Le "Hamas aspire aujourd’hui à créer un Etat palestinien à Gaza"

Entretien avec Hassan Balawi, lundi 22 décembre 2008

"Il y a une ten­tation très forte des diri­geants locaux du Hamas de s’emparer de Gaza et de laisser tomber le reste, puis de faire une trêve sur le long terme avec Israël pendant 10 ans, 20 ans, 50 ans… Cela leur per­met­trait de construire un Etat, et de s’installer sur le long terme, estiment-​​ils. "

Fin de la trêve. C’est le message qu’a adressé ce ven­dredi la branche armée du Hamas à Israël. Le Hamas pro­teste contre le blocus imposé à Gaza par les auto­rités israé­liennes depuis le début du mois de novembre, quand l’Etat hébreu stig­matise les tirs de roquette des mili­tants isla­mistes sur son territoire.

Le Hamas s’apprête donc à ouvrir un nouveau front. Tout puissant à Gaza, en lutte avec le Fatah, majo­ri­taire au sein de l’Autorité pales­ti­nienne, en Cis­jor­danie, « le Hamas aspire aujourd’hui à créer un Etat pales­tinien à Gaza », croit savoir Hassan Balawi, ancien jour­na­liste membre de l’Organisation de libé­ration de la Palestine (OLP) et auteur de Gaza, dans les cou­lisses du mou­vement national pales­tinien, paru chez Denoël fin novembre.

Obser­vateur attentif de l’évolution du parti isla­miste au pouvoir à Gaza, Hassan Balawi dresse également un por­trait sans concession du système Arafat, dont la dis­pa­rition a cependant laissé un grand vide sur la scène poli­tique pales­ti­nienne. Pour lui, l’OLP tra­verse l’une des crises les plus graves de son his­toire. En Palestine, le prin­temps sera décisif. Entretien.

Un mois après l’échec de la réunion du Caire, où en est-​​on des pour­parlers interpalestiniens ?

Mal­heu­reu­sement, le dia­logue a été inter­rompu parce que le Hamas a refusé à la der­nière minute de se rendre au Caire. La division inter-​​palestinienne s’accentue de jour en jour. Notamment avec le dernier épisode des pèlerins qui devaient se rendrent à La Mecque et qui ont été interdits de passage par le Hamas.

Par ailleurs, Gaza se trouve aujourd’hui dans une situation huma­ni­taire, écono­mique et poli­tique très cri­tique. Il y a de moins en moins d’électricité, de gaz, de nour­riture, de médi­ca­ments… La popu­lation pales­ti­nienne à Gaza souffre. Leur vie devient infernale. Je suis constamment en contact avec des amis qui habitent là-​​bas, et qui ont la sen­sation que la vie sur place a fait un bond d’un siècle en arrière. Le fossé se creuse avec la popu­lation de Cisjordanie.

Pour jus­tifier son refus de se rendre au Caire, le Hamas évoque le sort de ses mili­tants en Cis­jor­danie, empri­sonnés par l’Autorité palestinienne…

Le Hamas avance ce pré­texte, mais tout le monde sait qu’il y a une décision de la direction interne de ne pas négocier. La question des détenus n’a d’ailleurs jamais été évoquée au cours des pour­parlers via la médiation égyp­tienne. Les diri­geants locaux du Hamas estiment que le moment n’est pas opportun de se rendre au Caire, que le pré­sident Abbas se trouve dans une situation dif­ficile parce que rien n’avance concrè­tement avec les Israé­liens. Ils jugent qu’Abbas cherche une sortie hono­rable avant les élec­tions pales­ti­niennes en janvier.

Que sait-​​on aujourd’hui des détenus du Hamas en Cis­jor­danie et des condi­tions de leur arrestation ?

L’Autorité pales­ti­nienne a arrêté en Cis­jor­danie un certain nombre de mili­tants du Hamas qui cachaient des armes et s’apprêtaient à com­mettre d’actions vio­lentes contre l’Autorité, qui a clai­rement affirmé qu’il n’y avait aucun détenu poli­tique parmi eux.

De mon côté, je ne cherche pas à rentrer dans ces polé­miques. Je dis d’ailleurs dans mon livre qu’il y a un danger à Ramallah d’atteinte aux libertés publiques. J’ai notamment pris l’exemple de l’interdiction d’une mani­fes­tation à Ramallah lors de la visite de Bush en janvier. Cela constitue autant d’éléments et de risques de dérives du gou­ver­nement pales­tinien très dan­gereux pour nous, Palestiniens.

