La récolte est amère

Ghassan Khatib, mercredi 10 janvier 2007

Le conflit israélo-​​palestinien se trouve devant une crise sans pré­cédent et il semble que les Pales­ti­niens et les Israé­liens, de même que d’autres parties légi­times au conflit, sont sur le point de récolter les fruits de leur mau­vaise gestion du conflit dans le passé.

Les Pales­ti­niens, surtout à Gaza, entament cette nou­velle année engagés dans une sorte de guerre civile dont on peut dater le début à l’assassinat de trois enfants d’un res­pon­sable de la Sécurité, membre du Fatah, le 11 décembre dans la ville de Gaza. Cet incident a fait monter la tension en cours entre le Fatah et le Hamas et l’a amenée à un niveau d’affrontements directs, san­glants et qui durent, ce qui n’augure rien de bon. Ceci est le résultat inévi­table d’une série d’erreurs des prin­cipaux acteurs dans la manière de gérer le conflit israélo-​​palestinien et la situation interne.

Il n’est pas rare de voir un Etat s’écrouler au profit de joueurs non étatiques, qu’ils soient des milices, des tribus ou des sei­gneurs de guerre, quand l’Etat n’est plus capable de remplir ses obli­ga­tions ou de fonc­tionner ne serait-​​ce qu’un peu. Et à Gaza, l’ « Etat » a atteint un point où il ne peut plus gérer ni les dif­fi­cultés écono­miques gran­dis­santes, dont la grande pau­vreté et le chômage élevé, ni la situation sécu­ri­taire délétère. Cette situation est le résultat direct des pres­sions israé­liennes de plus en plus fortes à tous les niveaux de la vie des Gazaouis, qu’elles soient écono­miques, en raison des bou­clages de la Bande de Gaza, ou directes, avec les opé­ra­tions mili­taires, les assas­sinats et les incursions.

Les pers­pec­tives ne sont pas lugubres à Gaza seulement. La fai­blesse des diri­geants des deux côtés, pales­tinien et israélien, réduit énor­mément la pos­si­bilité de sortir de l’impasse poli­tique. Du côté israélien, la fai­blesse de la direction a rendu le gou­ver­nement otage de l’opposition. L’exemple le plus récent est la piètre pres­tation israé­lienne au premier sommet entre le Pré­sident Mahmoud Abbas et le Premier ministre israélien Ehud Olmert en décembre. Les deux côtés ont été inca­pables de parler poli­tique et même les gestes mineurs sur les­quels ils s’étaient accordés n’ont pas été à terme. En outre, quelques jours à peine après cette réunion, Israël a offi­ciel­lement approuvé la construction d’une autre colonie juive illégale dans la vallée du Jourdain.

Cet épisode désas­treux a réduit à néant les maigres espoirs que cer­tains Pales­ti­niens et Israé­liens avaient retirés du sommet.

Des Israé­liens -espérons que ce n’est pas la majorité-​​ semblent contents de ce qui se passe côté pales­tinien. Israël a gran­dement contribué au chan­gement dans l’équilibre du pouvoir au détriment du pré­sident pales­tinien et de ce qui reste du camp de la paix, résultat de nom­breuses déci­sions poli­tiques à courte vue prises par une direction arrogante.

La dété­rio­ration en Palestine -Israël se produit à un moment de grands bou­le­ver­se­ments dans le monde arabe. Jamais dans l’histoire récente les Etats arabes n’ont été aussi inef­fi­caces ou aussi démunis qu’aujourd’hui.

Et même les Etats-​​Unis, la prin­cipale super puis­sance impliquée dans la région, sont confrontés à une crise majeure de leur poli­tique moyen-​​ orientale. Cela apparaît non seulement en Irak , mais aussi dans la contra­diction appa­rente entre leur position affichée de pro­mouvoir la démo­cra­ti­sation et des élec­tions d’un côté, et de l’autre leur attitude hostile envers les mou­ve­ments poli­tiques isla­miques qui semblent devoir être les pre­miers béné­fi­ciaires d’un tel processus.

Il n’est pas dif­ficile de constater à quel point la poli­tique inter­na­tionale au sujet des ques­tions poli­tiques, écono­miques et sociales au Moyen-​​ Orient, a lour­dement contribué à la crise actuelle.

Pendant des décennies les Etats-​​Unis et l’Europe ont encouragé la "sta­bilité" au dépends du progrès écono­mique et social, y compris la démo­cra­ti­sation. Ceci a mené à un mélange de l’échec des ces régimes "stable" à arriver au progrès écono­mique et social avec l’augmentation des frus­tra­tions et de la colère de leurs peuples, ce qui a à son tour ren­forcé l’opposition islamique.

Pour com­pliquer les choses, les Etats-​​Unis et l’Europe s’efforcent de ne pas faire porter à Israël la res­pon­sa­bilité de l’occupation illégale [de la Palestine] et de la poli­tique qui en découle, en vio­lation directe du droit inter­na­tional, ce qui a éloigné encore davantage les masses arabes de la com­mu­nauté inter­na­tionale et qui les a encou­ragées à s’isoler et à se replier sur elles-​​mêmes.

Ce serait une erreur fatale de tenter de traiter ces maux par des poli­tiques qui ne feraient que ren­forcer ces pro­blèmes. Cette année, une année qui devrait être l’une des pires pour le conflit, pour la région et la poli­tique amé­ri­caine au Moyen-​​Orient, peut être aussi l’occasion de réfléchir sur ce qui a entraîné cette situation catas­tro­phique. Pour y remédier, il va falloir penser avec audace et courage. Mais on ne peut pas rai­son­na­blement attendre cela des mêmes joueurs fatigués. Au niveau inter­na­tional c’est au tour d’autres puis­sances influentes de jouer un rôle accru.

Malgré ses anté­cé­dents l’Europe semble la partie qui dispose du plus fort potentiel, non seulement à cause des rela­tions spé­ciales qu’elle entre­tient avec le Moyen-​​Orient, mais aussi à cause de son influence en la matière sur les Etats-​​Unis. D’autres pays, dont la Chine, le Japon et la Russie peuvent être utiles eux aussi. On devrait s’attendre à la même chose de la part des acteurs locaux. Il faut de nou­velles ini­tia­tives qui ne viennent pas néces­sai­rement de l’opposition isla­miste ou d’Etats qui ont perdu leur crédibilité.

Voici les trois carac­té­ris­tiques essen­tielles des efforts qu’il faudra faire pour inverser la dété­rio­ration actuelle :

- 1) réin­tro­duire l’approche légale pour gérer à la fois les conflits régionaux et les fric­tions internes, par­ti­cu­liè­rement dans le contexte israélo-​​palestinien ;
- 2) com­prendre que les dif­fé­rents conflits régionaux sont néces­sai­rement liés ;
- 3) recon­naître les racines sociales et écono­miques de la radicalisation.