La "réorientation"

Seymour Hersh, jeudi 31 mai 2007

Ces der­niers mois, alors que la situation en Irak s’est dété­riorée, l’Administration Bush, tant dans sa diplo­matie publique que dans ses opé­ra­tions secrètes, a modifié sen­si­blement sa stra­tégie au Proche-​​Orient.

Cette "réorien­tation", comme cer­tains initiés de la Maison Blanche ont appelé cette nou­velle stra­tégie, a conduit les Etats-​​Unis à se rap­procher d’une confron­tation ouverte avec l’Iran. Et, dans des parties de cette région, cette stra­tégie a déclenché un conflit sec­taire croissant entre Musulmans chiites et Musulmans sunnites.

Un changement stratégique

Pour miner l’Iran, qui est à pré­do­mi­nance chiite, l’Administration Bush a décidé, en fait, de recon­fi­gurer ses prio­rités au Moyen-​​Orient. Au Liban, elle a coopéré avec le gou­ver­nement saoudien, qui est sunnite, dans des opé­ra­tions clan­des­tines des­tinées à affaiblir le Hez­bollah, l’organisation chiite sou­tenue finan­ciè­rement par l’Iran. Les Etats-​​Unis ont aussi pris part à des opé­ra­tions clan­des­tines visant l’Iran et son alliée la Syrie. Un effet secon­daire de ces acti­vités a été de ren­forcer les groupes sun­nites extré­mistes, épousant une vision mili­tante de l’Islam et qui sont hos­tiles à l’Amérique et favo­rables à al-​​Qaïda.

Un aspect contra­dic­toire de cette nou­velle stra­tégie est que, en Irak, la majorité des vio­lences liées à l’insurrection et dirigées contre l’armée amé­ri­caine est venue des forces sun­nites, pas chiites. Mais du point de vue de l’Administration, la consé­quence stra­té­gique la plus pro­fonde - et non voulue - de la guerre d’Irak est la montée en puis­sance de l’Iran. Son pré­sident, Mahmoud Ahma­di­nejad, a fait des annonces de défi à propos de la des­truction d’Israël et du droit de son pays de pour­suivre son pro­gramme nucléaire. La semaine der­nière, son diri­geant suprême reli­gieux, l’Ayatollah Ali Kha­menei, a déclaré à la télé­vision d’Etat que "les réa­lités de la région démontrent que le front arrogant, dirigé par les Etats-​​Unis et leurs alliés, sera le prin­cipal perdant dans la région."

Après que la révo­lution de 1979 eut porté un gou­ver­nement reli­gieux au pouvoir, les Etats-​​Unis rom­pirent avec l’Iran et culti­vèrent des rela­tions plus étroites avec les diri­geants des Etats arabes sun­nites, comme la Jor­danie, l’Egypte et l’Arabie Saoudite. Ce calcul est devenu plus com­plexe après les attaques du 11 sep­tembre, en par­ti­culier vis-​​à-​​vis des Saou­diens. Al-​​Qaïda est sunnite et beaucoup de ses agents venaient de cercles extré­mistes reli­gieux, au sein de l’Arabie Saoudite. Avant l’invasion de l’Irak, en 2003, les res­pon­sables de l’Administration, influencés par les idéo­logues néo­con­ser­va­teurs, sup­po­saient qu’un gou­ver­nement chiite, là-​​bas, pourrait apporter un équi­libre pro-​​américain face aux extré­mistes sun­nites, puisque la majorité chiite ira­kienne avait été oppressée sous Saddam Hussein. Ils ont ignoré les mises en garde de la com­mu­nauté du ren­sei­gnement concernant les liens entre les diri­geants chiites ira­kiens et l’Iran, où quelques-​​uns avaient vécu en exil pendant des années. Main­tenant, au désarroi de la Maison Blanche, l’Iran a forgé une relation étroite avec le gou­ver­nement à domi­nation chiite du Premier ministre Nouri al-​​Maliki.

La nou­velle poli­tique amé­ri­caine, dans ses grandes lignes, a été débattue publi­quement. La Secré­taire d’Etat Condo­leeza Rice, lors de son audition devant la Com­mission séna­to­riale des Affaires étran­gères, en janvier, a déclaré qu’il y a "un nouvel ali­gnement stra­té­gique au Proche-​​Orient", séparant les "réfor­mistes" et les "extré­mistes". Elle a parlé des Etats sun­nites comme centres de modé­ration et déclaré que l’Iran, la Syrie et le Hez­bollah étaient "de l’autre côté de cette par­tition". (En Syrie, la majorité sunnite est dominée par la secte des Alaouites) L’Iran et la Syrie, a-​​t-​​elle dit, "ont fait leur choix et leur choix et de déstabiliser".

Cependant, cer­taines tac­tiques cen­trales de cette "réorien­tation" n’ont pas été rendues publiques. Dans cer­tains cas, les opé­ra­tions clan­des­tines ont été gardées secrètes, en laissant l’exécution du finan­cement aux Saou­diens ou en trouvant d’autres moyens pour aborder le pro­cessus normal des affec­ta­tions au congrès. C’est ce qu’ont déclaré d’actuels et anciens fonc­tion­naires proches du Gouvernement.

Un membre supé­rieur de la Com­mission des Affec­ta­tions de la Chambre m’a dit qu’il avait entendu parler de cette nou­velle stra­tégie, mais qu’il avait le sen­timent que ses col­lègues et lui-​​même n’avaient pas été tenus au courant de façon adé­quate. "Nous n’avons obtenu rien de cela", a-​​t-​​il déclaré. "Nous demandons à être informés sur tout ce qui se passe et ils répondent qu’il ne se passe rien. Et lorsque nous posons des ques­tions spé­ci­fiques, ils disent : ’Nous revenons vers vous’. Rien n’est plus énervant !"

Les acteurs-​​clés qui se trouvent der­rière cette réorien­tation sont le Vice-​​président Dick Cheney, le conseiller adjoint à la sécurité nationale, Elliott Abrams, l’ambassadeur en Irak sur le départ (et nommé pour être ambas­sadeur aux Nations-​​Unies), Zalmay Kha­lilzad, ainsi que Prince saoudien Bandar ben Sultan, conseiller à la sécurité nationale. Tandis que Rice était impliquée en pro­fondeur dans le façonnage de la poli­tique publique, d’anciens et actuels fonc­tion­naires ont déclaré que le côté clan­destin avait été guidé par Cheney. (Le cabinet de Cheney et la Maison Blanche ont refusé tout com­men­taire pour cet article. Le Pentagone n’a pas répondu aux requêtes spé­ci­fiques, mais il a déclaré : "Les Etats-​​Unis n’ont pas prévu de faire la guerre à l’Iran".)

Ce chan­gement poli­tique a conduit l’Arabie Saoudite et Israël à adopter un nouveau soutien mutuel stra­té­gique, en grande partie parce que ces deux pays voient l’Iran comme une menace exis­ten­tielle. Ils ont été impliqués dans des pour­parlers directs et les Saou­diens, qui pensent qu’une plus grande sta­bilité en Israël et en Palestine don­nerait moins de force d’appui dans la région à l’Iran, sont devenus plus impliqués dans les négo­cia­tions israélo-​​arabes.

Cette nou­velle stra­tégie "est une modi­fi­cation majeure de la poli­tique amé­ri­caine - c’est une trans­for­mation radicale", a déclaré un conseiller du gou­ver­nement étasunien qui entre­tient des liens étroits avec Israël. Les Etats sun­nites "étaient pétrifiés à l’idée d’une résur­gence chiite et il y avait un mécon­ten­tement croissant concernant notre pari sur les Chiites modérés en Irak", a-​​t-​​il dit. "Nous ne pouvons pas inverser ce que les Chiites ont gagné en Irak, mais nous pouvons les contenir."

"Il semble qu’il y ait eu un débat au sein du gou­ver­nement sur ce qui constitue le plus grand danger : l’Iran ou les radicaux sun­nites," m’a dit Vali Nasr, un membre supé­rieur du Council on Foreign Rela­tions, qui a beaucoup écrit sur les Chiites, l’Iran et l’Irak. "Les Saou­diens et cer­tains au sein de l’Administration ont défendu l’argument selon lequel la plus grande menace est l’Iran et que les radicaux sun­nites sont des ennemis de moindre impor­tance. C’est une vic­toire pour la ligne saoudienne."

