Delphine Thizy, PARC, mardi 29 novembre 2005
Alors qu’Ariel Sharon vient d’annoncer l’accélération des travaux de construction du mur autour de Jérusalem, qui va provoquer l’isolement de plus de 150 000 palestiniens, il convient de s’interroger sur ce que signifie le mur dans la vie des palestiniens.
Jayyus, ou comment ils ont tout perdu
Jayyus est un petit village de Cisjordanie, situé dans le district de Qalqiliya à six kilomètres à l’est de la ligne verte de 1967, c’est-à-dire en territoire palestinien. Depuis longtemps les forces israéliennes d’occupation ont tenté d’annexer ces terres fertiles. Après de multiples tentatives, le 30 octobre 1988, ce sont 1362 dunums qui sont confisqués après un avis d’expulsion de ces terres désormais considérées « terres d’Etat ». Ce chiffre de 1362 dunums correspond aux archives financières, mais il est sans doute inférieur à la réalité en raison de la propension des villageois à déclarer une superficie inférieure pour éviter de payer les lourdes taxes de l’occupant sur les terres. Par la suite le 28 juin 1996, les autorités d’occupation ont délivré des ordres de confiscation pour des terres qui avaient déjà été annexées. En effet, la colonie de Zufin ainsi qu’une carrière d’extraction avaient été installées dès 1993.

Le mur a changé la vie des 3 000 habitants de cette terre fertile, haut lieu de la production d’olive de Palestine. La construction de la barrière, qui rappelons-le a été jugée illégale par la Cour Internationale de Justice en vertu du droit international [1], a entraîné une situation tragique dans ce village dont le revenu de plus de 70% de la population dépendait de l’agriculture. 75 personnes ont perdu leurs terres qui se sont retrouvées de l’autre côté du mur. Sur les 12 000 dunums du village, 8 500 ont été isolés par le mur et 550 détruits par la construction de celui-ci. Des milliers d’arbres (oliviers principalement) ont été arrachés pour satisfaire au tracé du mur. Six puits ont également été confisqués de fait, de même que des serres agricoles. Lors de la construction du mur, de l’arrachage des arbres, de nombreux villageois, soutenus par des membres des réseaux de solidarité internationale, ont protesté. Lors de ces manifestations pour la sauvegarde de leurs biens, les villageois ont été confrontés à la violence des soldats.
La raison invoquée par Israël pour le tracé est la sécurité mais dans le même temps la construction de nouvelles habitations (1500) pour les colons a été annoncée pour 2007 dans cette zone. Une fois de plus on voit bien que le tracé du mur correspond plus à une volonté d’expansion des colonies qu’à des raisons sécuritaires. En décembre 2004, les forces d’occupation ont commencé la construction d’une nouvelle colonie, Nofei Zufim qui viendra étendre la colonie actuelle de Zufim établie en 1993 sur les terres confisquées de Jayyus. Cette nouvelle colonie va être construite sur les terres isolées. C’est pourquoi certains habitants de Jayyus ont entrepris de camper sur leurs terres pour s’opposer à cette nouvelle annexion.
Les terres qui se trouvent de l’autre côté du mur restent accessibles aux paysans affirme Israël. Mais dans quelles conditions ? L’unique porte est ouverte de 8h00 à 18h00, aux personnes disposant d’un permis. Mais le passage reste soumis à la volonté des soldats et les raisons « sécuritaires » priment sur le droit aux paysans à accéder à leurs terres. Ainsi l’année dernière le village a comptabilisé 14 jours de fermeture complète de cette porte. La récolte est soumise à l’autorisation de la DCO (District Coordination Office). L’année dernière les habitants de Jayyus ont dû attendre cinq jours pour obtenir cette autorisation. L’activité agricole est largement entravée puisque, par exemple, les vieux tracteurs ne sont pas admis à se révèle très difficile pour les vieilles machines.
Les permis pour les agriculteurs ont été délivrés d’abord pour 6 mois. Lors du dernier renouvellement ce sont deux ans de permis qui ont été donnés. Mais les paysans de Jayyus craignent qu’ensuite aucun renouvellement ne soit plus possible puisque la date de 2007 correspondra à l’application du plan pour l’extension des colonies du voisinage.

