La tactique d’Hébron

Amira Hass, lundi 13 août 2007

Durant 25 minutes, ils se sont com­portés en sei­gneurs du pays : un adulte et un ado­lescent des­cendus de Mitzpe Yaïr, un des avant-​​postes non auto­risés au sud du Mont Hébron, et qui ont empêché le dépla­cement de la jeep d’une équipe de l’ONU.

Les consignes des Nations Unies inter­disent de sortir de la voiture dans de pareils cas, afin de ne pas ali­menter les fric­tions. Par consé­quent nous, les occu­pants du véhicule - trois membres du BCAH (Le Bureau de coor­di­nation des affaires huma­ni­taires) et deux jour­na­listes de « Haaretz » - avons été contraints de les observer, de l’intérieur, illustrer leur statut de sei­gneurs : l’adulte s’était placé au milieu de la route non asphaltée, barrant de son corps la route au véhicule. Puis, d’un mou­vement des mains, il a donné l’ordre de couper le moteur. N’étant pas obéi, il a sauté sur le capot puis sur le toit puis de nouveau sur le capot, s’appuyant sur le pare-​​brise, déman­ti­bulant les essuie-​​glace. Le conducteur a roulé len­tement sur le chemin, pendant que le bon­homme conti­nuait d’appuyer for­tement sur le pare-​​brise jusqu’à ce que celui-​​ci explose faisant voler des éclats dans les yeux du conducteur.

Entre-​​temps, l’adolescent avait surgi : il avait essayé d’ouvrir les por­tières de la voiture, hurlé l’ordre « montrez les cartes d’identité » et bloqué les roues avec de lourdes pierres. Lorsque sont apparues des jeeps de l’armée et de la police, l’adulte a crié en s’adressant à Alex Levac, pho­to­graphe à « Haaretz » : « Retourne d’où tu viens ! ». Com­prenant que Levac était juif et natif du pays, il a alors hurlé : « Traître, tu roules avec l’ONU ». L’adulte, tout comme l’adolescent qui réside dans l’avant-poste, sont tous deux nés à l’étranger. Le jeune garçon, un citoyen anglais, n’a pas encore achevé les démarches devant lui conférer le statut de nouvel immigrant.

Mais qu’est-ce que cela change ? Et qu’importe que le soldat les ait qua­lifié de « pro­blé­ma­tiques » ou qu’à la police, l’adulte soit connu pour des har­cè­le­ments de ce genre ? Et qu’importe que les poli­ciers n’aient pas cru leur version absurde selon laquelle nous étions dans leur oli­veraie et que nous aurions tenté d’écraser l’adulte. C’est la même tac­tique bien connue d’Hébron, celle qui a contribué à vider la vieille ville de beaucoup de ses habi­tants pales­ti­niens : des Juifs har­cèlent et exercent des vio­lences puis menacent leurs vic­times de se plaindre contre elles auprès de la police israélienne.

Des actes de har­cè­lement bien plus durs que ceux que nous avons essuyés et inté­ressant bien moins les médias visent de manière rou­ti­nière les bergers et les agri­cul­teurs pales­ti­niens vivant dans la région. Au cours des six der­nières années, quelque 850 des 3.500 habi­tants de la région appelée « Masafer Yatta » (péri­phérie de Yatta) ont quitté leurs lieux d’habitation, tro­glo­dytes ou cam­pe­ments. Une fois on s’en prend à l’accès à leurs puits d’eau, une autre fois à leurs trou­peaux, une autre fois à eux-​​mêmes. Ces habi­tants conservent des piles d’attestations de plaintes qu’ils ont déposées à la police. Avant qu’ils aient renoncé à se plaindre.

Il est facile d’accuser cet adulte et cet ado­lescent, ou leurs pareils. Mais s’ils entre­prennent de ter­ro­riser les Pales­ti­niens c’est que les auto­rités israé­liennes le leur per­mettent. Ils exé­cutent à leur manière ce que font les auto­rités « légales » d’occupation : chasser les Pales­ti­niens de leur terre, y faire de la place pour les Juifs. Autrement dit, ils appliquent les ordres.

Il y a une dizaine de jours, un ins­pecteur de l’Administration civile régionale a confisqué un tracteur et une citerne à eau appar­tenant à des gens de Hadidiya, une com­mu­nauté de bergers et d’agriculteurs du nord de la vallée du Jourdain, comme moyen de pression pour qu’elle évacue son cam­pement au motif qu’il se trouve en zone mili­taire fermée. Il s’agit d’une com­mu­nauté sur les dizaines qui vivent dans la vallée depuis des décennies et des décennies. Depuis 1967, elle a été déra­cinée à quatre reprises. En recourant à toutes sortes d’inventions, de méthodes ingé­nieuses, les auto­rités d’occupation en ont fait des rési­dents illégaux sur leur propre terre.

Les sources et les puits qu’ils uti­li­saient ont été confisqués et transmis à la com­pagnie des eaux « Mekorot » : le forage réalisé tout près par Mekorot est à l’usage des colons « légaux » et est interdit aux gens de Hadidiya. C’est pourquoi ceux-​​ci dépendent d’une eau qui est trans­portée à partir d’une source éloignée. L’armée a décrété « zones de tirs » de vastes ter­ri­toires de la vallée du Jourdain qui s’arrêtent aux fron­tières des colonies. Les auto­rités israé­liennes ont refusé de modifier l’affectation des sols, d’agricoles en zones habi­tables, ce qui aurait permis à la com­mu­nauté de vivre en un lieu dont les anciens se sou­viennent, depuis leur enfance, comme leur habi­tation. Pourtant le terrain voisin a été déclaré zone habi­table, mais pour des Juifs, citoyens d’Israël. L’Administration civile espère main­tenant que la soif les chassera vers le terrain qui leur a été alloué et où il ne se trouve pas de terres convenant à l’agriculture ni au pâturage. C’est là, en concentré, la poli­tique menée métho­di­quement par Israël à l’égard des Pales­ti­niens, une poli­tique que des pour­parlers de paix n’interrompent pas. Les habi­tants de l’avant-poste non autorisé ne font que l’imiter en recevant d’elle leur ins­pi­ration et leur protection.

Amira Hass Haaretz, 8 août 2007