Martin Indyk, un haut res­pon­sable du Dépar­tement d’Etat dans l’Administration Clinton, qui a aussi servi comme ambas­sadeur auprès d’Israël, a déclaré que "le Moyen-​​Orient se diri­geait vers une grave Guerre Froide entre les Chiites et les Sun­nites." Indyk, qui est le directeur du Saban Center for Middle East Policy à la Broo­kings Ins­ti­tution, a ajouté qu’à son avis il n’était pas très clair si la Maison Blanche avait plei­nement conscience des impli­ca­tions stra­té­giques de sa nou­velle poli­tique. "La Maison Blanche ne se contente pas de doubler la mise en Irak," a-​​t-​​il déclaré. "Elle double la mise dans toute la région. Ceci pourrait devenir très com­pliqué. Tout est sens dessus dessous."

La nou­velle poli­tique de l’Administration pour contenir l’Iran semble com­pliquer sa stra­tégie pour gagner la guerre en Irak. Patrick Clawson, un expert sur l’Iran et directeur adjoint de la recherche du Washington Ins­titute for Near East Policy, affirmait tou­tefois que des liens plus étroits entre les Etats-​​Unis et des Sun­nites modérés, voire radicaux, pour­raient ins­taller la "peur" dans le gou­ver­nement du Premier ministre Maliki et "faire en sorte qu’il s’inquiète que les Sun­nites puissent vraiment gagner" la guerre civile, là-​​bas. Clawson a déclaré que cela pourrait inciter Maliki à coopérer avec les Etats-​​Unis pour sup­primer les milices chiites radi­cales, telles que l’Armée du Mehdi de Moqtada al-​​Sadr.

Même ainsi, les États-​​Unis restent dépen­dants, pour le moment, de la coopé­ration des diri­geants chiites ira­kiens. L’armée du Mehdi est peut-​​être ouver­tement hostile aux intérêts amé­ri­cains, mais d’autres milices chiites comptent parmi les alliés des États-​​Unis. Tant Moqtada al-​​Sadr que la Maison blanche sou­tiennent Maliki. Un mémo­randum écrit l’année der­nière par Stephen Hadley, le conseiller à la sécurité nationale, sug­gérait à l’Administration d’essayer de séparer Maliki de ses alliés chiites les plus radicaux, en construisant sa base auprès des Sun­nites et des Kurdes modérés. Mais, jusqu’à présent, la ten­dance a été exac­tement en sens contraire. Tandis que l’armée ira­kienne a continué de s’embourber dans ses confron­ta­tions avec les insurgés, le pouvoir des milices chiites a cru constamment.

Flynt Leverett, un ancien fonc­tion­naire du National Security Council de l’Administration Bush, m’a dit qu’"il n’y a rien de fortuit ou d’ironique" dans la nou­velle stra­tégie relative à l’Irak. "L’administration construit des argu­ments selon les­quels l’Iran est plus dan­gereux et fait plus de pro­vo­cation que les insurgés sun­nites pour les intérêts amé­ri­cains en Irak, alors que - si vous regardez les chiffres des pertes - la punition infligée à l’Amérique par les sun­nites est d’une toute autre ampleur," a déclaré Leverett. "Tout cela fait partie d’une cam­pagne de pro­vo­cation par étapes pour accroître la pression sur l’Iran. L’idée est qu’à un moment donné les Ira­niens ripos­teront et, alors, l’Administration dis­posera d’une ouverture pour les attaquer".

Le pré­sident George W. Bush, dans un dis­cours pro­noncé le 10 janvier dernier, a expliqué en partie cette approche. "Ces deux régimes" - l’Iran et la Syrie - "per­mettent aux ter­ro­ristes et aux insurgés d’utiliser leurs ter­ri­toires pour entrer et sortir d’Irak," a déclaré Bush. "L’Iran fournit un support matériel pour les attaques contre les troupes amé­ri­caines. Nous ferons cesser ces attaques contre nos forces. Nous inter­rom­prons le flux de soutien venant d’Iran et de Syrie. Et nous tra­querons et détruirons les réseaux qui four­nissent l’armement sophis­tiqué et l’entraînement à nos ennemis en Irak."

Dans les semaines qui ont suivi, il y a eu une vague d’affirmations venant de l’administration, au sujet de l’implication ira­nienne dans la guerre en Irak. Le 11 février, on a pré­senté aux jour­na­listes des engins explosifs sophis­tiqués, pris en Irak, que l’Administration pré­tendait pro­venir d’Iran. Le message de l’Administration était, pour l’essentiel, que la situation sinistre en Irak était le résultat, non pas de ses propres erreurs de pré­pa­ration et d’exécution, mais de l’ingérence de l’Iran.

Les mili­taires étasu­niens ont aussi arrêté et interrogé des cen­taines d’iraniens en Irak. "En août dernier, il a été demandé aux mili­taires d’attraper autant d’Iraniens que pos­sible en Irak," a expliqué un ancien res­pon­sable des ser­vices secrets. "A un moment, ils en avaient cinq cents sous les verrous. Nous tra­vaillons ces gars et nous en tirons des infor­ma­tions. Le but de la Maison blanche est de monter un dossier accusant les Ira­niens d’avoir fomenté l’insurrection et de l’avoir fait depuis le début - accusant en fait l’Iran de sou­tenir l’assassinat d’Américains." Ce conseiller du Pentagone a confirmé que des cen­taines d’Iraniens avaient été cap­turés, ces der­niers mois, par les forces amé­ri­caines. Mais il m’a raconté que parmi eux il y avait beaucoup de tra­vailleurs huma­ni­taires ira­niens qui "sont cueillis et relâchés rapi­dement", après avoir été interrogés.

"Nous ne pré­parons pas de guerre contre l’Iran" a annoncé Robert Gates, le nouveau Secré­taire d’État à la Défense, le 2 février. Et, pourtant, l’atmosphère de confron­tation est devenue plus pesante. Selon des agents des ser­vices de ren­sei­gnement et des offi­ciels de l’armée, actuels et anciens, des opé­ra­tions secrètes au Liban ont été accom­pa­gnées d’opérations clan­des­tines visant l’Iran. Des mili­taires amé­ri­cains et des équipes des opé­ra­tions spé­ciales ont inten­sifié leurs acti­vités en Iran pour col­lecter des ren­sei­gne­ments et, selon un ancien conseiller du Pentagone en matière de ter­ro­risme et ancien res­pon­sable des ser­vices secrets, ils ont aussi tra­versé la fron­tière à la pour­suite d’agents ira­niens revenant d’Irak.

Lorsque Rice s’est pré­sentée devant le Sénat en janvier dernier, le sénateur Démo­crate du Delaware, Joseph Biden, lui a demandé avec insis­tance si les États-​​Unis pré­voyaient de franchir, au cours d’une pour­suite, les fron­tières ira­nienne ou syrienne. "Évidemment, le Pré­sident ne va rien écarter pour pro­téger nos troupes, mais notre plan est de déman­teler ces réseaux en Irak," a déclaré Rice, ajoutant, "je pense vraiment que tout le monde com­prendra cela - le peuple amé­ricain et moi-​​même sup­posons que le Congrès attend du Pré­sident qu’il fasse tout ce qui est néces­saire pour pro­téger nos forces."

La réponse ambiguë de Rice a déclenché une riposte de la part du sénateur Répu­blicain du Nebraska Chuck Hagel, qui a cri­tiqué l’Administration : "Cer­tains d’entre nous se sou­viennent de 1970, Madame la Secré­taire. C’était au Cam­bodge. Et lorsque notre gou­ver­nement a menti au peuple amé­ricain en disant : "Nous n’avons pas franchi la fron­tière cam­bod­gienne", la réalité est que nous l’avions fait.

Il se trouve que je sais des choses à ce sujet, comme d’autres dans cette com­mission. Alors, Madame la Secré­taire, quand vous mettez en route la sorte de poli­tique que le Pré­sident expose ici, c’est très, très dangereux."

La pré­oc­cu­pation de l’administration concernant le rôle de l’Iran en Irak va de paire avec l’alerte qu’elle a émise depuis long­temps sur le pro­gramme nucléaire iranien. Le 14 janvier [2007], sur Fox News, Cheney mettait en garde sur la pos­si­bilité, d’ici quelques années, "d’un Iran doté de l’arme nucléaire, dominant l’approvisionnement mondial en pétrole, capable d’avoir une influence négative sur l’économie mon­diale, prêt à se servir d’organisations ter­ro­ristes et/​ou à ses armes nucléaires pour menacer ses voisins et d’autres dans le monde entier." Il a aussi déclaré : "Si vous allez dis­cuter avec les États du Golfe ou si vous dis­cutez avec les Saou­diens ou si vous dis­cutez avec les Israé­liens ou les Jor­da­niens, la région tout entière est inquiète… La menace que repré­sente l’Iran grandit."