Mais je ne peux pas fermer les yeux sur ce qu’il se passe à Gaza. Il y a une répression féroce commise par le Hamas. Des cen­taines de détenus gar­nissent aujourd’hui les prisons à Gaza.

Chacun essaie de dia­bo­liser l’autre à de fins poli­tiques, et cela porte atteinte à l’unité du projet palestinien.

Le « modèle » turc

Dans votre livre, vous dites que le Hamas est à la croisée des chemins, entre une ten­dance « douce », à la turque, et une option dure, à la talibane. Où en es-​​t-​​on dans cette lutte interne ?

Pour le moment, c’est la ten­dance modérée, en quelque sorte, qui est en train de l’emporter. Un signe de cette évolution : les ren­contres qui se déroulent depuis plu­sieurs semaines entre des diri­geants du Hamas et les dif­fé­rents émis­saires inter­na­tionaux, et notamment euro­péens. Le Hamas mise sur la fin du blocus imposé actuel­lement par Israël sur Gaza, et s’attire de plus en plus de sym­pathie à l’internationale grâce à ce blocus. Il y a donc encore une chance de voir une inté­gration du Hamas sur la scène inter­na­tionale et sur la scène palestinienne.

Cependant, cette ouverture pose des pro­blèmes en interne au Hamas, et vis-​​à-​​vis des groupes sala­fistes de Gaza. Ces groupes qui, dans l’ensemble, sou­tiennent le Hamas, estiment aujourd’hui que cette démarche constitue une dérive, pas seulement en termes poli­tiques, mais aussi en termes reli­gieux. Ce sen­timent com­mence d’ailleurs à se res­sentir sur le terrain par des affron­te­ments entre groupes sala­fistes et Hamas. La popu­lation locale n’est donc pas dupe de ces dissensions.

Ce que vit le Hamas en ce moment est très inté­ressant à étudier. Cette orga­ni­sation a subi de pro­fonds chan­ge­ments depuis son accession au pouvoir en 2006. Être dans l’opposition et avoir le pouvoir, ce n’est pas la même chose. Le Hamas est aujourd’hui res­pon­sable de la popu­lation, et doit dia­loguer avec toutes les parties, y compris Israël, ce qui implique par consé­quent un dia­logue et des ten­sions fortes en interne.

Autre point important : le Hamas aspire aujourd’hui à créer un état pales­tinien à Gaza. Cela implique pour lui de mener une poli­tique qui soit accep­table pour les pays de la région comme l’Egypte, la Jor­danie… Je pense que cela fait écho également à une stra­tégie des Frères musulmans, qui est de clamer le jeu avec les dif­fé­rents régimes et Etats dans la région pour mieux agir sur la société arabe musulmane. Dans ce sens, l’expérience turque est inté­res­sante à leurs yeux, car les musulmans en Turquie sont arrivés au pouvoir par la base, après avoir tra­vaillé sur la société, sur l’économie, sur l’éducation… Ils ont fait un modèle, en quelque sorte.

À l’opposé, des diri­geants au sein du Hamas reprochent à leur parti d’être rentré dans un pro­cessus élec­toral, car ils estiment qu’il fallait plus de temps pour pré­parer les Pales­ti­niens, pour isla­miser davantage la société. Ils estiment que le Hamas est tombé dans le piège qui leur a été tendu de par­ti­ciper aux élec­tions et de « com­poser » avec ses adver­saires. C’est un débat que l’on retrouve aussi de manière omni­pré­sente dans les milieux intel­lec­tuels qui entourent le Hamas.

Que sait-​​on des ten­sions qui animent la direction du Hamas, et notamment entre les branches de Gaza et Cisjordanie ?

Il y a une ten­tation très forte des diri­geants locaux du Hamas de s’emparer de Gaza et de laisser tomber le reste, puis de faire une trêve sur le long terme avec Israël pendant 10 ans, 20 ans, 50 ans… Cela leur per­met­trait de construire un Etat, et de s’installer sur le long terme, estiment-​​ils.

D’autant qu’en face, des échos venant d’Israël nous par­viennent régu­liè­rement, parfois repris par la presse israé­lienne, comme quoi les Israé­liens seraient davantage tentés de dis­cuter avec le Hamas à Gaza plutôt qu’avec Mahmoud Abbas. Le but étant de par­venir à une trêve à long terme avec Hamas sans conclure d’accord poli­tique avec l’Autorité pales­ti­nienne à Ramallah.

