La vérité d’Olmert

Uri Avnery, jeudi 15 mars 2007

Les Amé­ri­cains nous uti­lisent comme une menace. Ils nous retiennent sur une ligne comme un chien d’attaque, et disent à Assad : si vous ne faites pas ce que nous voulons, nous lâcherons le chien.

Si Dieu le veut, même un manche à balai peut tirer des coups de feu. C’est un vieil adage yiddish. Aujourd’hui, on pourrait ajouter : Si Dieu le veut, même Olmert peut parfois dire la vérité.

La vérité, d’après le témoi­gnage du Premier ministre devant la com­mission d’enquête pré­sidée par le juge Vinograd, témoi­gnage divulgué hier aux média, est que la guerre n’était pas une réaction spon­tanée à la capture des deux soldats, mais qu’elle était pla­nifiée depuis long­temps. C’est ce que nous avons dit dès le début.

Olmert a déclaré à la com­mission que, juste après sa prise de fonction comme Premier ministre en exercice, en janvier 2006, il a consulté les chefs de l’armée à propos de la situation sur la fron­tière nord. Jusqu’alors, la doc­trine domi­nante était conforme à la décision d’Ariel Sharon - logique de son point de vue - de ne pas réagir par la force aux pro­vo­ca­tions dans le nord, afin que l’armée israé­lienne puisse se concentrer sur le combat contre les Pales­ti­niens. Mais cela a permis au Hez­bollah de constituer un stock important de roquettes de toutes sortes. Olmert décida de changer cette politique.

L’armée a préparé un plan en deux étapes : une opé­ration ter­restre ayant pour but l’élimination du Hez­bollah, puis une offensive aérienne visant à détruire l’infrastruture liba­naise, afin de mettre la pression sur les Libanais qui à leur tour met­traient la pression sur le Hez­bollah. Comme l’a déclaré le chef d’état-major, Dan Halutz, au début de la guerre « Nous allons reculer de 20 ans les pen­dules du Liban » (un but plutôt modeste comparé à la célèbre pro­po­sition d’un col­lègue amé­ricain : « Bom­barder le Vietnam jusqu’à ce qu’il retourne à l’âge de pierre. ») L’aviation avait également pour mission de détruire l’arsenal de roquettes du Hezbollah.

Mais de nos jours, il n’est plus question d’attaquer un pays sans raison convain­cante. Déjà avant la pre­mière guerre du Liban, les Amé­ri­cains deman­dèrent qu’Israël n’attaque qu’après une pro­vo­cation pouvant convaincre le reste du monde. La jus­ti­fi­cation néces­saire fut donnée à point nommé par le gang d’Abou Nidal, qui avait tenté d’assassiner l’ambassadeur israélien à Londres. Dans la guerre récente, il avait été admis à l’avance que la capture de soldats israé­liens consti­tuerait une telle provocation.

Un cynique pourrait dire que cette décision trans­formait les soldats israé­liens en appât. On savait que le Hez­bollah voulait cap­turer des soldats afin d’obtenir un échange de pri­son­niers. Les patrouilles de l’armée régu­lière israé­lienne le long de la fron­tière consti­tuaient, en quelque sorte, une invi­tation au Hez­bollah de mettre à exé­cution son plan néfaste.

LA CAPTURE du soldat Gilad Shalit par les Pales­ti­niens près de la fron­tière de Gaza constitua un signal d’alarme en Israël. Olmert a déclaré dans son témoi­gnage que, à partir de ce moment-​​là, il fut convaincu que le Hez­bollah était sur le point de réa­liser un exploit semblable.

Dans ce cas, le Premier ministre aurait peut-​​être dû ordonner à l’armée de mettre fin aux patrouilles le long de la fron­tière nord, ou les ren­forcer de manière à dis­suader le Hez­bollah. Cela n’a pas été fait. Les pauvres membres de la patrouille fatale sont partis comme s’ils se ren­daient à un pique-​​nique.

Le même cynique pourrait dire qu’Olmert et les chefs de l’armée avaient besoin d’un pré­texte pour exé­cuter leurs plans de guerre. Ils étaient convaincus, de toute façon, que les soldats ren­tre­raient en moins de deux. Mais, comme le dit la devise royale bri­tan­nique « Honni soit qui mal y pense »

Quoiqu’il en soit, le Hez­bollah a attaqué, deux soldats ont été faits pri­son­niers, et l’opération pro­grammée aurait dû se dérouler sans pro­blème. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé. La guerre, bien sûr, a éclaté, comme prévu, mais à partir de là, presque rien ne s’est passé selon le plan. Consul­ta­tions hâtives, déci­sions confuses, opé­ra­tions indé­cises. Il apparaît aujourd’hui que le plan n’avait pas été tota­lement terminé ni entériné.