A l’heure actuelle, l’Administration examine une vague de nou­veaux ren­sei­gne­ments sur les pro­grammes nucléaires ira­niens. D’actuels et anciens res­pon­sables amé­ri­cains m’ont raconté que ces ren­sei­gne­ments, qui pro­viennent d’agences israé­liennes opérant en Iran, contiennent une affir­mation selon laquelle l’Iran a déve­loppé un missile inter­con­ti­nental à trois étages et à car­burant solide, capable d’envoyer plu­sieurs petites ogives - chacune ayant une pré­cision limitée - sur le ter­ri­toire européen. La cré­di­bilité de ce ren­sei­gnement d’origine humaine est tou­jours discutée.

Un argument simi­laire sur la menace immi­nente que repré­sen­taient les armes de des­truction massive - et les doutes sur les sources de ren­sei­gnement uti­lisées pour monter cette accu­sation - a constitué le prélude à l’invasion de l’Irak. Beaucoup, au Congrès, ont accueilli ces accu­sa­tions contre l’Iran avec cir­cons­pection. Au Sénat, le 14 février, Hillary Clinton a déclaré, "Le conflit en Irak nous a enseignés à tous des leçons et nous devons appliquer ces leçons à toute accu­sation émise sur l’Iran. Parce que, Mon­sieur le Pré­sident, ce que nous entendons sonne familier à nos oreilles et nous devons être sur nos gardes pour ne plus jamais prendre de déci­sions sur la base de ren­sei­gne­ments qui s’avèrent erronés."

Pourtant, le Pentagone poursuit la pré­pa­ration intensive d’un pos­sible bom­bar­dement de l’Iran, un pro­cessus qui a débuté l’année der­nière, sur ins­truction du Pré­sident. Ces der­niers mois, l’ancien res­pon­sable des ser­vices secrets m’a raconté qu’un groupe spécial de pla­ni­fi­cation avait été ins­tallé dans les bureaux des Chefs d’état-major inter­armes, chargés d’élaborer un plan de réserve pour bom­barder l’Iran, qui pourrait être mis en exé­cution sur ordre du Pré­sident, dans un délai de 24 heures.

Le mois dernier, un conseiller de l’armée de l’Air dans l’identification des cibles et le conseiller en ter­ro­risme du Pentagone m’ont raconté que le groupe de pla­ni­fi­cation sur l’Iran avait reçu une nou­velle mission : iden­tifier des cibles en Iran pouvant être impli­quées dans l’approvisionnement ou l’assistance aux par­tisans de la lutte armée en Irak. Aupa­ravant, l’accent était mis sur la des­truction des ins­tal­la­tions nucléaires ira­niennes et un pos­sible chan­gement de régime.

Deux groupes de porte-​​avions - l’Eisenhower et le Stennis - sont actuel­lement en Mer d’Arabie. Selon plu­sieurs sources, un de ces plans prévoit qu’ils seraient relevés au début du prin­temps. Mais cer­tains mili­taires s’inquiètent de ce qu’on puisse leur ordonner de rester dans la zone après l’arrivée des nou­veaux porte-​​avions. (Parmi les autres sujets de pré­oc­cu­pa­tions, les manœuvres mili­taires ont montré que les porte-​​avions pour­raient être vul­né­rables à la tac­tique de l’essaim, impli­quant un grand nombre de petits bateaux, une tech­nique que les Ira­niens ont pra­tiquée par le passé. Dans l’étroit Détroit d’Ormuz, au large de la côte méri­dionale ira­nienne, la manœu­vra­bilité des porte-​​avions est réduite.) L’ancien res­pon­sable du ren­sei­gnement dit que ces plans de réserve per­met­tront de lancer un ordre d’attaque dès ce prin­temps. Il a tou­tefois ajouté que des offi­ciers supé­rieurs de l’état-major inter­armes comp­taient sur le fait que la Maison blanche ne soit "pas assez bête pour faire cela, malgré l’Irak, et sur les pro­blèmes que cela appor­terait aux Répu­bli­cains en 2008."

Le jeu du Prince Bandar

Les efforts de l’administration pour réduire l’influence ira­nienne au Proche-​​Orient ont lar­gement reposé sur l’Arabie Saoudite et sur le Prince Bandar, le conseiller à la sécurité nationale saou­dienne. Bandar a servi pendant 22 ans comme ambas­sadeur auprès des Etats-​​Unis - jusqu’en 2005 - et a maintenu des rap­ports amicaux avec le Pré­sident Bush et le Vice-​​président Cheney. À son nouveau poste, il continue de les ren­contrer en privé. Des hauts fonc­tion­naires de la Maison blanche ont effectué plu­sieurs visites, der­niè­rement, en Arabie Saoudite, dont cer­taines n’ont pas été rendues publiques.

En novembre dernier, Cheney s’est envolé pour l’Arabie Saoudite pour une ren­contre sur­prise avec le Roi Abdallah et Bandar. Le New York Times a rap­porté que le roi avait prévenu Cheney que l’Arabie Saoudite sou­tien­drait ses core­li­gion­naires sun­nites en Irak si les États-​​Unis se reti­raient. Un agent du ren­sei­gnement européen m’a raconté que cette ren­contre s’était aussi concentrée sur les craintes saou­diennes plus géné­rales à propos de "l’ascension des Chiites". En riposte, "les Saou­diens com­mencent à uti­liser leur moyen de pression - l’argent."

Dans une famille royale où règne la concur­rence, Bandar s’est bâti, depuis des années, une base de pouvoir reposant lar­gement sur la relation étroite qu’il entre­tient avec les Etats-​​Unis - relation cru­ciale pour les Saou­diens. Le prince Turki al-​​Faiçal a succédé à Bandar au poste d’ambassadeur. Turki a démis­sionné au bout de dix-​​huit mois et a été rem­placé par Adel A. al-​​Joubeïr, un bureau­crate qui a tra­vaillé avec Bandar. Un ancien diplomate saoudien m’a confié que, lorsque Turki était en poste, il s’était aperçu que des ren­contres privées impli­quant Bandar et de hauts res­pon­sables de la Maison blanche, parmi les­quels se trou­vaient [Dick Cheney] et [Elliott] Abrams, avaient lieu. "Je suppose que ça ne plaisait pas à Turki", a dit le Saoudien. Mais il a ajouté, "Je ne crois pas que Bandar s’en ira de sa propre ini­tiative". Bien que Turki n’aime pas Bandar, m’a dit le Saoudien, il par­ta­geait son objectif de relever le défi de la pro­pa­gation de l’influence chiite au Proche-​​Orient.

La division entre les Chiites et les Sun­nites remonte à une que­relle pro­fonde, au sep­tième siècle, à propos de celui qui devait suc­céder au Pro­phète Mohammed. Les Sun­nites domi­naient le califat médiéval et l’Empire Ottoman et, tra­di­tion­nel­lement, les Chiites étaient consi­dérés comme des étrangers. 90% des Musulmans de la planète sont sun­nites, mais les Chiites sont majo­ri­taires en Iran, en Irak et au Bahreïn et forment le groupe musulman le plus important du Liban. Leur concen­tration dans une région volatile riche en pétrole a amené l’Occident et les Sun­nites à s’inquiéter de l’émergence d’un "croissant chiite" - surtout quand on connaît l’influence géo­po­li­tique crois­sante de l’Iran.

"Les Saou­diens voient tou­jours le monde avec les yeux de l’époque de l’Empire Ottoman, lorsque les Musulmans sun­nites fai­saient la loi et que les Chiites étaient la classe infé­rieure," m’a expliqué l’officier retraité Fre­deric Hoff, qui est un expert sur le Proche-​​Orient. Si Bandar pouvait était perçu comme celui qui apporte dans la poli­tique étasu­nienne un chan­gement de cap en faveur des Sun­nites, a-​​t-​​il ajouté, cela ren­for­cerait énor­mément sa stature au sein de la famille royale.

