La saga de Sisyphe (1)

LA CARRIÈRE de Peres ressemble à la légende de Sisyphe, le héros du mythe de la Grèce antique condamné par les dieux à rouler une lourde pierre au sommet d’une colline, mais à chaque fois qu’il approchait du but la pierre lui glissait des mains et roulait en bas de la pente.

Uri Avnery, samedi 1er octobre 2016

Depuis 2004, l’AFPS traduit et publie chaque semaine la chronique hebdomadaire d’Uri Avnery, journaliste et militant de la paix israélien, témoin engagé de premier plan de tous les événements de la région depuis le début. Cette publication systématique de la part de l’AFPS ne signifie évidemment pas que les opinions émises par l’auteur engagent l’association. http://www.france-palestine.org/+Uri-Avnery+


SHIMON PERES est un génie. Un génie de l’apparence.

Toute sa vie il a travaillé sur son personnage public. L’image prenait la place de l’homme. Presque tous les articles écrits à son sujet depuis qu’il est tombé malade concernent le personnage que l’on imagine, pas le personnage réel.

Comme aiment à dire les Américains : Il est si faux qu’il est vrai

À première vue, il y a quelques similitudes entre lui et moi.

Il n’a que 39 jours de plus que moi. Il est arrivé dans ce pays quelques mois après moi, alors que nous avions l’un et l’autre 10 ans. On m’avait envoyé à Nahalal, un village coopératif. On l’avait envoyé à Ben Shemen, un village agricole de jeunes.

On peut dire que tous deux nous sommes optimistes, et que nous avons été engagés toute notre vie.

C’est là que s’arrêtent les similitudes.

JE VENAIS d’Allemagne où nous étions une famille aisée. En Palestine, nous avons très rapidement perdu tout notre argent. J’ai grandi dans la plus grande pauvreté. Il venait de Pologne. Sa famille était très aisée en Palestine aussi. J’ai conservé un léger accent allemand, lui un très fort accent polonais.

Déjà dans son enfance il y avait quelque chose qui irritait ses camarades de classe à l’école juive de sa petite ville natale. Ils le battaient souvent. Son jeune frère avait l’habitude de le défendre. Il raconta que Shimon lui avait demandé : “Pourquoi me haïssent-ils ainsi ?”

À Ben Shemen il s’appelait encore Persky. L’un de ses enseignants lui suggéra de prendre un nom hébreu comme nous le faisions presque tous. Il proposa Ben Amotz, le nom du prophète Isaïe mais ce nom avait été pris par un autre élève, Dan Tehilimsager, qui devint également célèbre. Alors l’enseignant suggéra Peres, le nom d’un grand oiseau.

NOTRE PREMIÈRE RENCONTRE eut lieu quand nous avions 30 ans. Il était déjà directeur général du ministère de la Défense, j’étais rédacteur en chef d’un magazine qui dérangeait dans le pays.

Il m’invita au ministère pour me demander de ne pas publier un article d’enquête (sur un navire de réfugiés illégaux coulé par la Haganah dans le port de Haïfa avant la création de l’État d’Israël). Notre rencontre fut une histoire d’antipathie réciproque dès le départ.

Mon antipathie était déjà anticipée avant la rencontre. Au cours de la guerre de 1948 (“la guerre d’indépendance”) j’étais membre d’un commando appelé “renards de Samson”. Nous tous, les soldats combattants de cette guerre, nous détestions ceux de notre âge qui ne s’étaient pas engagés. Peres ne s’était pas engagé, il fut envoyé à l’étranger par Ben-Gourion pour y acheter des armes. Un travail important – mais qui pouvait très bien être effectué par quelqu’un de 60 ans.

Ce fait plana sur la tête de Shimon Peres pendant très longtemps. Il explique pourquoi des membres de sa génération le détestaient et aimaient Yitzhak Rabin, Ygal Alon et leurs camarades.

SHIMON PERES a été un politicien depuis l’enfance – un vrai politicien, un politicien à part entière, un politicien et rien d’autre. Pas d’autres centres d’intérêt, pas de hobbys.

Il commença déjà à Ben Shemen. Peres était là-bas un “garçon de l’extérieur”, un immigrant qui était différent de tous les garçons hâlés, athlétiques, nés ici. Son visage pas très aimable n’aidait pas. Pourtant il séduisit Sonia, la fille du charpentier qui devint sa femme.

Il souhaitait l’amour de ses compagnons et voulait se faire accepter comme l’un d’eux. Il adhéra à “Working Youth”, l’organisation de jeunesse du tout-puissant syndicat Histadruth où il se montra très militant. Comme les garçons locaux, qualifiés de sabras, n’aimaient pas l’action politique, Peres y monta en grade et devint instructeur.

