Le Hamas et la reconnaissance d’Israël

Paul Delmotte, dimanche 11 février 2007

Le Hamas semble choisir d’en revenir là où l’OLP en était dans les années 1970 et 1980 : conserver la « carte » de la recon­nais­sance explicite d’Israël, tout en mul­ti­pliant les « petites phrases » exprimant une recon­nais­sance de facto de l’Etat.

(…) Pourquoi le Hamas maintient-​​il, malgré des pres­sions urbi et orbi, son refus de recon­naître - offi­ciel­lement et expli­ci­tement - l’Etat d’Israël ?

La pre­mière des réponses est peu évoquée : le mou­vement considère qu’une telle recon­nais­sance consti­tuerait une inutile concession. Le Hamas n’a pas oublié que celle-​​ci a été, des décennies durant, exigée de l’Organisation de libé­ration de la Palestine (OLP) et du Fatah « laïques ». Il se sou­vient aussi que, lorsque l’OLP et le Fatah ont fini par accepter cette recon­nais­sance, ils n’ont pour ainsi dire rien obtenu en échange, ni Etat pales­tinien ni capitale à Jérusalem-​​Est. Ni, non plus, l’acceptation par Israël de sa res­pon­sa­bilité dans l’exode des Pales­ti­niens de 1947-​​1949, ni a for­tiori celle du principe du « droit au retour » (ou à des com­pen­sa­tions) des cinq mil­lions de réfugiés.

En mars 2006, le premier ministre israélien Ehoud Olmert avait annoncé un pro­gramme de retrait uni­la­téral, sti­pulant qu’Israël entendait conserver quelque 36,5 % de la Cis­jor­danie, sans compter Jérusalem-​​Est ni la vallée du Jourdain. A savoir entre 40 % et 50 % des 22 % de la Palestine « his­to­rique » sur les­quels Yasser Arafat avait espéré créer un Etat pales­tinien… Dans ces condi­tions, le Hamas semble donc choisir d’en revenir là où l’OLP en était dans les années 1970 et 1980 : conserver la « carte » de la recon­nais­sance explicite d’Israël, tout en mul­ti­pliant les « petites phrases » exprimant une recon­nais­sance de facto de l’Etat.

Nom­breux sont pourtant ceux qui per­sistent à voir dans le radi­ca­lisme du dis­cours du Hamas l’unique effet d’une Wel­tan­schauung (« vision du monde ») isla­mique, s’évertuant, comme le déplorent les cher­cheurs Bruno Guigue [1] ou Khaled Hroub [2], à définir la poli­tique du Hamas uni­quement à partir de sa charte d’août 1988.

Hroub a méti­cu­leu­sement analysé trois textes-​​clés du mou­vement isla­miste pos­té­rieurs à cette charte : le plate-​​forme élec­torale du Hamas, inti­tulée « Chan­gement et réforme », de l’automne 2005 ; son projet de « Pro­gramme de gou­ver­nement d’union nationale » (mars 2006) ; et la plate-​​forme gou­ver­ne­mentale pré­sentée par le premier ministre Ismaïl Haniyeh au nouveau Par­lement le 27 mars 2006. Le cher­cheur remarque que le Hamas est devenu une « orga­ni­sation pro­fon­dément dif­fé­rente » de celle née au début de la pre­mière Intifada, en décembre 1987.

Dans ses textes, l’organisation se dit sou­cieuse de libertés poli­tiques, « incluant la liberté d’expression, de presse, d’association », de « plu­ra­lisme », de « sépa­ration des pou­voirs », d’« alter­nance paci­fique au pouvoir ». Mais aussi d’« édifi­cation d’une société civile déve­loppée » et de respect des droits des mino­rités… Par ailleurs, du premier au troi­sième texte analysé, les réfé­rences reli­gieuses se font de moins en moins pré­sentes, et le thème de la « lutte armée » se voit presque entiè­rement évacué [3] au profit des pré­oc­cu­pa­tions en matière de « gou­ver­nance » et de réformes civiles. Enfin, l’évolution est nette en ce qui concerne la solution dite des « deux peuples, deux Etats » et de l’attitude à l’égard des accords inter­na­tionaux sur la Palestine. Silence des médias occidentaux