Les Saou­diens sont poussés par leur crainte que l’Iran puisse ren­verser l’équilibre du pouvoir, non seulement dans la région, mais aussi dans leur propre pays. L’Arabie Saoudite a une minorité chiite impor­tante dans sa pro­vince orientale, une région où se trouve des champs de pétrole majeurs. Les ten­sions sec­taires y sont élevées. Selon Vali Nasr, la famille royale pense que des agents ira­niens, qui tra­vaillent avec les Chiites locaux, ont été der­rière un grand nombre d’attaques ter­ro­ristes à l’intérieur du royaume. "Aujourd’hui, la seule armée capable de contenir l’Iran" - l’armée ira­kienne - "a été détruite par les États-​​Unis. A présent, nous nous retrouvons face à un Iran qui pourrait avoir une capacité nucléaire et qui a une armée d’active forte de 450 000 soldats." (L’Arabie Saoudite dispose de 75.000 soldats dans son armée d’active.)

Nasr a pour­suivi : "Les Saou­diens dis­posent de moyens finan­ciers consi­dé­rables et entre­tiennent des rela­tions pro­fondes avec les Frères musulmans et les Sala­fistes" - ces extré­mistes sun­nites qui consi­dèrent les Chiites comme des apostats. "La der­nière fois que l’Iran a été une menace, les Saou­diens sont par­venus à mobi­liser les Isla­mistes radicaux de la pire espèce. Une fois que vous les avez fait sortir de la boîte, vous ne pouvez plus les y faire ré-​​entrer."

La famille royale saou­dienne a été, alter­na­ti­vement, un sponsor des extré­mistes sun­nites et leur cible. Ceux-​​ci condamnent la cor­ruption et la déca­dence qui règne au sein de la myriade de princes de la famille. Les princes font le pari qu’ils ne seront pas ren­versés tant qu’ils conti­nuent de sou­tenir les écoles reli­gieuses et les œuvres cari­ta­tives liées aux extré­mistes. La nou­velle stra­tégie de l’Administration repose lour­dement sur ce marché.

Nasr a comparé la situation actuelle avec la période durant laquelle al-​​Qaïda a émergé pour la pre­mière fois. Dans les années 80 et au début des années 90, le gou­ver­nement saoudien a proposé de sub­ven­tionner la guerre secrète amé­ri­caine livrée par pro­cu­ration en Afgha­nistan par la CIA contre l’Union sovié­tique. Des cen­taines de jeunes Saou­diens furent envoyées dans les zones fron­ta­lières du Pakistan, où ils ont établi des écoles reli­gieuses, des bases d’entraînement et des ins­tal­la­tions de recru­tement. Ensuite, comme aujourd’hui, nombre d’agents qui étaient payés avec de l’argent saoudien étaient des Sala­fistes. Parmi eux, bien sûr, se trou­vaient Oussama ben Laden et ses associés, qui fon­dèrent al-​​Qaïda en 1988.

Cette fois-​​ci, m’a raconté le conseiller auprès du gou­ver­nement étasunien, Bandar et d’autres Saou­diens ont assuré à la Maison blanche qu’"ils sur­veillent de très près les fon­da­men­ta­listes reli­gieux. Leur message était le suivant : ’Nous avons créé ce mou­vement, et nous pouvons le contrôler’. Ce n’est pas tant que nous ne voulons pas que les sala­fistes lancent des bombes, ce qui nous importe sur qui ils les lancent - le Hez­bollah, Moqtada al-​​Sadr, l’Iran et les Syriens, si ces der­niers conti­nuent de tra­vailler avec le Hez­bollah et l’Iran."

Le Saoudien a dit qu’aux yeux de son pays, c’était prendre un risque poli­tique que de se joindre aux Etats-​​Unis dans la confron­tation avec l’Iran : Bandar est déjà perçu dans le monde arabe comme étant trop proche de l’Administration Bush. "Nous avons deux cau­chemars," m’a dit cet ancien diplomate : "Que l’Iran acquière la bombe et que les États-​​Unis attaquent l’Iran. Je pré­fé­rerais que les Israé­liens bom­bardent les Ira­niens, comme ça nous pour­rions rejeter la faute sur eux. Si c’est l’Amérique qui s’en charge, nous serons condamnés."

L’année der­nière, les Saou­diens, les Israé­liens et l’Administration Bush ont réalisé une série d’ententes offi­cieuses sur leur nou­velle orien­tation stra­té­gique. Au moins quatre éléments prin­cipaux étaient impliqués, m’a dit le conseiller du gou­ver­nement étasunien. D’abord, Israël serait assuré que sa sécurité est pri­mor­diale et que Washington, l’Arabie Saoudite et d’autres Etats sun­nites par­ta­geaient sa pré­oc­cu­pation concernant l’Iran.

Deuxiè­mement, les Saou­diens conseille­raient vivement au Hamas, le parti pales­tinien isla­miste qui a reçu le soutien de l’Iran, de réduire ses agres­sions anti-​​israéliennes et de com­mencer à dis­cuter sérieu­sement sur le partage du pouvoir avec le Fatah, le groupe pales­tinien plus laïc. (En février, les Saou­diens ont agit en média­teurs pour fina­liser un accord à la Mecque entre les deux fac­tions. Cependant, Israël et les Etats-​​Unis ont exprimé leur insa­tis­faction sur ses termes.)

Le troi­sième élément était que l’Administration Bush tra­vaillerait direc­tement avec les nations sun­nites pour contrer l’ascendance chiite dans la région.

Qua­triè­mement, le gou­ver­nement saoudien, avec l’approbation de Washington, appor­terait les fonds et l’aide logis­tique pour affaiblir le gou­ver­nement du Pré­sident syrien Bashar Assad. Les Israé­liens croient qu’en mettant une telle pression sur le gou­ver­nement d’Assad cela le rendra plus conci­liant et plus ouvert à des négo­cia­tions. La Syrie est un point de passage majeur pour les armes du Hez­bollah. Le gou­ver­nement saoudien est aussi en conflit avec les Syriens sur l’assassinat de Rafik Hariri, l’ancien Premier ministre libanais, à Bey­routh en 2005, pour lequel ils tiennent les Syriens pour res­pon­sables. Hariri, un mil­liar­daire sunnite, était étroi­tement lié au régime saoudien et au prince Bandar. (Une enquête de l’ONU a for­tement suggéré que les Syriens étaient impliqués, mais sans apporter de preuve directe. Une autre enquête est prévue, conduite par un tri­bunal international.)

Patrick Clawson, du Washington Ins­titute for Near East Policy, a décrit la coopé­ration des Saou­diens avec la Maison blanche comme étant une avancée impor­tante. "Les Saou­diens com­prennent que s’ils veulent que l’administration fasse une offre poli­tique plus géné­reuse aux Pales­ti­niens, ils doivent per­suader les Etats arabes de faire une offre plus géné­reuse aux Israé­liens," m’a dit Clawson. La nou­velle approche diplo­ma­tique, a-​​t-​​il ajouté, "montre un réel degré d’effort et de sophis­ti­cation, ainsi qu’une touche de dex­térité à laquelle l’Administration ne nous a pas tou­jours habitués. Qui prend le plus grand risque - nous ou les Saou­diens ? À un moment où l’image de l’Amérique au Proche-​​Orient est extrê­mement mau­vaise, les Saou­diens nous sou­tiennent vraiment. Nous devrions nous estimer heureux !"

Le conseiller du Pentagone, lui, avait un point de vue dif­férent. Il a dit que l’Administration s’était tourné vers Bandar en "repli", parce qu’elle avait réalisé que la guerre en Irak qui avait échoué pourrait laisser le Proche-​​Orient comme "une proie facile".

Des Djihadistes au Liban

Après l’Iran, l’attention de la relation américano-​​saoudienne s’est portée sur le Liban, où les Saou­diens ont été pro­fon­dément impliqués dans les efforts de l’Administration pour sou­tenir le gou­ver­nement libanais. Le Premier ministre Fouad Siniora lutte pour rester au pouvoir, face à l’opposition per­sis­tante menée par le Hez­bollah (l’organisation chiite) et son chef, le Cheik Hassan Nas­rallah. Le Hez­bollah dispose d’une infra­structure étendue, d’une force estimée à deux ou trois mille com­bat­tants et des mil­liers de membres additionnels.