La com­mission Vinograd est censée répondre à quelques ques­tions épineuses : Si la guerre était pla­nifiée depuis si long­temps, pourquoi l’armée n’y était-​​elle pas prête ? Comment se fait-​​il que le budget mili­taire ait été réduit ? Comment se fait-​​il que les entrepôts d’armes étaient vides ? Pourquoi les forces de réserve, sup­posées réa­liser les opé­ra­tions au sol, n’ont-elles été appelées que quand la guerre était déjà très avancée ? Et quand fina­lement elles furent déployées, pourquoi ont-​​elles reçu des ordres confus et contradictoires ?

Toutes ces ques­tions montrent qu’Olmert et les généraux étaient lar­gement incom­pé­tents concernant les déci­sions mili­taires. Mais aussi qu’ils ne com­pre­naient rien à la scène internationale.

HASSAN NASRALLAH a ouvertement admis qu’il avait fait une erreur.

Il n’avait pas compris qu’il y avait eu un chan­gement en Israël : au lieu de Sharon, un vétéran qui ne recher­chait pas l’action dans le nord, un nouvel homme était arrivé, un poli­ticien inex­pé­ri­menté, que la guerre déman­geait. Ce que Nas­rallah avait en tête, c’était un nouvel épisode de la routine habi­tuelle : la prise de quelques soldats et un échange de pri­son­niers. Au lieu de cela, une guerre géné­ra­lisée a éclaté.

Mais l’erreur d’Olmert fut encore pire. Il était convaincu que les Etats-​​Unis lui don­ne­raient leur béné­diction totale et lui per­met­traient de se balader au Liban à loisir. Mais les intérêts amé­ri­cains aussi avaient changé.

Au Liban, le gou­ver­nement de Fouad Siniora a réussi à unir toutes les forces pro-​​américaines. Elles ont exécuté loya­lement tous les ordres de Washington, ont chassé les Syriens et ont soutenu l’enquête sur le meurtre de Rafik Hariri, ce qui fournit aux Amé­ri­cains un pré­texte pour une frappe massive contre la Syrie.

Selon les révé­la­tions d’Olmert, Condo­leezza Rice l’a appelé juste après le déclen­chement de la guerre et lui a transmis les tout der­niers ordres amé­ri­cains : ils dési­raient vraiment qu’Israël donne un coup fatal au Hez­bollah, les ennemis de Siniora, mais il était abso­lument interdit de faire quoique ce soit qui puisse faire du tort à Siniora, comme bom­barder les infra­struc­tures liba­naises hors du ter­ri­toire du Hezbollah.

Cela émas­culait les plans de l’état-major. L’idée cen­trale avait été que, si la popu­lation civile au Liban était suf­fi­samment frappée, elle ferait pression sur le gou­ver­nement pour que celui-​​ci agisse réso­lument contre le Hez­bollah, assez pour liquider l’organisation ou, au moins, pour la désarmer. On ne peut vraiment pas savoir si cette stra­tégie aurait réussi si elle avait été mise en œuvre, mais en raison de l’intervention amé­ri­caine, elle ne l’a pas été.

Au lieu du bom­bar­dement massif qui aurait détruit les indus­tries et les ins­tal­la­tions de base, Halutz devait se contenter - après l’appel télé­pho­nique de Condo­leezza - de bom­barder les routes et les ponts qui des­ser­vaient le Hez­bollah et la popu­lation chiite (y compris les voies de ravi­taillement pour les armes syriennes vers Hez­bol­lahland). Les dégats étaient étendus mais pas suf­fi­sants pour mettre les Libanais à genoux - si cela avait été pos­sible. D’autre part, les forces aériennes réus­sirent à détruire quelques mis­siles de longue portée, mais les mis­siles de courte portée ne furent pas frappées, et ce furent celles qui cau­sèrent des dégâts dans la popu­lation du nord d’Israël.

Sur le terrain, l’opération fut encore plus confuse. C’est seulement au cours des der­nières 48 heures de la guerre, alors qu’il était tout à fait clair que le cessez-​​le-​​feu était sur le point d’être conclu, que l’offensive majeure, dans laquelle 33 soldats israé­liens sont morts, fut lancée. Pour quelle raison ? Dans son témoi­gnage, Olmert affirme qu’elle était néces­saire pour changer en faveur d’Israël quelques points de la réso­lution de l’ONU. Nous savons aujourd’hui (comme nous l’avons dit à l’époque) que ces chan­ge­ments ne valaient rien et ils res­tèrent sur le papier.

L’INTERVENTION de Condo­leezza Rice dans la conduite de la guerre est également inté­res­sante d’un autre point de vue. Elle met en lumière une question qui pré­occupe les experts depuis un certain temps : dans les rela­tions entre Etats-​​Unis et Israël, les intérêts amé­ri­cains l’emportent-ils sur ceux d’Israël ou est-​​ce le contraire ?