Pas un seul de ces docu­ments n’a été bien diffusé dans les médias et les cercles offi­ciels occi­dentaux. Sur les treize points du texte « Chan­gement et réforme » traitant de la poli­tique légis­lative et judi­ciaire, constate Hroub, seul le premier, qui stipule que « la loi isla­mique devrait être la prin­cipale source de la légis­lation » a retenu l’attention et suscité des craintes quant à un projet d’« isla­mi­sation de la société ». Mais les douze autres, qui ne font aucune mention de l’islam, sont passés inaperçus.

De son côté, Guigue observe : « Sur un point aussi essentiel que le statut isla­mique de la Palestine, il est frappant que le document élec­toral renvoie allu­si­vement à la tra­dition cora­nique sans s’y appe­santir. » Il juge, par ailleurs, signi­fi­cative la réfé­rence, dans le même document et pour dénoncer l’illégalité de l’occupation, aux réso­lu­tions de l’Organisation des Nations unies (ONU). Cela, écrit-​​il, ne signifie sans doute pas que le Hamas soit prêt à recon­naître offi­ciel­lement l’Etat d’Israël, « autre volet des réso­lu­tions onu­siennes ». Mais invoquer expli­ci­tement la légalité inter­na­tionale « conduit un jour ou l’autre à accepter toutes ses conséquences ».

Quant au « Pro­gramme de gou­ver­nement d’union nationale », son pré­ambule réitère, certes, la nécessité de « pré­server les impé­ratifs nationaux non négo­ciables » : fin de l’occupation, droit au retour, droit de résis­tance « sous toutes ses formes », « édifi­cation d’un Etat pales­tinien indé­pendant et plei­nement sou­verain, avec Jéru­salem pour capitale », « rejet des solu­tions par­tielles ». Mais - outre le fait que ces prio­rités restent par­tagées par l’ensemble des orga­ni­sa­tions pales­ti­niennes, dont celles que la « com­mu­nauté inter­na­tionale » juge « fré­quen­tables » - nombre d’articles du pro­gramme reflètent les efforts du Hamas pour tenir compte des exi­gences de ladite com­mu­nauté, même s’ils ne répondent pas à tous ses desiderata.

En fait, c’est ce pro­gramme « dans son ensemble », juge Hroub, qui « tourne autour de la solution des deux Etats » et « fait réfé­rence aux ter­ri­toires occupés en 1967 (…) sans aucune allusion à la “libé­ration de l’ensemble de la Palestine” ou à la “des­truction d’Israël” que l’on trouve dans la charte ».

Enfin, la plate-​​forme gou­ver­ne­mentale du 27 mars ne mon­trait, note ce même cher­cheur, « aucune marche arrière par rapport à tous les articles ébauchés dans le “Pro­gramme d’union nationale” ». Alors même que ce pro­gramme ne concernait plus, après le rejet par les autres orga­ni­sa­tions du projet de coa­lition, que le seul Hamas et que des conces­sions n’étaient donc plus nécessaires…

Le silence, voire l’occultation, qu’ont connu ces textes du Hamas devrait sus­citer des inter­ro­ga­tions sur le com­por­tement de la « com­mu­nauté inter­na­tionale » et de l’Union euro­péenne. Leur décision d’asphyxier écono­mi­quement les Pales­ti­niens, à moins d’un renon­cement uni­la­téral de leur part à la « vio­lence » et d’une recon­nais­sance offi­cielle d’Israël - sans qu’aucun geste ne soit exigé de ce dernier -, ne s’explique sans doute pas uni­quement par une « fixation » sur l’islamité du Hamas, mais cette fixation l’a sans doute faci­litée et a aidé à la faire « passer » dans l’opinion.