Sa première chance se présenta après la fin de ses études à Ben Shemen quand il rejoignit un kibboutz du parti travailliste (Mapai) qui dirigeait la communauté juive d’une main de fer. Le parti se divisa, presque tous les leaders de la jeunesse rejoignirent la “Faction B”, le groupe d’opposition. Peres fut presque le seul à rester fidèle à la faction majoritaire. C’est ainsi qu’il se fit remarquer par le chef du parti, Levy Eshkol.

Ce fut une excellente opération politique. Ses anciens camarades le méprisèrent, mais il était maintenant en contact avec le sommet de la direction du parti. Eshkol le présenta à Ben-Gourion qui, lorsqu’éclata la guerre de 1948, l’envoya aux États-Unis pour acheter des armes.

À partir de là Peres agit en bras droit de Ben Gourion, l’admira et – ce qui est le plus important – devint son successeur politique.

BEN-GOURION IMPRIMA sa vision politique sur le nouvel État, et l’on peut dire que l’État continue aujourd’hui d’évoluer sur les voies qu’il a tracées. Peres fut l’un de ses principaux auxiliaires.

Ben Gourion ne croyait pas à la paix. Ses opinions étaient basées sur l’idée que les Arabes ne voudraient jamais faire la paix avec l’État juif, fondé sur ce qui avait été leur pays. Il n’y aurait pas de paix pour, au moins, très très longtemps. Par conséquent le nouvel État avait besoin d’un État occidental puissant pour allié. La logique imposait qu’un tel allié ne pouvait venir que des rangs des puissances impérialistes, qui craignaient le nationalisme arabe.

Ce fut un cercle vicieux : pour se défendre des Arabes, Israël avait besoin d’un allié colonialiste anti-Arabe. Une telle alliance ne faisait qu’accroître la haine des Arabes contre Israël. Et ainsi de suite jusqu’à ce jour.

Le premier allié envisagé fut la Grande Bretagne. Mais cela n’aboutit pas : les Britanniques préférèrent opter pour le nationalisme arabe. Mais un autre allié entra en scène au bon moment : la France.

La France avait un vaste empire en Afrique. L’Algérie, officiellement département français, s’est rebellée en 1954. Les deux parties se combattirent avec une extrême sauvagerie.

Ne pouvant croire que leurs Algériens se soulèveraient contre eux, les Français rejetèrent toute la faute sur le nouveau dirigeant qui avait accédé au pouvoir au Caire. Mais aucun pays ne fut prêt à les aider dans leur “sale guerre”. Sauf un.

Ben Gourion, qui était déjà âgé, avait peur du nouveau leader pan-arabe, Gamal Abd-al-Nasser. Jeune, énergique, présentant bien et charismatique, “Nasser”, orateur enthousiaste, ne ressemblait pas aux vieux notables arabes auxquels Ben Gourion était habitué. C’est pourquoi lorsque les Français lui tendirent la main, Ben Gourion la saisit avec empressement.

Ce fut de nouveau le vieux cercle vicieux : Israël apporta son soutien à l’oppression française contre les Arabes, la haine des Arabes contre Israël augmentait, Israël eut encore plus besoin des oppresseurs coloniaux. C’est en vain que je mis en garde contre ce processus catastrophique.

L’émissaire de Ben Gourion en France était Shimon Peres. Avec son aide, le processus prit des proportions inimaginables. Par exemple : lorsque les Nations unies discutèrent une proposition d’amélioration des conditions de détention du leader algérien Ahmed Ben Bella, la seule voix qui s’éleva contre fut celle d’Israël. (Les Français quant à eux avaient boycotté la réunion.)

Cette alliance impossible atteignit son apogée lors de la guerre de Suez de 1956, dans laquelle la France, la Grande Bretagne et Israël attaquèrent ensemble l’Égypte. Cette opération souleva une condamnation mondiale générale, les États-Unis et la Russie firent cause commune et les trois conspirateurs durent se retirer. Israël dut rendre le vaste territoire qu’il avait occupé.

Les Français rappelèrent de Gaulle au pouvoir, et celui-ci comprit qu’il devait mettre fin à cette guerre insensée. Peres continua de vanter l’alliance qui, déclara-t-il, n’était pas fondée sur de simples intérêts mais sur de profondes valeurs communes. Je publiai son discours, phrase par phrase, avec ma réfutation de chacune d’elles. Je prévoyais qu’une fois la guerre d’Algérie terminée, la France laisserait tomber Israël comme un charbon ardent pour renouer ses liens avec le monde arabe. Et c’est, bien sûr, exactement ce qui arriva. (Israël choisit les États-Unis à la place.)