Le Hez­bollah figure depuis 1997 sur la liste des orga­ni­sa­tions ter­ro­ristes du Dépar­tement d’État. Cette orga­ni­sation a été impliquée dans l’attentat à la bombe de 1983 contre la caserne des Marines à Bey­routh, qui a tué 241 soldats. Elle a aussi été accusée de com­plicité dans l’enlèvement d’Américains, dont le chef de poste de la CIA au Liban, qui est mort en cap­tivité, et d’un colonel des Marines qui servait dans les forces de maintien de la paix de l’ONU et qui a été tué. (Nas­rallah a démenti que son groupe ait été impliqué dans ces inci­dents.) Nas­rallah est perçu par beaucoup comme un ardent ter­ro­riste, qui a déclaré que l’État d’Israël n’a aucun droit d’exister. Cependant, nom­breux sont ceux dans le monde arabe, en par­ti­culier les Chiites, qui le consi­dèrent comme un chef de la résis­tance qui a résisté à Israël pendant la guerre de l’été dernier, qui a duré 33 jours. De la même manière, ceux-​​là consi­dèrent aussi Siniora comme un médiocre poli­ticien qui compte sur le soutien de l’Amérique mais qui a été inca­pable de per­suader le Pré­sident Bush d’appeler à la fin de bom­bar­de­ments israé­liens sur le Liban. (Des pho­to­gra­phies de Siniora embrassant Condo­leeza Rice sur la joue lorsqu’elle lui a rendu visite pendant la guerre ont été osten­si­blement mon­trées pendant les mani­fes­ta­tions de Beyrouth.)

Depuis l’été dernier, l’Administration Bush a promis publi­quement au gou­ver­nement Siniora une aide d’un mil­liard de dollars. Une confé­rence de dona­teurs à Paris, en janvier, que les États-​​Unis ont aidé à orga­niser, a recueilli des pro­messes de dons pour près de huit mil­liards sup­plé­men­taires, dont une pro­messe de plus d’un mil­liard de la part des Saou­diens. La pro­messe amé­ri­caine inclut plus de 200 mil­lions de dollars en aide mili­taire et 40 mil­lions de dollars pour la sécurité intérieure.

Selon l’ancien res­pon­sable des ser­vices secrets et le conseiller du gou­ver­nement amé­ricain, les États-​​Unis ont également fourni un soutien clan­destin au gou­ver­nement Siniora. "Nous avons un pro­gramme en cours, destiné à accroître la capacité sunnite à résister à l’influence chiite, et nous dis­tri­buons autant d’argent que nous le pouvons," a déclaré cet ancien res­pon­sable des ser­vices secrets. Le pro­blème était que ce type de fonds "atterrit tou­jours dans plus de poches que ce que l’on pense ini­tia­lement," a-​​t-​​il dit. "Dans ce pro­cessus, nous finançons un tas de sales types, avec quelques consé­quences sérieuses non désirées. Nous n’avons pas la capacité de déter­miner les gens que nous aimons et d’obtenir des reçus signés de leur part, ni d’éviter les gens que nous n’aimons pas. C’est une entre­prise à très haut risque."

Les res­pon­sables amé­ri­cains, euro­péens et arabes aux­quels j’ai parlé m’ont raconté que le gou­ver­nement Siniora et ses alliés avaient permis qu’une partie de l’aide atter­risse entre les mains de groupes sun­nites radicaux émer­gents dans le nord du Liban, dans la vallée de la Bekaa et autour des camps de réfugiés pales­ti­niens dans le sud. Ces groupes, bien que de tailles réduites, sont perçus comme une pro­tection contre le Hez­bollah. Mais, en même temps, leurs liens idéo­lo­giques sont avec al-​​Qaïda.

Lors d’une conver­sation que nous avons eue ensemble, l’ancien diplomate saoudien a accusé Nas­rallah de vouloir "s’emparer de force de l’État", mais il a aussi pro­testé contre le finan­cement libanais et saoudien des Dji­ha­distes sun­nites au Liban. "Les sala­fistes sont des malades haineux et je suis très opposé à l’idée de jouer avec eux," m’a-t-il dit. "Ils haïssent les Chiites, mais ils haïssent encore plus les Amé­ri­cains. Si l’on tente de jouer au plus malin avec eux, ce sont eux qui finiront par nous avoir. Ce sera atroce."

Alastair Crooke, qui a passé près de trente ans au MI6, les ser­vices secrets bri­tan­niques, et qui tra­vaille à présent pour le Conflicts Forum, un groupe de réflexion à Bey­routh, m’a raconté : "Le gou­ver­nement libanais est en train d’ouvrir un espace pour accueillir ces gens. Cela pourrait être très dan­gereux." Crooke a dit qu’un groupe extré­miste sunnite, le Fatah al-​​Islam, s’était scindé à partir du groupe pro-​​syrien Fatah al-​​Intifada, dans le camp de réfugiés de Nahr al-​​Bared, dans le nord du Liban. A l’époque, ce groupe comptait moins de 200 membres. "On m’a dit que dans les 24 heures, ils s’étaient vus offrir des armes et de l’argent par des gens se pré­sentant comme des repré­sen­tants des intérêts du gou­ver­nement libanais - cer­tai­nement pour affronter le Hez­bollah," a dit Crooke.

Le plus important de ces groupes, Asbat al-​​Ansar, est situé dans le camp de réfugiés pales­ti­niens d’Aïn al-​​Houlwah. Asbat al-​​Ansar a reçu des armes et du matériel de la part des Forces de Sécurité Inté­rieures liba­naises et des milices asso­ciées au gou­ver­nement Siniora.

En 2005, selon un rapport de l’International Crisis Group, dont le siège se trouve aux États-​​Unis, Saad Hariri, le chef de la majorité sunnite au Par­lement libanais et fils de l’ancien Premier ministre assassiné - Saad a hérité de plus de quatre mil­liards de dollars après le meurtre de son père - a payé 48.000 dollars de caution pour quatre membres d’un groupe d’activistes isla­miques de Din­niyeh. Ces hommes avaient été arrêtés alors qu’ils ten­taient d’établir un mini-​​État isla­mique dans le nord du Liban. Le Crisis Group a fait remarquer que beaucoup de ces mili­tants "s’étaient entraînés dans les camps d’al-Qaïda en Afghanistan."

Selon le rapport du Crisis Group, Saad Hariri a utilisé par la suite sa majorité par­le­men­taire pour obtenir l’amnistie de 22 Isla­mistes de Din­niyeh, ainsi que pour sept acti­vistes soup­çonnés de pré­parer des attentats à la bombe contre les ambas­sades d’Italie et d’Ukraine à Bey­routh, l’année pré­cé­dente. (Il a aussi arrangé l’amnistie de Samir Geagea, un chef de milice chrétien maronite, qui avait été condamné pour quatre meurtres poli­tiques, dont l’assassinat, en 1987, du Premier ministre Rachid Karami.) Hariri a jus­tifié ses actions auprès de la presse comme étant humanitaires.

Lors d’une entrevue à Bey­routh, un haut res­pon­sable du gou­ver­nement Siniora a reconnu que des Dji­ha­distes sun­nites opé­raient à l’intérieur du Liban. "Nous avons une attitude libérale qui permet à des orga­ni­sa­tions de type al-​​Qaïda d’avoir une pré­sence ici," a-​​t-​​il dit. Il liait cela à la pré­oc­cu­pation que l’Iran ou la Syrie puissent décider de trans­former le Liban en "théâtre de conflit".

Ce res­pon­sable a déclaré que son gou­ver­nement était dans une situation qui ne pouvait pas gagner. Sans un règlement poli­tique avec le Hez­bollah, a-​​t-​​il dit, le Liban pourrait "s’enfoncer dans un conflit" où le Hez­bollah affron­terait ouver­tement les forces sun­nites, avec des consé­quences poten­tiel­lement ter­ri­fiantes. Mais, si le Hez­bollah acceptait un accord tout en main­tenant une armée séparée, alliée avec l’Iran et la Syrie, "le Liban pourrait devenir une cible. Dans les deux cas, nous devenons une cible."

L’Administration Bush a pré­senté son soutien au gou­ver­nement Siniora comme un exemple de la croyance du Pré­sident en la démo­cratie et de son désir d’empêcher d’autres puis­sances de s’ingérer au Liban. Quand le Hez­bollah a conduit les mani­fes­ta­tions de Bey­routh en décembre, John Bolton, qui était alors ambas­sadeur des Etats-​​Unis à l’ONU, les a dépeintes comme "faisant partie d’un coup d’Etat inspiré par l’Iran et la Syrie."

