La réelle menace

Gouverner c’est faire des choix a dit un jour Pierre Mendes-France. Dans le monde arabe actuel, le choix est entre le mal, le plus mal et le pire. Dans le combat contre le pire le mal est un allié.

Uri Avnery, lundi 21 septembre 2015

J’ai peur.

Je n’ai pas honte de le reconnaître. J’ai peur.

J’ai peur du mouvement État islamique, alias ISIS, alias Daech.

C’est le seul véritable danger qui menace Israël, qui menace le monde, qui me menace personnellement.

Ceux qui le traitent avec sérénité, avec indifférence, vont le regretter.

L’ANNÉE de ma naissance – 1923 – un petit démagogue ridicule, affublé d’une drôle de moustache, Adolf Hitler, tenta un putch à Munich. Il fut neutralisé par une poignée de policier et vite oublié.

Le monde avait à s’occuper de dangers bien plus sérieux. Il y avait l’inflation galopante en Allemagne. Il y avait la jeune Union soviétique. Il y avait la dangereuse compétition entre les deux grandes puissances coloniales, la Grande-Bretagne et la France. Il y a eu, en 1929, la terrible crise économique qui dévasta l’économie mondiale.

Mais le petit démagogue de Munich disposait d’une arme qui ne sautait pas aux yeux d’hommes d’État chevronnés et de vieux renards de la politique : une grande force d’esprit. Il fit de l’humiliation d’une grande nation une arme plus efficace que des avions et des navires de combat. En peu de temps – seulement quelques années – il conquit l’Allemagne, puis l’Europe et semblait prêt à s’attaquer au monde entier.

Des millions d’êtres humains périrent dans l’aventure. De nombreux pays ont été soumis à des souffrances indicibles. Sans parler de l’Holocauste, un crime presque sans équivalent dans les annales de l’histoire moderne.

Comment l’a-t-il fait ? Non essentiellement par le recours à une force politique et militaire, mais par la force d’une idée, d’un état d’esprit, d’une explosion mentale.

J’en ai été témoin pendant le premier quart de mon existence. Cela s’impose à mon esprit lorsque j’observe le mouvement qui aujourd’hui s’appelle l’État islamique.

À L’AUBE du 7e siècle de l’ère chrétienne, un petit marchand du désert paumé d’Arabie eut une idée. En étonnamment peu de temps lui et ses compagnons firent la conquête de leur ville, La Mecque, puis de toute la péninsule arabique, puis du Croissant Fertile et ensuite de la plus grande partie du monde civilisé, de l’Océan Atlantique à l’Inde du nord et bien au-delà. Ses disciples atteignirent le cœur de la France et vinrent assiéger Vienne.

Comment une petite tribu arabe a-t-elle pu réaliser cela ? Non du fait d’une supériorité militaire mais par la force d’une nouvelle religion exaltante, une religion tellement progressiste et libératrice que sa puissance terrestre était irrésistible.

Contre une idée nouvelle exaltante, les armes matérielles sont impuissantes, les armées et les forces navales se débandent et de puissants empires comme Byzance et la Perse se disloquent. Mais les idées sont invisibles, les gens réalistes sont incapables de les voir, les hommes d’État chevronnés et les puissants généraux y sont aveugles.

“Le pape, combien de divisions ?” répliquait avec mépris Staline lorsqu’on lui parlait de la puissance de l’Église. Pourtant l’Empire soviétique est tombé et a disparu, et l’Église catholique est toujours là.

AL-DAULA AL-ISLAMIYA, l’État islamique, est un mouvement “fondamentaliste”. La référence est l’État islamique fondé il y a 1400 ans par le prophète Mohamed à Médine et à La Mecque. Cette position qui se réfère au passé est une astuce de propagande. Comment quelqu’un pourrait-il ressusciter quelque chose qui a existé il y a tant de siècles ?

En réalité, l’État islamique est un mouvement extrêmement moderne, un mouvement d’aujourd’hui et probablement de demain. Il utilise les moyens les plus récents comme l’internet. C’est un mouvement révolutionnaire, sans doute le plus révolutionnaire du monde actuel.

Dans sa conquête du pouvoir, il a recours à des méthodes barbares d’autrefois pour atteindre des objectifs tout à fait modernes. Il crée la terreur. Pas ce que recouvre le mot de “terrorisme” employé aujourd’hui dans leur propagande par tous les gouvernements pour dénoncer leurs ennemis. Mais de véritables atrocités, des actions abominables, des décapitations, la destruction d’antiquités inestimables – tout cela pour frapper d’une peur paralysante ses ennemis au cœur.

L’État islamique ne s’intéresse pas réellement à l’Europe, ni aux États-Unis ni à Israël. Pas pour le moment. Il les utilise pour alimenter sa propagande en vue de son véritable objectif immédiat : s’emparer de l’ensemble du monde islamique.