La raison est simple : cela arrange Israël d’avoir à côté de lui un Etat faible sur le plan inter­na­tional, avec lequel on ne peut pas négocier, plutôt que de faire face à l’Autorité pales­ti­nienne et Mahmoud Abbas, qui jouit d’une cer­taine res­pec­ta­bilité. Négocier avec Abbas, cela amènera tôt ou tard les Israé­liens à faire des conces­sions s’ils veulent obtenir un accord. Or Israël ne veut pas donner de concession au pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne, que ce soit sur le plan des réfugiés, des colonies…

C’est donc plus facile d’avoir sous la main un mou­vement que l’on peut dia­bo­liser, comme le Hamas.

Tout cela constitue un grand danger, non seulement pour les Pales­ti­niens eux-​​mêmes, mais aussi pour la sta­bilité dans la région, cela met en péril le projet poli­tique qui consiste à dire depuis vingt ans qu’il existe une solution pour régler le conflit, basée sur la co-​​existence de deux Etats, israé­liens et pales­ti­niens, et sou­tenue par les Nations unies.

« L’OLP risque de disparaître »

Cette division inter­pa­les­ti­nienne, qui se traduit par une crise de l’OLP, est pré­gnante depuis la dis­pa­rition de Yasser Arafat. Dans votre livre, vous écrivez : « Arafat était davantage leader d’un peuple qu’un homme d’Etat. » Qu’entendez-vous par là ?

Arafat était hanté par l’idée de par­venir à créer un Etat, dans une situation où le peuple pales­tinien se trouvait épar­pillé géo­gra­phi­quement. Et dans la mesure où il n’y avait pas d’expression poli­tique pales­ti­nienne, tous les moyens étaient bons pour atteindre cet objectif. Y compris des moyens peu com­pa­tibles avec l’esprit de l’institution pales­ti­nienne, et cri­tiqué par les Pales­ti­niens, l’Occident, les orga­ni­sa­tions des droits de l’Homme.

Arafat n’était pas seulement res­pon­sable des Pales­ti­niens en Cis­jor­danie de Gaza, mais de l’ensemble des Pales­ti­niens, et notamment de ceux de l’extérieur. Pour lui, les Pales­ti­niens de l’extérieur, en par­ti­culier ceux des camps de réfugiés au Liban, occu­paient une place cen­trale dans sa vision poli­tique. Pour main­tenir cette cohésion, tous les moyens étaient néces­saires. Il fallait de l’argent, du liquide, pour être présent dans les camps de réfugiés au Liban, face aux Syriens, aux Ira­niens, qui avaient leurs propres réseaux sur place.

Or il y a des règles inter­na­tio­nales qui ne per­met­taient pas à Arafat d’avoir ce « trésor de guerre ». Tous les moyens étaient donc bons pour se le pro­curer, et tant pis si, pour récu­pérer un million de dollars, il fallait verser un pot-​​de-​​vin de 10%.

Vous dites que ce système clien­té­liste en place sous Arafat a été mis à mal par l’actuel premier ministre Salam Fayad… Est-​​ce vraiment le cas ?

Salam Fayad avait un objectif prin­cipal, qui consistait à cen­tra­liser toutes les ren­trées finan­cières dans un seul ministère, quand Arafat mul­ti­pliait les inter­mé­diaires. Je ne dis pas qu’il n’y a plus de cor­ruption, je dis que des progrès ont été effectués, et qu’il faut par ailleurs exa­miner cette cor­ruption par rapport au contexte général. D’une part, son ampleur au sien de l’Autorité pales­ti­nienne n’a rien à voir avec ce qui se pra­tique dans les Etats voisins.

D’autre part, alors qu’elle était pré­sente entre 1994 et 2000, l’occident et les médias ne par­laient pas de cette cor­ruption, parce que Yasser Arafat rem­plissait pour eux un rôle poli­tique qui cor­res­pondait aux intérêts des Etats-​​Unis et d’Israël. Au moment où il y a eu des diver­gences entre les intérêts pales­ti­niens repré­sentés par Yasser Arafat, et les intérêts israé­liens, alors tous les pro­jec­teurs ont été braqués sur ces affaires de cor­ruption. Si Arafat avait cédé aux pres­sions amé­ri­caines et israé­liennes à Camp David en 2000, il serait devenu un démo­crate pour tout le monde. Comme il n’a pas cédé aux pres­sions, il est devenu « le pire » pour la région. C’est en ce sens que je dis que cette his­toire de cor­ruption est exa­gérée, parce qu’on a d’abord fermé les yeux sur Arafat, avant de la dia­bo­liser, tout cela pour servir des buts politiques.