Leslie H. Gelb, un ancien Pré­sident du Council on Foreign Rela­tions [CFR] a déclaré que la poli­tique de l’Administration était moins motivée par la défense de la démo­cratie que par "la sécurité nationale amé­ri­caine. Le fait est qu’il serait ter­ri­blement dan­gereux si le Hez­bollah diri­geait le Liban." La chute du gou­ver­nement Siniora serait perçue, a ajouté Gelb, "comme un signal au Proche-​​Orient du déclin des États-​​Unis et de l’ascendance de la menace ter­ro­riste. Et, donc, les Etats-​​Unis doivent s’opposer à tout chan­gement dans la répar­tition du pouvoir poli­tique au Liban - et cela jus­tifie que nous aidions tout groupe non-​​chiite à résister à ce chan­gement. Nous devrions le dire publi­quement, plutôt que de parler de démocratie."

Martin Indyk, du Saban Centre, a tou­tefois déclaré que les Etats-​​Unis "n’ont pas assez d’influence pour empêcher les modérés au Liban de passer des accords avec les extré­mistes." Il a ajouté, "Le Pré­sident voit cette région comme étant divisée entre modérés et extré­mistes, mais nos amis dans la région la voient comme divisée entre Sun­nites et Chiites. Les Sun­nites que nous consi­dérons comme extré­mistes sont consi­dérés par nos alliés sun­nites comme rien de plus que des Sunnites."

En janvier, après une explosion de vio­lence à Bey­routh, impli­quant à la fois les par­tisans de Siniora et ceux du Hez­bollah, le prince Bandar s’est envolé pour Téhéran pour dis­cuter de l’impasse poli­tique au Liban et ren­contrer Ali Larijani, le négo­ciateur des ira­niens sur les ques­tions nucléaires. Selon un ambas­sadeur au Proche-​​Orient, la mission de Bandar - que l’ambassadeur a dit être sou­tenue par la Maison blanche - avait aussi pour but "de créer des pro­blèmes entre les Ira­niens et les Syriens." Il y avait eu des ten­sions entre les deux pays à propos de pour­parler syriens avec Israël et le but des Saou­diens était d’encourager une brèche. Cependant, a dit l’ambassadeur, "Cela n’a pas marché. La Syrie et l’Iran ne vont pas se trahir mutuel­lement. L’approche de Bandar n’a que très peu de chances de réussir."

Walid Joum­blatt, qui est le chef de la minorité druze au Liban et un ardent sup­porter de Siniora, a accusé Nas­rallah d’être un agent de la Syrie et a dit régu­liè­rement aux jour­na­listes étrangers que le Hez­bollah est sous le contrôle direct des chefs reli­gieux en Iran. Lors d’une conver­sation qu’il a eu avec moi en décembre dernier, il a dépeint Bashar Assad, le pré­sident syrien, comme un "tueur en série". Il a dit que Nas­rallah était "mora­lement cou­pable" de l’assassinat de Rafik Hariri et du meurtre, en novembre dernier, à cause de son soutien aux Syriens, de Pierre Gemayel, un membre du gou­ver­nement Siniora.

Joum­blatt m’a alors dit qu’il avait ren­contré le Vice-​​président Cheney en automne dernier à Washington pour dis­cuter, parmi d’autres sujets, de la pos­si­bilité d’ébranler Assad. Ses col­lègues et lui-​​même avaient avisé Cheney que si les Etats-​​Unis vou­laient vraiment manœuvrer contre la Syrie, les membres des Frères Musulmans Syriens seraient "les gens à qui parler", m’a dit Joumblatt.

Les Frères Musulmans Syriens, une branche du mou­vement radical sunnite fondé en Égypte en 1928, se sont engagés depuis plus de dix ans dans une oppo­sition vio­lente au régime d’Hafez Assad, le père de Bachar. En 1982, les Frères prirent le contrôle de la ville de Hama : Assad fit bom­barder la ville pendant une semaine, tuant entre 6.000 et 20.000 per­sonnes. En Syrie, faire partie des Frères Musulmans est pas­sible de la peine de mort. Les Frères Musulmans sont aussi des ennemis jurés des Etats-​​Unis et d’Israël.

Néan­moins, a déclaré Joum­blatt, "Nous avons dit à Cheney que le lien prin­cipal entre l’Iran et le Liban est la Syrie - et, que pour affaiblir l’Iran, il lui faut ouvrir la porte à une oppo­sition syrienne efficace."

Il existe des preuves que la réorien­tation de l’Administration a déjà profité aux Frères Musulmans. Le Front National du Salut syrien est une coa­lition de groupes d’opposition dont les prin­cipaux membres sont une faction dirigée par Abdul Halim Khaddam, un ancien vice-​​président syrien qui a fait défection en 2005, et les Frères Musulmans. Un ancien officier de haut rang de la CIA m’a confié, "Les Amé­ri­cains ont apporté un soutien à la fois poli­tique et financier. Les Saou­diens ont pris le com­man­dement du soutien financier, mais les Amé­ri­cains y sont impliqués." Il a déclaré que Khaddam, qui vit désormais à Paris, recevait de l’argent de l’Arabie Saoudite et que la Maison blanche le savait. (Selon les rap­ports de presse, une délé­gation de membres du Front a ren­contré en 2005 des fonc­tion­naires du National Security Council [NSC].) Un ancien fonc­tion­naire de la Maison blanche m’a raconté que les Saou­diens avaient fourni aux membres du Front les papiers pour le voyage.

Joum­blatt a déclaré qu’il com­prenait que cette question était sen­sible pour la Maison Blanche. "J’ai dit à Cheney que cer­taines per­sonnes dans le monde arabe, prin­ci­pa­lement les Égyp­tiens" - dont les diri­geants sun­nites modérés com­battent les Frères Musulmans Egyp­tiens depuis des dizaines d’années - "n’apprécieraient pas que les États-​​Unis aident les Frères Musulmans. Mais si l’on ne s’en prend pas à la Syrie, nous res­terons au Liban face au Hez­bollah pour un long combat - et ce combat, nous pour­rions ne pas le gagner."

Le Cheikh

Par une nuit chaude et claire au début du mois de décembre dernier, dans une ban­lieue dévastée par les bombes à quelques kilo­mètres au sud du centre-​​ville de Bey­routh, j’ai pu me faire une idée sur la façon dont pourrait se dérouler la nou­velle stra­tégie de l’Administration au Liban. Le Cheikh Hassan Nas­rallah, le diri­geant du Hez­bollah qui se cache, avait accepté une interview. Les arran­ge­ments que nous avions conclus pour la sécurité de cette ren­contre étaient à la fois secrets et com­plexes. Je fus conduit, à l’arrière d’une voiture aux vitres teintées, dans un garage sou­terrain endommagé quelque part dans Bey­routh, fouillé avec un scanner à main, placé dans une seconde voiture pour être conduit dans un autre garage également éventré par les bom­be­ments, puis à nouveau transféré. L’été dernier, il a été rap­porté qu’Israël tentait de tuer Nas­rallah, mais ces pré­cau­tions dra­co­niennes n’étaient pas seulement jus­ti­fiées par cette menace. Les assis­tants de Nas­rallah m’ont dit qu’ils pen­saient qu’il était une cible de premier choix pour leurs sem­blables arabes, en premier rang des­quels les agents des ser­vices secrets jor­da­niens, de même que les Dji­ha­distes sun­nites, qui, pensent-​​ils, sont liés à al-​​Qaïda. (Le conseiller du gou­ver­nement et un général quatre étoiles à la retraite m’ont dit que les ser­vices secrets jor­da­niens, avec le soutien des États-​​Unis et d’Israël, avaient essayé d’infiltrer des groupes chiites, pour agir contre le Hez­bollah. Le Roi Abdallah II de Jor­danie a mis en garde qu’un gou­ver­nement chiite en Irak qui serait trop proche de l’Iran conduirait à l’émergence d’un croissant chiite.) Il y a, là, un tournant quelque peu iro­nique : la bataille entre Nas­rallah et Israël de l’été dernier a fait de lui - un Chiite ! - le per­sonnage le plus popu­laire et le plus influent parmi les Sun­nites et les Chiites de toute la région. Cependant, ces der­niers mois, il est perçu de plus en plus par cer­tains Sun­nites non pas comme un symbole de l’unité arabe, mais comme un acteur dans une guerre sectaire.