Ce débat a réapparu quand les pro­fes­seurs amé­ri­cains Stephen Walt et John Mear­sheimer ont publié le résultat de leurs recherches selon lequel Israël impose aux Etats-​​Unis une poli­tique contraire à l’intérêt national amé­ricain. La conclusion a troublé beaucoup de gens qui croient le contraire : qu’Israël n’est qu’un petit rouage dans la machine impé­riale amé­ri­caine. (Je me suis permis de défendre l’idée que les deux ver­sions sont justes : l’Américain remue sa queue israé­lienne et la queue israé­lienne remue le chien américain).

Quand Condo­leezza Rice a encouragé Israël à faire la guerre mais mis un veto à une partie essen­tielle du plan de guerre, il semble qu’elle a donné tort aux deux pro­fes­seurs. En fait Olmert n’a eu le feu vert des Amé­ri­cains pour sa guerre qui servait les intérêts amé­ri­cains (élimi­nation du Hez­bollah, qui s’opposait au gou­ver­nement Siniora pro-​​américain tout en en faisant offi­ciel­lement partie), qu’avec des limites strictes (afin de ne pas faire du tort au gou­ver­nement Siniora).

LE MÊME PRINCIPE est appliqué aujourd’hui sur le front syrien.

Bashar al-​​Assad propose à Israël des négo­cia­tions sans condi­tions préa­lables. Ainsi, il espère éviter une attaque amé­ri­caine contre son pays. Comme les deux pro­fes­seurs, il croit que le lobby israélien gou­verne Washington.

Presque tous les experts impor­tants en Israël sont d’accord pour dire que la pro­po­sition syrienne est sérieuse. Même dans les « cercles de la sécurité », cer­tains demandent à Olmert de pro­fiter de l’occasion et de faire la paix dans le nord.

Mais les Amé­ri­cains y mettent un veto absolu, qu’Olmert a accepté. Un intérêt vital israélien a été sacrifié sur l’autel amé­ricain. Même aujourd’hui, alors que Bush est déjà engagé dans une cer­taine forme de dia­logue avec la Syrie, les Amé­ri­cains nous inter­disent de faire la même chose.

Pourquoi ? Très simple : les Amé­ri­cains nous uti­lisent comme une menace. Ils nous retiennent sur une ligne comme un chien d’attaque, et disent à Assad : si vous ne faites pas ce que nous voulons, nous lâcherons le chien.

Si les Amé­ri­cains arrivent à un accord avec les Syriens, en uti­lisant entre autres cette menace, ce sont eux qui engran­geront les béné­fices poli­tiques de tout accord auquel nous par­vien­drons avec la Syrie au bout du compte.

Cela me rap­pelle les événe­ments de 1973. Après la guerre d’octobre, les négo­ciation israélo-​​égyptiennes de cessez-​​le-​​feu ont com­mencé au kilo­mètre 101 (à partir du Caire). A un certain moment, le général Israël Tal a pris la direction de la délé­gation israé­lienne. Beaucoup plus tard, il m’a raconté l’histoire suivante :

« A un certain moment, le général Gamasy, le repré­sentant égyptien, s’est approché de moi et m’a dit que l’Egypte était main­tenant prête à signer un accord avec nous. Fou de joie, j’ai pris un avion et me suis pré­cipité chez (le Premier ministre) Golda Meir, pour lui apporter la bonne nou­velle. Mais Golda m’a dit de tout arrêter immé­dia­tement. Elle m’a dit : J’ai promis à Henry Kis­singer que si nous par­venons à un accord, nous lui trans­fè­rerons l’ensemble du dossier pour qu’il règle tous les détails. »

Et c’est bien sûr ce qui s’est passé. Les négo­cia­tions au km 101 furent arrêtées et Kis­singer a pris les choses en main. C’est lui qui aboutit à l’accord et ce sont les Etats-​​Unis qui en furent cré­dités. Les Egyp­tiens sont devenus les loyaux com­pa­gnons de route des Etats-​​Unis. L’accord israélo-​​égyptien a été reporté de cinq ans. Il fut conclu par Anouar el-​​Sadate qui avait pla­nifié son voyage his­to­rique à Jéru­salem dans le dos des Américains.

Aujourd’hui, il se passe la même chose sur le front syrien. Dans le meilleur des cas. Dans le pire des cas, les Amé­ri­cains ne par­vien­dront pas à un accord avec les Syriens, ils nous empê­cheront de par­venir à un accord par nous-​​mêmes, et ce sont des mil­liers d’Israéliens, de Syriens et de Libanais qui en paieront le prix dans la pro­chaine guerre.