Le mandat de Mahmoud Abbas à la pré­si­dence de l’Autorité pales­ti­nienne arrive à échéance le 9 janvier. Que va-​​t-​​il se passer ? Des élec­tions vont-​​elles pouvoir se tenir ?

Il y a en ce moment un débat à la fois poli­tique et juri­dique par rapport aux élec­tions. Le Hamas dit sim­plement que, selon la Loi fon­da­mentale de l’Autorité pales­ti­nienne, le mandat pré­si­dentiel est de quatre ans, et doit donc prendre fin en janvier, ce qui est juri­di­quement juste. Mais il y a également la loi élec­torale qui a été votée par le Conseil national pales­tinien, et qui a été discuté avec Hamas dans l’accord du Caire de 2005. Cette loi dit clai­rement que les élec­tions légis­la­tives doivent se tenir en même temps que l’élection présidentielle.

Sur le plan juri­dique, ces deux lec­tures sont justes, il s’agit main­tenant d’arbitrer poli­ti­quement pour savoir quelles élec­tions vont se tenir, et dans quels délais.

Per­son­nel­lement, je crains qu’il n’y ait deux élec­tions séparées, à Gaza et en Cis­jor­danie, et que l’on ait deux Auto­rités, deux pré­si­dents. C’est cela le danger. Dans ce contexte, l’OLP risque de dis­pa­raître, et la solution de deux Etats, israélien et pales­tinien, avec elle. Or c’est l’OLP qui a reconnu Israël. C’est donc aussi dans l’intérêt d’Israël de pouvoir dia­loguer avec une OLP forte, unifiée, incluant le Hamas.

Mahmoud Abbas peut-​​il briguer un nouveau mandat ? Y a-​​t-​​il de nou­velles figures qui émergent à côté de lui ?

Le souhait de Mahmoud Abbas est de ne pas se pré­senter, il l’a dit à plu­sieurs reprises. Mais le Fatah va le pousser à se repré­senter. Que reste-​​t-​​il aujourd’hui des diri­geants his­to­riques pales­ti­niens ? Pas grand monde, et dans le même temps, les diri­geants plus jeunes, et qui béné­fi­cient d’un ancrage local, ne par­viennent pas à sus­citer une large adhésion au sein du peuple pales­tinien. Y compris d’ailleurs Marouane Bar­ghouti, en prison en Israël et qui est devenu un symbole pour les Palestiniens.

Il y a donc aussi une crise de lea­dership. Les diri­geants his­to­riques s’en vont, et ne sont pas remplacés.

Jéru­salem, capitale de la culture arabe

Vous faites parti de l’initiative « Jéru­salem, capitale arabe 2009 ». Vu d’Israël, cette ini­tiative peut appa­raître comme une pro­vo­cation… De quoi s’agit-il ?

Chaque année, à l’initiative de la Ligue arabe, une ville d’un pays arabe est nommée capitale cultu­relle. En 2007, c’était Alger, en 2008, Damas. Quand on évoque ici Jéru­salem, on parle bien sûr de Jérusalem-​​est qui, selon la légis­lation inter­na­tionale, fait partie des Ter­ri­toires pales­ti­niens. Le pré­sident Sarkozy a d’ailleurs à la Knesset qu’un Etat pales­tinien devait voir le jour avec Jérusalem-​​est comme capitale.

Aujourd’hui, pra­ti­quement aucun Etat ne reconnaît la sou­ve­raineté d’Israël sur la partie orientale de Jéru­salem. Toutes les ambas­sades se trouvent d’ailleurs à Tel Aviv, et non à Jérusalem.

Israël impose chaque jour sa poli­tique pour changer et judaïser Jérusalem-​​est. En détruisant notamment les maisons pales­ti­niennes, Israël cherche à vider la ville de ses habi­tants pales­ti­niens. Je vous renvoie à ce propos aux orga­ni­sa­tions israé­liennes qui ont fait des décla­ra­tions pour qua­lifier d’apartheid la poli­tique d’Israël à Jéru­salem et en Cisjordanie.

Notre opé­ration n’est cependant pas poli­tique, mais cultu­relle. Nous sou­haitons que les habi­tants pales­ti­niens puissent avoir un contact avec leur propre culture, et avec la culture inter­na­tionale. Nous allons ainsi orga­niser tout un ensemble de fes­tivals, pièces de théâtre, pro­jec­tions de films… J’espère que les Israé­liens consi­dè­reront avec bien­veillance cette ini­tiative, comme celle des Pales­ti­niens exerçant leur droit d’accès à la culture, qu’elle soit pales­ti­nienne, arabe, ou inter­na­tionale.  [1]

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