Nas­rallah, vêtu comme d’habitude d’un costume reli­gieux, m’attendait dans un appar­tement quel­conque. L’un de ses conseillers m’a dit qu’il ne res­terait pro­ba­blement pas là toute la nuit, car il se déplace constamment depuis sa décision, en juillet dernier, d’ordonner l’enlèvement de deux soldats israé­liens, lors d’un raid de l’autre côté de la fron­tière, en marge de la guerre de 33 jours. Depuis, Nas­rallah a déclaré publi­quement - et me l’a répété - qu’il avait mal évalué la riposte israélienne."Nous vou­lions juste cap­turer des pri­son­niers en vue d’un échange," m’a-t-il raconté. "Nous n’avons jamais voulu entraîner la région dans la guerre."

Nas­rallah a accusé l’Administration Bush de tra­vailler avec Israël pour lancer la fitna, un mot arabe utilisé dans le sens "d’insurrection et de frag­men­tation à l’intérieur de l’Islam". "À mon avis, il y a une gigan­tesque cam­pagne mon­diale dans les médias pour monter chaque camp contre l’autre," a-​​t-​​il dit. "Je pense que tout cela est organisé par les ser­vices secrets amé­ri­cains et israé­liens." (Il n’a pas fourni de preuve spé­ci­fique sur cela.) Il a dit que la guerre étasu­nienne en Irak avait attisé les ten­sions confes­sion­nelles, mais il a affirmé que le Hez­bollah avait tenté d’empêcher qu’elles ne se répandent au Liban. (Les affron­te­ments sunnites-​​chiites ont aug­menté, paral­lè­lement à la vio­lence, dans les semaines qui ont suivi notre discussion.)

Nas­rallah a dit qu’il pensait que l’objectif du pré­sident Bush était de "des­siner une nou­velle carte pour la région. Ils veulent une par­tition de l’Irak. L’Irak n’est pas au bord de la guerre civile - il y a déjà la guerre civile. Il y a un net­toyage eth­nique et sec­taire en cours. Les tueries quo­ti­diennes et les dépla­ce­ments de popu­lation qui se déroulent en Irak ont pour objectif d’aboutir à trois parties ira­kiennes, qui seront pures selon des lignes sec­taires et eth­niques, en prélude à la par­tition de l’Irak. Dans un an ou deux, tout au plus, il y aura des zones entiè­rement sun­nites, des zones entiè­rement chiites et des zones entiè­rement kurdes. Même à Bagdad, on craint que la ville ne soit divisée en deux zones, l’une sunnite et l’autre chiite."

Il a pour­suivit : "Je suis en mesure de dire que le pré­sident Bush ment lorsqu’il dit qu’il ne veut pas de la par­tition de l’Irak. Tous les faits qui se déroulent aujourd’hui sur le terrain per­mettent d’affirmer avec cer­titude qu’il est en train d’entraîner l’Irak vers une par­tition. Et un jour viendra où il déclarera : ’Je n’y peux rien, puisque les Ira­kiens veulent la par­tition de leur pays et que je me soumets à la volonté du peuple irakien.’"

Nas­rallah a déclaré qu’il croit que l’Amérique veut aussi amener le Liban et la Syrie à la par­tition. En Syrie, a-​​t-​​il dit, le résultat serait de pousser le pays "au chaos et aux batailles intes­tines comme en Irak." Au Liban, "il y aura un Etat sunnite, un Etat alaouite, un Etat chrétien et un Etat druze." Mais, a-​​t-​​il ajouté, "j’ignore s’il y aura un Etat chiite." Nas­rallah m’a confié qu’il sus­pectait que l’un des objectifs des bom­bar­de­ments israé­liens de l’été dernier au Liban était "la des­truction des zones chiites et le dépla­cement des Chiites hors du Liban. L’idée était que les Chiites du Liban et de la Syrie s’enfuient vers le sud de l’Irak," qui est dominé par les Chiites. "Je n’en suis pas sûr, mais je le flaire", m’a-t-il dit.

Une par­tition lais­serait Israël entouré de "petits États tran­quilles", a-​​t-​​il dit. "Je peux vous assurer que le royaume saoudien sera lui aussi divisé et cette question tou­chera les Etats d’Afrique du Nord. Il y aura des petits Etats eth­niques et confes­sionnels," a-​​t-​​il dit. "Autrement dit, Israël sera l’Etat le plus important et le plus fort d’une région qui aura été mor­celée en Etats eth­niques et confes­sionnels qui s’accorderont entre eux. C’est cela, le nouveau Proche-​​Orient."

En fait, l’Administration Bush s’est caté­go­ri­quement opposée à des pour­parlers en vue d’une par­tition de l’Irak et ses posi­tions publiques sug­gèrent que la Maison blanche voie un futur Liban qui est intact, avec un Hez­bollah affaibli et désarmé jouant, tout au plus, un rôle poli­tique mineur. Il n’y a pas non plus de preuves pour sou­tenir la croyance de Nas­rallah que les Israé­liens cherchent à déplacer les Chiites vers le sud de l’Irak. Néan­moins, la vision de Nas­rallah d’un large conflit sec­taire, dans lequel les États-​​Unis sont impliqués, indique une consé­quence pos­sible de la nou­velle stra­tégie de la Maison Blanche.

Dans cette interview, Nas­rallah a fait des gestes et des pro­messes apai­sants qui seraient cer­tai­nement accueillis avec scep­ti­cisme par ses oppo­sants. "Si les États-​​Unis disent que des dis­cus­sions avec des gens comme nous peuvent être utiles et qu’elles peuvent avoir une influence sur la poli­tique amé­ri­caine dans la région, nous ne for­mulons aucune objection à des dis­cus­sions ou à des ren­contres," a-​​t-​​il déclaré. "Mais si le but de ces ren­contres est de nous imposer leur poli­tique, alors ce sera une perte de temps." Il a déclaré que la milice du Hez­bollah, à moins d’être attaquée, n’opérerait qu’à l’intérieur des fron­tières liba­naises et il a promis de désarmer lorsque l’armée liba­naise serait capable de faire face. Nas­rallah a dit qu’il n’avait aucun intérêt à déclencher une autre guerre avec Israël. Cependant, il a ajouté qu’il anti­cipait une autre attaque israé­lienne, plus tard dans l’année, et qu’il s’y préparait.

Nas­rallah a insisté aussi sur le fait que les mani­fes­ta­tions à Bey­routh conti­nue­raient jusqu’à ce que le gou­ver­nement Siniora tombe ou qu’il réponde aux exi­gences poli­tiques de sa coa­lition. "En pra­tique, le gou­ver­nement ne peut plus diriger," m’a-t-il dit. "Il peut émettre des ordres, mais la majorité du peuple libanais refusera de s’y sou­mettre et ne recon­naîtra pas la légi­timité de ce gou­ver­nement. Siniora reste au pouvoir grâce au soutien inter­na­tional, mais cela ne signifie pas que Siniora puisse diriger le Liban." Les louanges répétées du Pré­sident Bush au gou­ver­nement Siniora, a dit Nasrallah,"est le meilleur service qu’il puisse rendre à l’opposition liba­naise, parce que cela affaiblit leur position vis-​​à-​​vis du peuple libanais et des popu­la­tions arabes et musul­manes. Ils parient sur le fait que nous fati­guerons. Nous n’avons pas montré de signe de fatigue pendant la guerre, alors comment des mani­fes­ta­tions pourraient-​​elles nous fatiguer ?"

Il y a une vive division à l’intérieur et à l’extérieur de l’Administration Bush sur la meilleure façon de traiter avec Nas­rallah et s’il pouvait, en fait, être un par­te­naire dans un règlement poli­tique. Le directeur sortant du Ren­sei­gnement National, John Negro­ponte, dans son audition d’adieu à la com­mission séna­to­riale du ren­sei­gnement, en janvier, a dit que le Hez­bollah "se trouvait au centre de la stra­tégie ter­ro­riste de l’Iran… Cette orga­ni­sation pourrait décider de mener des attaques contre les intérêts amé­ri­cains au cas où il jugerait que sa survie ou celle de l’Iran est menacée… Le Hez­bollah libanais se perçoit lui-​​même comme un par­te­naire de Téhéran."

