Le « Grand Jérusalem » implique un « petit » nombre de Palestiniens

Joharah Baker, mardi 18 mars 2008

Le Premier ministre Olmert a récemment donné le feu vert à la construction de 750 nou­velles unités d’habitation dans la colonie de Givat Zeev en Cis­jor­danie. La colonie, qui est déjà mons­trueuse, se trouve à 8 km au nord-​​ouest de Jéru­salem et est construite pour l’essentiel sur des terres prises aux vil­lages pales­ti­niens avoisinants.

Environ 11000 colons juifs y vivent. Givat Zeev est aussi l’un des trois prin­cipaux groupes de colonies qu’Israël a déclaré vouloir conserver lors d’un accord de paix final, quel qu’il soit.

Les Pales­ti­niens ont pro­testé lors de cette annonce, mettant en avant la contra­diction avec les enga­ge­ments qu’Israël a pris dans le cadre de la feuille de route et des accords de la confé­rence d’Annapolis qui sti­pulent qu’Israël va geler la construction dans les colonies. Saeb Erekat, négo­ciateur pales­tinien, a accusé Israël de « mettre des bâtons dans les roues de la négo­ciation » tandis que l’ancien premier ministre Ahmad Qorei, disant son « choc et sa stu­pé­faction », pro­testait contre cette décision auprès de la ministre des Affaires étran­gères israé­lienne Tzipi Livni.

La question ici est, d’abord et avant tout, celle des colonies israé­liennes illé­gales. Au regard du droit inter­na­tional, non seulement Israël devrait arrêter l’expansion des colonies, mais de toutes façons il n’aurait jamais dû les construire. Mais tout aussi important est le pré­misse qui étaie avec autant d’audace la poli­tique d’ Israël : la notion du « Grand Jéru­salem ». Aussi absurde que soit cette notion pour qui­conque n’est pas israélien, ils ont quand même réussi à convaincre le monde en général que ce pré­misse est valable et qu’il découle d’un droit donné par Dieu.

Jéru­salem est, comme tout le monde le sait, l’une des ques­tions les plus épineuses et com­pli­quées dans la liste des négo­cia­tions sur le statut final. Capitale reven­diquée par les deux peuples, Jéru­salem est ravagée par des années de conflit, de siège et de blocus écono­mique. Israël, en plus de sa poli­tique de sépa­ration de Jéru­salem de la Cis­jor­danie, a maintenu sa poli­tique éprouvée qui consiste à créer des « anneaux de colonies » autour de la ville afin de s’assurer que la démo­graphie de Jéru­salem reste tou­jours favo­rable aux juifs.

Une réca­pi­tu­lation rapide de la ter­mi­no­logie israé­lienne concernant Jéru­salem est néces­saire pour bien com­prendre pourquoi Israël est si arrogant dans son attitude relative aux colonies. Alors que le secteur occi­dental fut annexé en 1948, la partie orientale fut occupée avec le reste de la Cis­jor­danie et Gaza en 1967. La seule dif­fé­rence c’est qu’Israël a uni­la­té­ra­lement annexé cette partie de la ville, habitée presque uni­quement par des Pales­ti­niens, et l’ a déclarée capitale éter­nelle et indi­vi­sible d’Israël. En 1980, la loi sur Jéru­salem a été votée à la Knesset, qui réitérait que Jéru­salem était la capitale d’Israël mais qui n’en fixait pas les limites. La com­mu­nauté inter­na­tionale, y compris les Etats-​​Unis, n’a tou­jours pas reconnu for­mel­lement l’annexion uni­la­térale de la cité.

Presque en même temps que la « léga­li­sation » par Israël de son annexion de Jéru­salem, le gou­ver­nement a inventé une nou­velle expression : le Grand Jéru­salem. En gros, seulement 30 % des terres qui forment le Grand Jéru­salem ou métropole de Jéru­salem, se trouvent à l’intérieur des limites d’avant 67. Le reste est reconnu inter­na­tio­na­lement comme ter­ri­toire occupé bien que les Etats-​​Unis aient depuis des décennies offi­cieu­sement appuyé le projet d’Israël pour Jérusalem.

