions tra­di­tion­nelles concernant les condi­tions d’une paix réelle au Moyen-​​Orient.

La France a purement et sim­plement lâché les Pales­ti­niens. Regardez la fai­blesse des réac­tions fran­çaises voire l’absence totale de réac­tions face à l’agression et la guerre israé­lienne contre les Pales­ti­niens. La France est qua­siment sur la même lon­gueur d’onde que les USA sur le dossier iranien.

Dans les faits, elle reprend à son compte les exi­gences israé­liennes et ignore tota­lement les exi­gences liba­naises qui sont tout sim­plement la libé­ration des otages détenus en Israël.

Je pense que tout le capital de sym­pathie dont la France a joui dans le monde arabe est perdu, dilapidé et je crois que cela aura des consé­quences poli­tiques et idéo­lo­giques et même à l’avenir économiques.

La France n’est plus perçue aujourd’hui comme un pays ami du monde arabe.

Quelles sont aujourd’hui les condi­tions de vic­toire dans cette guerre inégale ?

Je pense que la vic­toire du Hez­bollah serait la libé­ration des pri­son­niers libanais.

Evi­demment, atteindre cet objectif va être extrê­mement coûteux en raison du dés­équi­libre des force mili­taires sur le terrain et du dés­équi­libre du rapport de forces poli­tique qui est due prin­ci­pa­lement à la com­plicité ou à la lâcheté de la com­mu­nauté inter­na­tionale et des régimes arabes.

Je pense que de toutes façons la confron­tation mili­tai­rement sur le terrain ne pourra pas être rem­portée par la partie israé­lienne car le Hez­bollah a montré dans le passé qu’il était capable de tenir tête à l’armée israé­lienne malgré sa supé­riorité en terme de puis­sance de feu, de tech­no­logie, etc…

Jusqu’à présent, l’armée israé­lienne mène une cam­pagne de bom­bar­de­ments. Je ne crois pas qu’elle ira jusqu’à une invasion mili­taire à grande échelle. C’est une bataille qui sera exces­si­vement coû­teuse pour le Liban mais elle le sera aussi pour Israël.

C’est un conflit des volontés. Celui qui cède le premier a perdu. Je ne crois pas que le Hez­bollah cédera.

Ne crois-​​tu pas que le calcul du Hez­bollah est un peu dés­équi­libré. Pour libérer des pri­son­niers libanais, il prend le risque de voir des dizaines ou des cen­taines de civils tués ?

L’enjeu des pri­son­niers est un enjeu d’une très grande impor­tance du point de vue poli­tique et symbolique.

C’est un enjeu qui est lié au conflit qui oppose le Liban et Israël depuis la création de l’Etat d’Israël.

La prin­cipale victime de la création d’Israël a été le peuple pales­tinien qui a été chassé de sa terre. Mais depuis l’expulsion des Pales­ti­niens, les Libanais vivent au rythme des agres­sions israé­liennes. Une partie du sud Liban a été envahie en 1978, une autre partie en 1982. Le sud Liban est resté pendant plus de 18 ans sous occu­pation israé­lienne. Le fait de tenir bon sur la question des pri­son­niers dans ce conflit de volontés a une très grande impor­tante stra­té­gique et symbolique.

Cela par­ticipe de la capacité du Liban à dis­suader dans l’avenir de futures agres­sions israé­liennes et surtout de rester un Etat indé­pendant et souverain.

[1] le chef druze du Parti socia­liste progressiste