Les « petites phrases » pro­fon­dément cho­quantes dis­tillées, depuis octobre 2005, par le pré­sident iranien Mahmoud Ahma­di­nejad à propos d’Israël et de l’Holocauste ont été, en Europe et aux Etats-​​Unis, rejetées [4]. Ce rejet a empêché de s’interroger sur le succès que de tels propos avaient ren­contré dans la région et au-​​delà. Pour une partie de l’opinion arabe et musulmane, ce que M. Ahma­di­nejad a mis en lumière par ces phrases pro­vo­ca­trices est que la recon­nais­sance de la réalité de l’Holocauste - ou sa négation - importe fina­lement moins, aux yeux de cette opinion, que la légi­ti­mation de facto par l’Occident, au nom de ce génocide, du sort que le « projet sio­niste » fait encore subir, soixante ans après la Shoah, aux Arabes de Palestine.

Voilà quelques années, l’historien israélien Dan Diner dis­tin­guait trois ordres de légi­timité de l’Etat d’Israël, aux­quels il accordait des degrés inégaux d’« uni­ver­salité [5] ». Jugeant « uni­la­térale » - parce que ne valant que pour les Juifs - la légi­timité qu’il qua­li­fiait, curieu­sement [6], de « sio­niste », à savoir celle « née de la pro­messe divine faite aux Hébreux », il admettait aussi que la « légi­timité juive », « puisée dans les hor­reurs de l’Holocauste », n’était que « par­tiel­lement uni­ver­selle ». Pour enfin consi­dérer comme entiè­rement « uni­ver­selle », cette fois, la « légi­timité israé­lienne », qui, à ses yeux, découlait du « droit irré­vo­cable [d’Israël] à l’existence pour la simple raison qu’il existe ».

On peut effec­ti­vement admettre cette « légi­timité israé­lienne » et consi­dérer, avec Maxime Rodinson, que « les droits tirés de la mise en valeur d’un ter­ri­toire, du travail dépensé, des sacri­fices per­sonnels consentis sont les seuls qui puissent être invoqués de façon valable [7] ». Mais on peut alors se demander : pourquoi ce type de droit ne vaudrait-​​il pas autant pour les Palestiniens ?

La légi­timité d’Israël n’a de chance d’être un jour reconnue, en par­ti­culier dans le monde arabe et musulman, que dans un lien indis­so­ciable à une « légi­timité uni­ver­selle », pales­ti­nienne cette fois. Ce sont en effet deux légi­ti­mités que l’Assemblée générale des Nations unies a consa­crées conjoin­tement par sa réso­lution 181 du 29 novembre 1947 sur la par­tition de la Palestine sous mandat britannique.

Ne serait-​​il pas opportun de se sou­venir de cette légi­timité « onu­sienne » conférée à l’« Etat juif » ? En enjoi­gnant au Hamas de recon­naître Israël sans condition, la « com­mu­nauté inter­na­tionale » n’apparaît-elle pas amné­sique ? Car il n’est plus question, aux Nations unies, des 44 % du ter­ri­toire de la Palestine man­da­taire qu’elles avaient « offerts [8] » à l’« Etat arabe » de Palestine en vertu de la réso­lution 181. Ni de la réso­lution 194 sur le droit au retour, ou à une com­pen­sation, des réfugiés palestiniens.

En s’enfermant dans cet « oubli », en faisant de la recon­nais­sance d’Israël un impé­ratif absolu, l’Union euro­péenne ne se place-​​t-​​elle pas dans l’incapacité d’imaginer un dis­cours et des pro­po­si­tions poli­tiques qui donnent à nombre de Pales­ti­niens, d’Arabes et de musulmans le sen­timent que l’« Occident » se départit, enfin, d’une attitude des « deux poids, deux mesures » ?