S’il y réussit, on peut imaginer l’étape suivante. Après la conquête par les Croisés de la Palestine et des régions voisines, un aventurier kurde du nom de Salah-a-Din al-Ayyubi (Saladin pour les Européens) entreprit d’unir le monde arabe sous son autorité. Ce n’est qu’après y avoir réussi qu’il se retourna contre les Croisés pour les expulser.

Saladin, naturellement, n’était en rien un fauteur d’atrocités dans le style de l’État islamique. C’était un dirigeant profondément humain, et il a été célébré pour cela dans la littérature européenne (voir Walter Scott). Mais sa stratégie est familière à tout musulman, dont les leaders du “Califat” islamique d’aujourd’hui : d’abord faire l’unité des Arabes, seulement ensuite se tourner contre les infidèles.

AU COURS des deux derniers siècles, le monde arabe a été humilié et opprimé. L’humiliation, encore plus que l’oppression, a profondément marqué l’âme de chaque garçon et de chaque fille arabes. Il fut un temps où le monde entier admirait la civilisation arabe et la science arabe. Pendant les âges d’ignorance en Europe, les barbares occidentaux étaient éblouis par la culture islamique.

Aucun jeune Arabe ne peut s’empêcher de comparer la splendeur du Caliphat d’autrefois à la misère noire de la réalité arabe contemporaine – la pauvreté, l’arriération, l’impuissance politique. Des pays anciennement arriérés comme le Japon et la Chine se sont relevés et sont devenus des puissances mondiales, battant l’Occident à son propre jeu, mais le géant arabe reste impuissant, s’attirant le mépris du monde. Même une minuscule bande de Juifs (Juifs de tous les peuples !) l’emporte sur les pays arabes.

Une énorme accumulation de ressentiment s’est produite dans le monde arabe, que les pouvoirs occidentaux en place n’ont ni vue ni remarquée.

Dans une telle situation, il n’y a que deux issues. L’une est la voie difficile : rompre avec le passé pour construire un État moderne. Ce fut la voie choisie par Mustapha Kemal, le général turc qui rejeta la tradition pour construire une nouvelle nation turque. Ce fut une révolution profonde, peut-être la plus efficace du 20e siècle, et cela lui valut le titre d’Ataturk, Père des Turcs.

Dans le monde arabe, il y a eu une tentative de création d’un nationalisme pan-arabe, une pâle imitation de l’original occidental. Gamal Abd-el-Nasser s’y essaya et fut aisément mis en échec par Israël.

L’autre voie consiste à idéaliser le passé et à prétendre le faire revivre. C’est la voie de l’État islamique et il y réussit pleinement. Au prix d’efforts limités, il s’est emparé de parties importantes de la Syrie et de l’Irak, effaçant les frontières officielles mises en place par les impérialistes occidentaux. Des imitateurs ont suscité des émules dans l’ensemble du monde musulman et attiré des milliers et des milliers de combattants potentiels des ghettos musulmans de l’Ouest et de l’Est.

Maintenant l’État islamique se met en marche vers la victoire. Il semble qu’il n’y ait personne pour l’arrêter.

TOUT D’ABORD, parce que personne ne semble avoir conscience du danger. Combattre une idée ? Au diable les idées. Les idées sont pour les intellectuels et leurs semblables. Les vrais hommes d’État s’intéressent aux faits. De combien de divisions dispose l’État islamique ?

En second lieu, il y a d’autres dangers dans notre environnement. La bombe iranienne. Le chaos syrien. L’éclatement de la Libye. Les prix du pétrole. Et maintenant le déferlement de réfugiés, issus principalement du monde musulman.

Comme un bambin géant, les USA sont impuissants. Ils soutiennent une opposition syrienne laïque imaginaire, qui n’existe que dans des universités américaines. Ils combattent le principal ennemi de l’État islamique, le régime d’Assad. Ils soutiennent le dirigeant turc qui combat les Kurdes qui combattent l’État islamique. Ils soumettent l’État islamique à des bombardements aériens, sans prendre de risques et sans rien obtenir. On ne met pas les pieds sur le terrain, Dieu nous en garde.

Gouverner c’est faire des choix a dit un jour Pierre Mendes-France. Dans le monde arabe actuel, le choix est entre le mal, le plus mal et le pire. Dans le combat contre le pire le mal est un allié.

Disons le clairement : essayer d’arrêter l’État islamique implique de soutenir le régime Assad. Bachar al-Assad est un compagnon abominable, mais il a assuré l’unité de la Syrie, protégé ses nombreuses minorités et maintenu le calme sur la frontière avec Israël. Comparé à l’État islamique, c’est un allié. Il en va de même pour l’Iran, un régime stable avec une tradition politique remontant à des millénaires – contrairement à l’Arabie saoudite, au Qatar et à tous ceux qui soutiennent l’État islamique.

Notre Bibi à nous est aussi dénué d’entendement qu’un enfant nouveau-né. Il est habile, superficiel et ignorant. Son obsession iranienne le rend aveugle aux réalités nouvelles.

Fasciné par le loup en face de lui, Bibi est inconscient du terrible tigre qui s’approche de lui par derrière.