"Le Hezbollah a déjà gagné trois guerres"

Patrick Haenni, vendredi 25 août 2006

Une analyse de "la guerre entre le Hez­bollah libanais et Israël ,… à facettes mul­tiples", datée du 11 août.

La guerre entre le Hez­bollah libanais et Israël est à facettes mul­tiples. Dans une pers­pective large, et si l’issue de la confron­tation armée est encore indécise, on peut cependant consi­dérer que le Hez­bollah a déjà marqué des points sur trois tableaux.

Tout d’abord la guerre des images.

Le Hez­bollah a marqué des points auprès des popu­la­tions arabes et au-​​delà. En effet, il existe une inversion des rôles. D’un côté, on attendait du secré­taire général du Hez­bollah, Hassan Nas­rallah, un reli­gieux, des dis­cours enflammés et des appels au djihad, de l’autre, des leaders poli­tiques et mili­taires israé­liens, un « Etat moderne », la transparence.

Cette équation s’est pro­gres­si­vement inversée au cours de la guerre. Au niveau de l’image des leaders, le reli­gieux inté­griste a tou­jours été extrê­mement posé et cré­dible là où les hommes en veston s’emportaient sur les chaînes arabes et à la Knesset.

Nas­rallah parlait de trans­pa­rence, ce qui s’est à plu­sieurs occa­sions vérifié (notamment dans la récu­pé­ration par le Hez­bollah du village de Bint Jbeil que les Israé­liens assu­raient avoir contrôlé). En face, le dis­cours a souvent été dans la « langue de bois ». L’armée israé­lienne parlait encore de frappes chi­rur­gi­cales alors que le plafond des 600 civils morts était dépassé.

Le ratio des vic­times mili­taires et civiles plaide lar­gement en faveur du Hez­bollah : au 28 juillet, l’offensive a fait 51 morts en Israël, dont 18 civils et 33 mili­taires, soit deux mili­taires pour un civil. Le Liban dénom­brait 414 morts, dont moins d’une qua­ran­taine de membres du Hez­bollah, soit un mili­taire pour 10 civils.

La deuxième guerre est celle « des volontés ».

D’un côté nous avons un Etat et de l’autre un mou­vement dit de « résis­tance populaire ».

Contrai­rement aux autres gué­rillas, le Hez­bollah ne vise pourtant pas la prise d’un Etat mais la libé­ration d’un ter­ri­toire et le maintien de son identité fon­da­mentale, celle d’un mou­vement de résis­tance (mouqawama).

A ce titre, il a para­doxa­lement besoin d’une terre occupée (les fermes de Chébaa) et d’un axe de tension (les pri­son­niers libanais en Israël, la déli­mi­tation des fron­tières au Sud-​​Liban, les cartes des mines israé­liennes au Liban etc.).

En 1992, le Hez­bollah décide de se pré­senter aux élec­tions légis­la­tives liba­naises. Il intègre ainsi pour la pre­mière fois le pro­cessus poli­tique ; mais il était présent dans le champ poli­tique dans le but d’y défendre sa résistance.

Mais six ans après le retrait israélien du Sud-​​Liban en 2000, il continue à se définir comme mou­qawama. Son posi­tion­nement est devenu plus prag­ma­tique ; natio­na­liste plus qu’islamiste. Et c’est bien à ce niveau-​​là qu’il y a dis­sy­métrie dans les buts.

Alors qu’Israël cher­chait à éliminer son adver­saire, le Hez­bollah a tou­jours posé sa vic­toire en termes négatifs : pousser l’Etat hébreu à réviser ses exi­gences à la baisse pour un cessez-​​le-​​feu. Ainsi, sauf des­truction majeure de ses moyens mili­taires, ce qui à ce jour ne s’est pas avéré, le Hez­bollah est quasi invin­cible, non en raison de sa puis­sance, mais en raison de sa défi­nition très res­treinte de la victoire.

La troi­sième guerre est celle de la conquête des cœurs de la oumma (la com­mu­nauté de tous les musulmans).

D’un côté le leader chiite du Hez­bollah appelle à la grande guerre de la oumma et à l’apaisement du front confes­sionnel en Irak. De l’autre, le sunnite Ayman Zawahiri, bras droit de Ben Laden, lance un appel au « pacte des déshé­rités chiites » en évoquant les figures pré­do­mi­nantes du chiisme comme l’imam Hussein.

Entre les deux, la mou­vance isla­miste des Frères musulmans s’est dès le départ soli­da­risée avec la « résis­tance », alors que le sala­fisme, pourtant vio­lemment anti-​​chiite, a pro­gres­si­vement basculé dans une attitude de soutien au Hezbollah.

Quand à l’attitude d’une société liba­naise - mul­ti­con­fes­sion­nelle - et de laquelle le Hez­bollah chiite est issu, trois prin­ci­pales phases peuvent êtres distinguées.

- Dans un premier temps, un soutien mesuré aux opé­ra­tions du Hez­bollah était prin­ci­pa­lement res­senti auprès des popu­la­tions chiites. La rue sunnite et ses diri­geants poli­tiques ainsi que les popu­la­tions chré­tiennes y étaient hos­tiles. Ce combat n’était pas le leur, mais celui d’un mou­vement chiite armé qui leur fait peur.

- Dans un deuxième temps, face à l’ampleur des des­truc­tions causées par les bom­bar­de­ments israé­liens visant l’infrastructure civile, l’image du Hez­bollah s’est amé­liorée. Ce n’était plus un acteur poli­tique enga­geant uni­la­té­ra­lement tout le pays dans une guerre, mais un mou­vement de résistance.

- Dans un troi­sième temps, l’ampleur des des­truc­tions tend à retourner pro­gres­si­vement beaucoup des vic­times des opé­ra­tions mili­taires israé­liennes. Elles se consi­dèrent vic­times de l’aventurisme catas­tro­phique d’un leader chiite. Des conflits, pour l’instant vite maî­trisés, ont eu lieu entre les déplacés chiites et les popu­la­tions qui les accueillaient à Bey­routh et Tripoli.

Le pays est donc dans une situation interne pré­caire. Le ral­liement autour de la résis­tance du début fait place à un mécon­ten­tement qui reste, pour l’instant, contenu par des acteurs poli­tiques modé­ra­teurs et par les succès mili­taires du Hezbollah.

Face à ces « vic­toires » du Hez­bollah, il est très important de désa­morcer la crise rapi­dement. Mais les pres­sions de la com­mu­nauté inter­na­tionale pour atteindre un cessez-​​le-​​feu restent mar­gi­nales. Les uns et les autres trouvent un intérêt dans ce conflit qui se joue entre un axe israélo-​​américain et un autre Iran-​​Hezbollah-​​Syrie.

Désa­morcer la crise devrait se faire en deux temps. Tout d’abord un cessez-​​le-​​feu immédiat pour éviter l’embrasement incon­trô­lable. Puis un pro­cessus poli­tique qui vise un règlement global. Cela signifie tarir de manière symé­trique les sources des réflexes bel­li­queux de part et d’autre, que ce soit les mis­siles du Hez­bollah pointés sur Israël, ou l’occupation israé­lienne des fermes de Chébaa, la question des pri­son­niers et les cartes des mines israé­liennes au Liban.