La boutade de la jour­na­liste israé­lienne Amira Hass est connue : au Hamas, les extré­mistes pensent qu’Allah rendra l’ensemble de la Palestine au monde arabe et à l’islam d’ici cin­quante ans, alors que les modérés penchent plutôt pour cinq siècles… Dès 1995, le cheikh Ahmed Yassine [9] avait proposé à Israël une « trêve de longue durée » en échange d’un Etat pales­tinien en Cis­jor­danie et à Gaza. Pré­cisant en 2004 qu’il lais­serait, en ce cas, « le reste des terres occupées a l’histoire ». Depuis, l’offre a été réitérée par les prin­cipaux diri­geants du mou­vement. De telles décla­ra­tions doivent être prises en compte. Elles semblent confirmer ce qu’écrit Guigue, pour qui le Hamas en est arrivé à une « accep­tation tacite d’un partage de la Palestine his­to­rique sur la base des fron­tières anté­rieures à la guerre de 1967 ». Cette « accep­tation tacite », il avait fallu vingt ans pour que le Fatah d’Arafat l’officialise. Par la pusil­la­nimité dont elle a fait preuve depuis, l’Union euro­péenne n’est pas sans res­pon­sa­bi­lités dans le nau­frage des négo­cia­tions qui ont suivi cette concession majeure. Face à l’intransigeance main­tenue d’Israël, face à l’exacerbation des ten­sions régio­nales, le défi se fait de plus en plus pressant pour une « com­mu­nauté inter­na­tionale » qui semble s’interdire d’essayer de bâtir un avenir sur cette recon­nais­sance de facto d’Israël par le Hamas. La « com­mu­nauté inter­na­tionale », écrit Guigue, « devra enfin faire la preuve du sérieux de ses propres réso­lu­tions après qua­rante ans de conni­vence avec Israël ».

[1] www​.oumma​.com, 27 mars 2006. Bruno Guigue est l’auteur de Proche-​​​​Orient : la guerre des mots, L’Harmattan, Paris, 2003.

[2] « A new Hamas through its new docu­ments », Journal of Palestine Studies, vol. XXXV, n° 4, Washington, DC, été 2006. Spé­cia­liste du Hamas, Khaled Hroub est l’auteur de Hamas : Poli­tical Thought and Practice, Ins­titute for Palestine Studies, Washington, DC, 2000.

[3] Dans « Chan­gement et réforme », seuls quelques pas­sages évoquent la « lutte armée », qui plus est pour l’« inclure » parmi « tous les moyens » jugés légi­times par le Hamas pour venir à bout de l’occupation. Et, dans la plate-​​​​forme gou­ver­ne­mentale de mars 2006, « il est hau­tement signi­fi­catif, note Hroub, que la prin­cipale réfé­rence à la résis­tance (…) sou­ligne son impor­tance pour le passé ».

[4] S’y est ajoutée la tenue, les 11 et 12 décembre 2006, à Téhéran, d’une confé­rence néga­tion­niste sur le génocide des Juifs, orga­nisée par les auto­rités ira­niennes, au cours de laquelle le pré­sident Ahma­di­nejad a déclaré qu’Israël « allait bientôt disparaître ».

[5] Cf. « Les trois légi­ti­mités d’Israël », Le Monde, 18-​​19 août 2002. Diner enseigne l’histoire à l’Université hébraïque de Jéru­salem ainsi que l’histoire et la culture juives à l’université de Leipzig, en Allemagne.

[6] Il est en effet réducteur de voir dans une « pro­messe divine » le fon­dement du mou­vement sio­niste, à l’origine fort laïque, voire mécréant…

[7] Maxime Rodinson, Peuple juif ou pro­blème juif ?, La Décou­verte, Paris, 1997, p. 232

[8] Les Arabes de Palestine for­maient les deux tiers de la popu­lation totale, et l’ONU a octroyé 56 % du ter­ri­toire à une com­mu­nauté juive de quelque 650 000 per­sonnes. Des 44 % res­tants, Israël s’est emparé de la moitié en 1948-​​1949.

[9] Fon­dateur du Hamas en 1987, il a été tué lors d’une attaque ciblée israé­lienne, le 22 mars 2004.