« Le Hezbollah a voulu donner un coup de semonce »

Entretien avec René Naba, vendredi 16 mai 2008

Jour­na­liste, auteur de « Liban, chro­niques d’un pays en sursis », René Naba* propose ici une lecture des événe­ments très dif­fé­rente de celle qui l’emporte dans les médias occidentaux.

Le Hez­bollah n’a-t-il pas commis une erreur en sacri­fiant son prin­cipal argument dans la société liba­naise : nous tournons nos armes contre Israël, mais jamais contre d’autres Libanais ?

René Naba : Non, pas vraiment. Sous peine de para­lysie, il ne pouvait subir pas­si­vement l’agenda imposé par ses adver­saires, impulsé par les Amé­ri­cains et les Saou­diens, et se laisser gri­gnoter pro­gres­si­vement. Depuis l’offensive déclenchée en Irak contre Moqtada Sadr, le chef reli­gieux chiite, en avril 2008, le Hez­bollah s’attendait à la manœuvre. Il ne s’est pas livré à un coup d’État, dans un État d’ailleurs inexistant. Il s’est livré à une démons­tration de force qui a tenu lieu de coup de semonce en vue de mettre bru­ta­lement un terme à une opé­ration de diversion qui l’aurait détourné de sa ligne de mire israé­lienne. Il expli­quera qu’il n’a pas pris ses armes contre d’autres Libanais, mais pour main­tenir sa puis­sance de feu face à Israël.

Vous parlez dans vos « Chro­niques » d’inadéquation entre le pays légal et le pays réel, pouvez expliquer cette affirmation ?

Le gou­ver­nement de M. Fouad Siniora dispose, numé­ri­quement parlant, de la majorité par­le­men­taire, du fait de l’émotion sus­citée par l’assassinat de l’ancien Premier ministre, Rafic Hariri, en 2005, et des erreurs du Hez­bollah, qui voulait à l’époque donner des gages de bonne volonté à son ancien allié, le chef féodal druze pro­gres­siste Walid Joum­blatt. Mais ce gou­ver­nement, du fait de la démo­cratie consen­suelle trans­com­mu­nau­taire en vigueur au Liban, ne dispose plus d’une légi­timité depuis la démission de six ministres chiites et d’un chrétien, soit le tiers du cabinet. Ses déci­sions sont consti­tu­tion­nel­lement caduques. Elles ont tou­tefois force de loi du fait du soutien diplo­ma­tique occi­dental. Mais la réalité est tout autre sur le terrain. Le Hez­bollah est la prin­cipale for­mation para­mi­li­taire de la plus impor­tante com­mu­nauté liba­naise, numé­ri­quement parlant, les chiites (40 % de la popu­lation), et son allié, le général Michel Aoun, ancien chef du gou­ver­nement libanais, est le chef de la plus impor­tante for­mation poli­tique chré­tienne, le grand vain­queur, du côté chrétien, des consul­ta­tions élec­to­rales qui se sont succédé depuis juin 2005 à la suite du départ des Syriens.

Le camp dit « pro-​​occidental » peut appa­raître comme un recy­clage douteux d’anciens chefs de guerres et d’affairistes. Malgré tout, n’ont-ils pas en partie le soutien d’une jeune géné­ration qui ne veut plus de l’emprise syrienne ? Le quatuor Joum­blatt, Geagea, Gemayel et Hariri manque cruel­lement de crédit. Ils ont commis autant d’atrocités que les Syriens, et Joum­blatt et Hariri ont été les prin­cipaux par­te­naires de l’affairisme syrien au Liban. La nou­velle géné­ration veut se débar­rasser à la fois de l’emprise syrienne et de la mafio­cratie libanaise.

On parle beaucoup de l’influence de l’Iran sur le Hez­bollah, mais les influences exté­rieures sont partout au Liban…

L’élection pré­si­den­tielle amé­ri­caine et les échéances israé­liennes consti­tuent en effet les deux para­mètres de la lisi­bilité de la crise liba­naise. Après dix-​​sept reports, l’élection pré­si­den­tielle liba­naise devait se tenir le 13 mai, soit la veille de l’arrivée en Israël de George Bush pour célébrer le soixan­tième anni­ver­saire de sa fon­dation. Joum­blatt, d’abord, puis Siniora ont soulevé le pro­blème du réseau autonome des trans­mis­sions du Hez­bollah, comme si eux-​​mêmes ne dis­po­saient pas d’un réseau protégé, et comme si les Amé­ri­cains et les Français ne dis­po­saient pas de leur propre réseau codé via la flotte occi­dentale lon­geant les cotes liba­naises. Joum­blatt a voulu ainsi donner le signal à une inter­vention occi­dentale au pré­texte de « voler au secours du gou­ver­nement démo­cra­ti­quement élu ». Une pré­sence mili­taire amé­ri­caine au Liban repré­sente pour les chefs féodaux libanais un gage de pérennité.