La stratégie du contournement

Politis, vendredi 18 juillet 2008

Comme un lapsus dans un dis­cours, c’est un incident pour ainsi dire mineur, du moins aux yeux de notre ministre des Affaires étran­gères, qui a révélé les failles de cette Union pour la Méditerranée.

Un « blocage » de der­nière minute, a com­menté avec un certain angé­lisme Bernard Kouchner : « Au dernier moment, nous avons échoué, peut-​​être à une demi-​​heure près, sur un mot. » Oui, mais ce minuscule blocage s’appelle le conflit israélo-​​palestinien. Aurait-​​il suffi d’une demi-​​heure de plus, ou d’une ultime habileté lan­ga­gière, pour le faire oublier ? On a tenté de faire admettre aux Pales­ti­niens le caractère juif de l’État d’Israël, c’est-à-dire de leur faire enté­riner le fait que 20 % de la popu­lation – Arabes musulmans ou chré­tiens – seraient illé­gi­times en ce pays. Et on a tenté de leur faire renoncer jusqu’à l’éventualité même du droit au retour. Pour dire la vérité, on a tenté de contourner le cœur du conflit pour amener ses pro­ta­go­nistes à parler d’autre chose. C’était même toute la stra­tégie de ce sommet. Mais comment amener les Pales­ti­niens à se pas­sionner pour la dépol­lution de la Médi­ter­ranée, à laquelle ils n’ont pas droit d’accès, ou à s’intéresser à des projets écono­miques alors qu’ils sont pri­son­niers dans leur propre ter­ri­toire, que tout ce qu’ils bâtissent est sys­té­ma­ti­quement détruit, et qu’ils ne sont auto­risés à construire ni un port ni un aéroport ?

Plu­sieurs com­men­ta­teurs ont finement analysé la stra­tégie fran­çaise en la com­parant à celle des pères fon­da­teurs de l’Europe. D’abord l’économie, la poli­tique suivra. On ne sache pas que la construction euro­péenne soit une si belle réussite qu’il faille la donner en modèle. Mais il y a surtout une dif­fé­rence de taille. Si la récon­ci­liation franco-​​allemande a pu s’enraciner dans des projets écono­miques communs, c’était après-​​guerre. Les projets écono­miques communs, pendant la guerre, avaient moins bonne répu­tation, et à juste titre. Autrement dit, on peut peut-​​être par cette méthode hâter une récon­ci­liation, mais cer­tai­nement pas résoudre un conflit. C’est qu’il y a dans cette stra­tégie une idée sous-​​jacente selon laquelle le conflit israélo-​​palestinien serait sans objet. Cette illusion, ou cette escro­querie, est amplifiée, hélas, par beaucoup de nos confrères : Ehud Olmert et Mahmoud Abbas se sont-​​ils parlé ? Se sont-​​ils souri ? Oui, bien sûr, ces deux-​​là ne font que ça depuis près d’un an. Le Premier ministre israélien et le Pré­sident syrien se sont-​​ils serré la main ? Il a fallu que Bachar al-​​Assad rap­pelle que l’objet du conflit n’est pas un refus mutuel de se serrer la main, mais l’occupation du plateau du Golan par Israël. Pas davantage que le conflit entre Israël et la Palestine résul­terait d’un manque de civisme entre MM. Abbas et Olmert, mais de l’occupation et la colo­ni­sation des ter­ri­toires pales­ti­niens par Israël.

Certes, il y a tout de même dans cette affaire quelque chose de positif. C’est le retour au dia­logue avec la Syrie. Mais quelle inter­pré­tation donner à ce virage poli­tique français ? S’agit-il d’un écart par rapport à la ligne amé­ri­caine ? Ou bien, au contraire, l’initiative fran­çaise s’inscrit-elle plei­nement dans l’agenda amé­ricain. La pre­mière inter­pré­tation serait ras­su­rante. La France vou­drait anti­ciper une vic­toire de Barack Obama au mois de novembre ? Ou, mieux encore, elle vou­drait s’autonomiser, et auto­no­miser l’Union euro­péenne par rapport aux États-​​Unis. Nous pen­chons malgré tout pour la seconde expli­cation. Souvenons-​​nous que les États-​​Unis et Israël ont accompli ces temps der­niers plu­sieurs travaux d’approche avec la Syrie. Notamment par l’intermédiaire de la Turquie. Il s’agirait d’isoler un peu plus l’Iran et le Hez­bollah libanais. Et d’isoler – ce qui va de pair – la question pales­ti­nienne. Trente ans après la négo­ciation séparée de Camp David avec l’Égypte, les États-​​Unis et Israël répé­te­raient la même opé­ration avec la Syrie. Quitte à lui céder du terrain, au propre comme au figuré. À condition qu’elle rompe avec l’Iran, renonce à sou­tenir le Hez­bollah et cesse d’invoquer la cause pales­ti­nienne – ce qui fait beaucoup –, la Syrie serait accueillie à bras ouverts dans le concert des nations. S’il mar­chait dans cette affaire, Bachar al-​​Assad, du jour au len­demain, ne serait plus dans nos médias un « dic­tateur » – qu’il n’est d’ailleurs pas plus que le Tunisien Ben Ali ou l’Égyptien Mou­barak. On le verrait alors à tous les 14 Juillet. S’il refuse, il sera rapi­dement l’égal de Ben Laden. Au fond, on lui demande d’adhérer à la stra­tégie qui a présidé à ce sommet de l’Union pour la Médi­ter­ranée : celle du contour­nement du pro­blème pales­tinien. Après quoi, il s’agira de fonder une zone de libre-​​échange aux allures net­tement asy­mé­triques : le Nord vend et le Sud achète. Et le Sud règle chez lui ces pro­blèmes d’immigration qui impor­tunent nos pays.

Denis Sieffert