L’un des fruits de l’aventure de Suez fut le réacteur atomique de Dimona. La légende prétend qu’il a été donné par la France en cadeau à Israël en remerciement des services de Peres. En réalité c’était un élément du contrat de la France avec Israël, et aussi un coup de pouce à l’industrie française. Des éléments nécessaires furent obtenus dans maints endroits par le vol et la duperie

Peres fut porté aux nues en Israël. C’était l’éloge à un homme de guerre, pas de paix.

LA CARRIÈRE de Peres ressemble à la légende de Sisyphe, le héros du mythe de la Grèce antique condamné par les dieux à rouler une lourde pierre au sommet d’une colline, mais à chaque fois qu’il approchait du but la pierre lui glissait des mains et roulait en bas de la pente.

Après la guerre du Sinaï, la destinée de Peres atteignit de nouveaux sommets. L’architecte des relations avec la France, l’homme qui avait obtenu le réacteur atomique, était nommé secrétaire d’État au ministère de la Défense et sur le point de devenir un membre important du gouvernement, quand tout s’écroula. Ben Gourion exigea de révéler une odieuse affaire de sabotage en Égypte et fut destitué par ses collègues. Il décida de fonder un nouveau parti, appelé Rafi. Peres, bien malgré lui, fut obligé d’y adhérer, tout comme, bien malgré lui aussi, Moshe Dayan.

Ben Gourion ne fut pas actif, Dayan ne fit rien comme d’habitude, et il revenait à Peres de faire campagne. Avec son infatigable énergie habituelle il laboura le terrain, mais aux élections le parti, avec toutes ses brillantes stars, ne remporta que 10 sièges sur les 120 de la Knesset, pour devenir une opposition impuissante. La pierre de Peres roula au bas de la pente.

Et c’est alors qu’arriva la rédemption – presque. Abd-al-Nasser envoya son armée dans le Sinaï, en Israël ce fut la panique. Le parti Rafi entra au gouvernement. Peres s’attendait à être nommé ministre de la Défense, mais au dernier moment c’est le charismatique Dayan qui obtint le poste convoité. Israël remporta une victoire éclatante en six jours, et l’Homme au Bandeau Noir devint une célébrité mondiale. Peres dut se contenter d’un ministère mineur. La pierre était de nouveau au bas de la pente.

Pendant six années Peres se languit, tandis que Dayan jouissait de l’admiration des hommes du monde, et spécialement des femmes. Et puis la chance tourna une nouvelle fois. Les Égyptiens traversèrent le canal et remportèrent une incroyable première victoire, Dayan s’effondra comme une idole de terre. Un peu plus tard Golda Meir et Dayan furent obligés de démissionner, Peres était le candidat évident au poste de Premier ministre.

Mais l’incroyable se produisit de nouveau. Sorti de nulle part apparut Yitzhak Rabin, l’enfant du pays, le vainqueur de la guerre des Six jours. Il fut choisi comme Premier ministre mais il dut nommer Peres, qu’il n’aimait pas, ministre de la Défense. La pierre était à nouveau à mi-pente.

Les années suivantes furent un enfer pour Rabin. Le ministre de la Défense n’avait qu’une ambition dans la vie : humilier et affaiblir le Premier ministre. Ce fut une activité à plein temps.

Pour contrarier Rabin, Peres fit une chose de portée historique : il créa les premières colonies israéliennes en plein territoires occupés de Cisjordanie, initiant un processus qui menace aujourd’hui l’avenir d’Israël. Rabin lui donna un surnom qui lui colle à la peau depuis : “L’intrigant infatigable”.

Quelques années plus tard Rabin dut appeler à des élections anticipées, parce que des avions de chasse obtenus des États-Unis étaient arrivés en Israël un vendredi, trop tard pour que les invités d’honneur puissent rentrer chez eux sans profaner le Shabbat. Les factions religieuses s’étaient rebellées. Rabin, naturellement, dirigea la liste du parti.

C’est alors qu’une chose s’est produite. Il apparut qu’après avoir quitté son poste d’ambassadeur aux États-Unis, Rabin avait gardé un compte bancaire en Amérique – chose interdite à l’époque. La femme de Rabin fut accusée, Rabin en assuma la responsabilité et démissionna, Peres devint tête de liste et la pierre approcha enfin du sommet de la colline.

Le soir des élections Peres célébrait déjà la victoire lorsque la roue tourna brusquement au cours de la nuit. De façon incroyable, Menachem Begin, que beaucoup considéraient comme un fasciste, l’avait emporté. La pierre était redescendue.

À la veille de la guerre du Liban de 1982 (au cours de laquelle je rencontrai Yasser Arafat) les leaders de l’opposition Peres et Rabin allèrent voir Begin pour lui demander d’envahir le Liban.