En 2002, Richard Armitage, alors Secré­taire d’Etat adjoint, a qua­lifié le Hez­bollah de "troupe d’élite" des ter­ro­ristes. Cependant, dans une interview récente, Armitage a reconnu que la question était devenue quelque peu plus com­pliquée. Nas­rallah, m’a dit Armitage, est devenu "une force poli­tique d’un certain intérêt, qui a un rôle poli­tique à jouer à l’intérieur du Liban s’il décide de le faire". En termes de stra­ta­gèmes poli­tique et de rela­tions publiques, m’a déclaré Armitage, Nasrallah"est l’homme le plus futé du Proche-​​Orient." Mais, a-​​t-​​il ajouté, Nas­rallah "doit démontrer clai­rement qu’il est prêt à jouer le jeu selon les règles d’une oppo­sition loyale. Pour moi, il a tou­jours une dette de sang à payer" - une allusion au colonel assassiné et à l’attaque de la caserne des Marines. Robert Baer, un ancien agent de longue date de la CIA au Liban, a cri­tiqué sévè­rement le Hez­bollah et a prévenu de ses liens avec le ter­ro­risme soutenu par l’Iran. Mais désormais, m’a-t-il dit, "nous avons des Arabes sun­nites qui se pré­parent à un conflit cata­clys­mique et nous avons besoin de quelqu’un pour pro­téger les Chré­tiens au Liban. Ce rôle était tenu par les Français et les États-​​Unis et, main­tenant, il sera tenu par Nas­rallah et les Chiites."

"L’histoire la plus impor­tante au Proche-​​Orient est la trans­for­mation de Nas­rallah, qui était un garçon des rues, en leader - il est passé de ter­ro­riste à homme d’État," a ajouté Baer. "Le seul qui n’a pas délégué le travail à quelqu’un d’autre" - lors de la guerre avec Israël - "est le ter­ro­risme chiite." Baer faisait allusion aux craintes que Nas­rallah, en plus de tirer des roquettes sur Israël et d’enlever ses soldats, a la capacité de déclencher une vague d’attaques ter­ro­ristes contre des cibles israé­liennes et amé­ri­caines dans le monde entier."Il aurait pu en déclencher une, mais il ne l’a pas fait," a dit Baer.

La plupart des membres des com­mu­nautés du ren­sei­gnement et de la diplo­matie recon­naissent les liens actuels entre le Hez­bollah et l’Iran. Mais ils sont en désaccord sur l’étendue à laquelle Nas­rallah met­trait de côté les intérêts du Hez­bollah au profit de ceux de l’Iran. Un ancien officier de la CIA qui a servi au Liban a qua­lifié Nas­rallah de "phé­nomène libanais", ajoutant, "Oui, il est assisté par l’Iran et la Syrie, mais le Hez­bollah a dépassé cela." Il m’a dit qu’à une cer­taine période, à la fin des années 80 et au début des années 90, le poste de la CIA à Bey­routh par­venait à écouter clan­des­ti­nement les conver­sa­tions de Nas­rallah. Il décrivit Nas­rallah comme "un chef de gang qui était capable de passer des accords avec d’autres gangs. Il avait des contacts avec tout le monde."

Informer le Congrès

La dépen­dance de l’Administration Bush sur des opé­ra­tions clan­des­tines qui n’ont pas été rap­portées au Congrès et ses accords passés avec des inter­mé­diaires dont l’agenda est dis­cu­table ont rappelé à cer­tains, à Washington, un pré­cédent cha­pitre de notre His­toire. Il y a une ving­taine d’années, l’Administration Reagan avait tenté de financer les contras du Nica­ragua de manière illégale, au moyen de ventes secrètes d’armes à l’Iran. De l’argent saoudien était impliqué dans ce qui devint le fameux scandale Iran-​​Contra et quelques acteurs de l’époque - notamment le prince Bandar et Elliott Abrams - sont impliqués dans les opé­ra­tions actuelles.

Le scandale Iran-​​Contra fut le sujet d’une dis­cussion offi­cieuse entre les vétérans de ce scandale, il y a deux ans, du genre "on a appris les leçons". Abrams menait la dis­cussion. Une des conclu­sions était que même si le pro­gramme ait fini par être révélé, il avait été pos­sible de l’exécuter sans en informer le Congrès. Quant à ce que l’expérience leur avait appris, en termes de futures opé­ra­tions secrètes, les par­ti­ci­pants ont découvert : "Un, vous ne pouvez pas faire confiance à vos amis. Deux, la CIA doit être tota­lement tenue à l’écart. Trois, vous ne pouvez pas faire confiance aux mili­taires en uni­forme et, quatre, cela doit être géré à partir du bureau du Vice-​​président" - une allusion au rôle de Cheney, m’a dit l’ancien res­pon­sable des ser­vices secrets.

Par la suite, deux conseillers du gou­ver­nement et l’ancien res­pon­sable des ser­vices secrets m’ont dit que l’écho avec le scandale Iran-​​Contra a été l’une des raisons à la décision de Negro­ponte de démis­sionner de son poste de directeur du Ren­sei­gnement National et d’accepter le poste subal­terne d’adjoint au Secré­tariat d’État. (Negro­ponte a refusé de faire des commentaires.)

L’ancien res­pon­sable des ser­vices secrets m’a dit aussi que Negro­ponte ne voulait pas répéter l’expérience qu’il avait eue sous l’Administration Reagan, quand il était ambas­sadeur au Hon­duras. "Negro­ponte a déclaré, ’Pas question. Je ne vais pas suivre cette voie une nou­velle fois, avec le NSC menant des opé­ra­tions hors de tout contrôle légal, sans aucun ordre de mission. (Dans le cas des opé­ra­tions secrètes de la CIA, le Pré­sident doit émettre un ordre de mission écrit et informer le Congrès.) Negro­ponte a gardé son poste de Secré­taire d’État Adjoint, a-​​t-​​il ajouté, parce qu’"il pense qu’il peut influencer le gou­ver­nement dans un sens positif."

Le conseiller du gou­ver­nement a déclaré que Negro­ponte par­ta­geait les objectifs poli­tiques de la Maison blanche, mais qu’il "voulait le faire dans les règles". Le conseiller du Pentagone m’a dit aussi que, "parmi les hauts-​​gradés, on avait le sen­timent qu’il n’était pas tota­lement partie pre­nante dans les opé­ra­tions clan­des­tines les plus aven­tu­reuses". Il était également vrai, a-​​t-​​il dit, que Negro­ponte "avait des pro­blèmes avec cette usine à gaz poli­tique à la Rube Goldberg des­tinée à régler la situation au Proche-​​Orient."

Le conseiller du Pentagone a ajouté que l’une des dif­fi­cultés, en termes d’erreur, était de compter sur les fonds secrets. "Il y a beaucoup, beaucoup de caisses noires, épar­pillées à de nom­breux endroits et uti­lisées partout dans le monde pour une variété de mis­sions", a-​​t-​​il dit. Le chaos bud­gé­taire en Irak, où des mil­liards de dollars ne relèvent d’aucune res­pon­sa­bilité, a facilité de telles tran­sac­tions, selon l’ancien res­pon­sable des ser­vices secrets et le général quatre étoiles en retraite.

"Cela remonte à l’Iran-Contra", m’a dit un ancien assistant du National Security Council. "Et une grande partie de ce qu’ils font est de main­tenir l’Agence à l’écart." Il a déclaré que le Congrès n’était pas informé de l’intégralité des opé­ra­tions américano-​​saoudiennes. Et, a-​​t-​​il dit, "La CIA demande, ’Que se passe-​​t-​​il ?’ Cela les pré­occupe car ils pensent qu’on nage en plein amateurisme."

La question de la négli­gence com­mence à attirer plus l’attention de la part du Congrès. En novembre dernier, le Service de Recherche du Congrès a émis un rapport destiné au Congrès sur ce qui est décrit comme la confusion de l’Administration sur la limite entre les opé­ra­tions de la CIA et celles stric­tement mili­taires, qui n’ont pas les mêmes exi­gences en termes d’information au Congrès. Et la Com­mission Séna­to­riale du Ren­sei­gnement, dirigé par le sénateur Jay Rocke­feller, a pro­grammé une audience pour le 8 mars sur les acti­vités de ren­sei­gnement du Dépar­tement de la Défense.

Le sénateur Ron Wyden, de l’Oregon, un Démo­crate qui est membre de la Com­mission du Ren­sei­gnement, m’a déclaré : "L’Administration Bush a fré­quemment manqué à ses obli­ga­tions légales d’informer com­plè­tement la Com­mission du Ren­sei­gnement. A chaque fois, la réponse a été : ’Faites-​​nous confiance.’" Wyden a ajouté : "J’ai du mal à faire confiance à l’administration."