Un village économiquement menacé
La vie du village est en suspens. Il y avait auparavant une majorité personnes travaillant dans l’agriculture à Jayyus, aujourd’hui la plupart cherchent une autre activité. On tente de créer des entreprises, mais il y a peu de soutiens. La municipalité affronte également de fortes difficultés notamment concernant l’accès à l’électricité. En effet le village est approvisionné par un générateur ce qui coûte 82 000 NIS en gasoil chaque mois, et seuls 75 000 NIS sont récoltés auprès des administrés. En ajoutant le prix de l’huile et de la maintenance du générateur, on estime que ce sont 10 000NIS (1 800€) par mois que coûte à la municipalité l’approvisionnement en énergie. Le projet de connexion au réseau électrique reste lettre morte pour le moment dans l’attente de l’autorisation d’Israël.
Dans le village, le chômage atteint des proportions importantes, plus de 60% selon un employé de la municipalité. Les emplois en Israël ont été perdus, seuls les hommes de plus de quarante ans et les femmes sont encore autorisés à travailler en Israël. Dans cette situation, les commerces du village sont menacés dans leur viabilité économique. Amjad Salim, homme d’une quarantaine d’année ayant vécu pendant 21 ans en Arabie Saoudite, raconte comment il est obligé de faire crédit dans son commerce. 60% de ses clients achètent aujourd’hui sans pouvoir payer. Pourquoi fait-il crédit ? Par solidarité, mais cette situation n’est pas durable, le jour viendra où ses réserves accumulées en Arabie Saoudite ne suffiront plus à faire vivre son commerce et où sous la pression de ses fournisseurs il devra arrêter cette solidarité.
L’agriculture est menacée, non seulement par la perte des terres, mais également par les problèmes liés à la vente. En effet auparavant les acheteurs venaient d’Hébron et de Naplouse pour acheter les produits de Jayyus (réputés de bonne qualité). Mais aujourd’hui avec les entraves à la liberté de circulation et de transport de marchandises, ils ne viennent plus. Où vendre les productions dans ce cas ? Les frais de transport, le temps perdu pour aller à Qalqiliya, à Tulkarem ou à Naplouse, rendre le coût de production très élevé. Sans compter la forte concurrence des produits agricoles israéliens subventionnés, qui réduisent d’autant le marché pour les produits palestiniens. De la même manière, Souliman, un vieil homme en charge d’une famille de 4 personnes, raconte ses difficultés pour vendre ses moutons, puisque la nourriture pour le bétail est aujourd’hui très chère alors que le prix de la viande n’a de cesse de chuter.
Ne pas baisser les bras : des initiatives pour le développement
Dans le village de Jayyus, un projet a été mis en place en partenariat entre la municipalité et la Croix Rouge Internationale pour aider un paysan qui ne peut plus accéder à ses terres. Abdul Rauf Khalid n’a pas eu de permis pour aller cultiver ses terres. Sa récolte de tomates était compromise, la municipalité a donc proposé l’emploi de femmes du village pour aller sur ces terres et cuisiner ses tomates.
Ces femmes qui avaient un accès aux terres ont été employées 17h par semaine pour cuisiner de la sauce tomate afin de la vendre. 10 femmes ont participé au projet, chacune a gagné 50NIS par semaine. L’intérêt de ce projet est double : offrir une activité aux femmes, qui ont parfois plus de facilité de mouvement et sur qui repose donc le poids du foyer, et permettre à cet agriculteur de ne pas perdre le bénéfice de tout son travail.
Le PARC (Palestinian Agricultural Relief Committees) finance des tanks pour la collecte des eaux de pluie en hiver, ce qui permet aux familles d’avoir accès à une eau de qualité en quantité suffisante. En outre l’organisation met en place des systèmes de retraitement biologique des eaux usées. Ce système permet d’obtenir une eau enrichie en éléments organiques et propre à l’irrigation à partir d’eaux grises (eaux des éviers contenant des déchets organiques). Grâce à cette réutilisation de l’eau les familles peuvent mettre en oeuvre des jardins potagers pour l’alimentation de la famille. Dix stations de ce type ont déjà été mises en place.
Quel avenir ? Témoignages
Amjad Salim, homme d’une quarantaine d’année, rentré après les accords d’Oslo à Jayyus, après 21 ans en Arabie Saoudite. Il montre ici son autorisation de se rendre sur ses terres de l’autre côté du mur. Répondant à la question pourquoi il reste à Jayyus, il dit : « Je préfère mourir ici que d’aller en Jordanie ou en Egypte en perdant tout ce que j’ai ici ».
Cet homme, qui peut se rendre en Israël pour travailler car il a plus de 40 ans, raconte comment il travaille dans le bâtiment pour faire vivre sa famille. Dépité devant la situation dans le village, harassé par une journée de travail il conclut simplement : « Ils prennent tout, et personne ne dit rien. Pourquoi parler plus ? »
Amjad raconte son amitié avec les personnes du mouvement international de solidarité, dont 3 membres restent en permanence dans le village. Un jour il est allé à la porte avec un tee-shirt écrit « Soldat, s’il vous plait un sourire ». Il résume ainsi ses opinions : « Nous pleurons pour la paix. Si on joint les mains des israéliens et des palestiniens qui veulent la paix, nous gagnerons. Nous voulons juste la paix. Tout le monde en a marre de la guerre. Je veux la paix, pas pour moi, mais pour mon fils et son futur fils. Je ne veux pas qu’il voie ça. »

Le présent rapport qui vient compléter le document « c’est quoi ce mur » entend décrire la réalité quotidienne des familles qui y sont confronté. Outre des ressources documentaires traditionnelles (organismes des Nations Unies, information des ONG…), ce rapport se base sur des témoignages recueillis directement auprès des populations de la région de Qalqiliya lors d’une visite les 11 et 12 juillet 2005. Merci à toutes les personnes qui ont accepté de témoigner.
[1] Avis de la CIJ suite à une demande de l’Assemblée Générale des Nations Unies concernant les conséquences juridiques de l’édification d’un mur dans les territoires occupés palestiniens. Pour plus de détails, voir le dossier « c’est quoi ce mur »