Puis Begin fut atteint de la maladie d’Alzheimer et remplacé par un autre ancien terroriste, Yitzhak Shamir. Une sorte d’interrègne s’en suivit au cours duquel aucun des deux principaux partis n’était en mesure de gouverner seul. Un schéma de rotation à deux têtes en résulta. À l’un de ses passages comme Premier ministre, Peres obtint des lauriers indiscutés comme l’homme qui avait maîtrisé l’inflation à trois chiffres d’Israël et créé un nouveau shekel, qui est encore notre monnaie.

La pierre remontait de nouveau la pente lorsque se produisit quelque chose de très fâcheux. Quatre garçons arabes s’emparèrent d’un bus plein de gens et lui firent prendre la route du sud. Le bus fut pris d’assaut. Le gouvernement affirma que les quatre garçons avaient été tués dans l’attaque, mais j’ai alors publié une photo montrant deux d’entre eux vivants après avoir été capturés. Il s’avéra qu’ils avaient été exécutés de sang froid par le service de sécurité.

En pleine affaire, Peres succéda à Shamir comme prévu. Peres accorda le pardon à tous les assassins, y compris au chef du Shin Bet.

RABIN revint au pouvoir, avec Peres comme ministre des Affaires étrangères. Un jour Peres demanda à me voir – évènement inhabituel, dans la mesure où l’inimitié entre nous faisait déjà partie du folklore.

Peres me fit un cours sur la nécessité de faire la paix avec l’OLP. Comme cela avait été mon principal objectif dans la vie depuis de longues années, je pus difficilement m’empêcher de rire. Puis il me parla confidentiellement des négociations d’Oslo pour me demander d’utiliser mon influence pour convaincre Rabin.

Peres a certainement joué un rôle dans l’accord, mais c’est Rabin qui prit la décision capitale – et le paya de sa vie.

En imagination, je vois l’assassin attendant au pied des marches avec son pistolet chargé, laissant Peres s’éloigner de quelques pas pour attendre Rabin, qui descendit quelques minutes plus tard.

Le comité du Prix Nobel décida d’accorder le Prix de la Paix à Arafat et Rabin. Les admirateurs de Peres du monde entier firent des pieds et des mains jusqu’à ce que le comité ajoute Peres à la liste. La justice aurait voulu accorder aussi le prix à Mahmoud Abbas qui avait signé avec Peres. Mais les statuts ne permettent d’accorder le prix qu’à trois lauréats. Voilà pourquoi Abbas n’est pas devenu aussi lauréat du Nobel.

Après la mort de Rabin, Peres devint Premier ministre à titre temporaire. S’il avait appelé immédiatement à des élections il aurait remporté à une écrasante victoire. Mais il ne voulait pas s’inscrire dans le sillage du disparu. Il attendit quelques mois, pendant lesquels il mena une guerre malencontreuse au Liban. Pour finir il perdit les élections face à Nétanyahou.

(D’où ma plaisanterie : “Si une élection peut être perdue, Peres la perdra. Si une élection ne peut pas être perdue, Peres la perdra de toute façon.”)

Dans toutes les campagnes électorales, Peres se faisait insulter et malmener. Un jour il s’est plaint d’un “flot de gestes orientaux (obscènes)” ce qui le rendit encore plus antipathique aux citoyens d’origine orientale.

Pendant ce temps Peres fit une chose judicieuse : il eut recours à la chirurgie esthétique. Son apparence en a été améliorée de façon remarquable.

La honte finale arriva lorsque Peres présenta sa candidature à la présidence de l’État. Le Président, une fonction honorifique dépourvue de pouvoir réel, est élu par la Knesset. Pourtant Peres perdit au profit quelqu’un d’insignifiant, un membre banal du Likoud du nom de Moshe Katsav. Cela semblait l’ultime affront.

Mais alors, une fois de plus, l’incroyable se produisit. Moshe Katsav fut arrêté et reconnu coupable de viol. À l’élection suivante la Knesset élut Peres dans ce qui semblait être un mouvement de remords collectif.

La pierre avait atteint le sommet de la colline. Avec son infatigable énergie, Sisyphe avait fini par l’emporter. Le politicien de toujours qui n’avait jamais remporté une élection était maintenant Président – et du jour au lendemain il devint très populaire.

Peres disposait de plusieurs années pour jouir de ce nouvel amour des gens, le but de toute sa vie. Et puis, il y a deux semaines, il a fait un AVC et est tombé dans le coma.

J’espère qu’il va se remettre. On ne fait plus de gens comme lui.

(1) article écrit le 24 septembre 2016 – Shimon Peres est décédé le 28)