Une partie de ce projet, qui vise à étendre autant que pos­sible les limites de Jéru­salem à l’intérieur de la Cis­jor­danie, c’est le pro­cessus per­manent de colo­ni­sation à l’intérieur et autour de Jéru­salem. Actuel­lement 250 000 colons juifs vivent dans les colonies de Jéru­salem. Comme ces colonies sont jugées illé­gales au regard du droit inter­na­tional puisqu’elles sont construites sur un ter­ri­toire occupé, Israël a modifié et détourné la terminologie-​​ et il a gagné-​​ en nommant ces colonies « quar­tiers » et « zones » de Jéru­salem. Quand la question se pose de ces colonies qui sont bien évidemment construites sur des terres confis­quées à des Pales­ti­niens, Israël répond avec arro­gance que la « zone » de Jérusalem-​​Est ne fait pas partie des accords. Quand Olmert affirme qu’il s’en tient à son enga­gement de ne pas étendre les colonies exis­tantes en Cis­jor­danie, il est caté­go­rique : cette contrainte ne s’applique pas aux colonies qui se trouvent dans les « limites » de Jéru­salem. Peu importe que ces limites conti­nuent à avancer selon l’humeur d’Israël.

Ce n’est qu’une partie du pro­blème. Sans le soutien moral et financier que reçoit Israël, surtout des Etats-​​Unis, l’entreprise israé­lienne de colo­ni­sation aurait capoté depuis long­temps. Cela aurait eu lieu surtout si l’annexion illégale de Jérusalem-​​Est avait été suivie d’une action de la com­mu­nauté inter­na­tionale pour affirmer que tous les pays-​​ par­ti­cu­liè­rement ceux qui pré­tendent être libres et démocratiques-​​ doivent se conformer aux lois inter­na­tio­nales qui les gouvernent.

Le fait demeure que cela ne s’est pas produit et, si on en juge par le passé, cela ne se pro­duira vrai­sem­bla­blement pas dans un avenir proche. Israël a assuré sa position comme bébé le plus cajolé des Etats-​​Unis et s’est même frayé un chemin dans l’arène inter­na­tionale avec l’image d’un tout petit pays confronté à une énorme hostilité.

Cette attitude se retrouve dans la non­cha­lance de la com­mu­nauté inter­na­tionale par rapport à la construction de colonies à Jéru­salem. Même si les Etats-​​Unis donnent de temps en temps la claque sur la main pro­ver­biale à Israël pour déso­béis­sance, il n’y a pour ce dernier aucune consé­quence de ses actions. De plus, tant qu’Israël prétend que les colonies sont à l’intérieur des « limites » de Jéru­salem (les limites muni­ci­pales de Jéru­salem décrétées uni­la­té­ra­lement conti­nuent à s’étendre afin d’englober la vision du Grand Jéru­salem), il s’est donné le pré­texte légal qui lui permet d’opérer. Pendant ce temps Israël s’enfonce de plus en plus pro­fon­dément en Cisjordanie.

La colonie de Givat Zeev est l’un des trois blocs qu’Israël a incor­porés dans son plan du Grand Jéru­salem. Les autres sont Gosh Etzion et le bloc de Maale Adumim qui fait partie du projet E1 dont le but est de relier cette colonie –la plus grande de Cisjordanie-​​ à d’autres colonies de Jérusalem-​​Est comme Pisgat Zeev et French Hill, en évitant com­plè­tement le ter­ri­toire pales­tinien. Ce bloc, de loin le plus enva­hissant de toutes les colonies de Jérusalem-​​Est, s’étend sur 22 000 dunums de terre confisquée aux Pales­ti­niens. Quand il sera terminé, ce plan aura agrandi cette zone de moitié.

Aussi, si la question immé­diate est ici celle des colonies, l’autorité qu’Israël s’est octroyée, de s’étendre et d’exproprier selon ses intérêts, est une question sous-​​jacente tout aussi impor­tante. C’est pourquoi il faut s’occuper de Jéru­salem main­tenant et pas quand il sera trop tard. Israël essaie de toute évidence d’établir des faits sur le terrain à Jéru­salem avant de venir à la table des négo­cia­tions dans le contexte d’un accord final. Il ne faut pas lui per­mettre d’étendre les limites de la cité que lui seul considère comme sa capitale éter­nelle et indi­vi­sible tandis que le monde regarde avec indif­fé­rence et que le vol de la terre pales­ti­nienne continue.

Depuis 1948 les auto­rités israé­liennes ont réussi à éliminer des dizaines de mil­liers de Pales­ti­niens de leurs foyers dans la ville sainte par toute une série de mesures : expro­priation de terres, expulsion, confis­cation des papiers d’identité et le mur de sépa­ration. Si ces colonies qui sont déjà énormes conti­nuent à grandir, il ne restera plus grand chose à négocier quand on mettra fina­lement la question de Jéru­salem sur la table.