La question de l’eau en Palestine-​​Israël

jeudi 7 août 2003

Dès le début du 20ème siècle, la question de l’eau se pose de manière cru­ciale dans cette région du monde.

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eau

Au len­demain de la décla­ration Balfour du 2 novembre 1917 qui promet aux juifs l’établissement d’un foyer national juif en Palestine, le pré­sident de l’organisation Sio­niste Mon­diale, Chaïm Weizmann, écrit une lettre au Premier ministre bri­tan­nique, en 1919, lui demandant d’étendre la fron­tière nord de la Palestine de manière à englober toutes les sources d’eau, prenant ainsi en compte, au-​​delà des consi­dé­ra­tions reli­gieuses ou his­to­riques, les consi­dé­ra­tions hydrau­liques. " Tout l’avenir écono­mique de la Palestine dépend de son appro­vi­sion­nement en eau pour l’irrigation et pour la pro­duction d’électricité ; et l’alimentation en eau doit essen­tiel­lement pro­venir des pentes du Mont Hermon, des sources du Jourdain et du fleuve Litani (au Liban) ? Nous consi­dérons qu’il est essentiel que la fron­tière nord de la Palestine englobe la vallée du Litani sur une dis­tance de près de 25 miles (40,2 km environ) en amont du coude, ainsi que les flancs ouest et sud du Mont Hermon ? " Les fron­tières pro­posées englobent non seulement tout Israël, mais aussi Gaza, la Cis­jor­danie, les hau­teurs du Golan, des por­tions du Liban, de la Syrie et de la Jordanie.

C’est aussi dans ce contexte qu’un hydro­logue grand pré­curseur du déve­lop­pement hydrau­lique des Etats-​​Unis, Elwood Mead sera invité par les sio­nistes à venir en Palestine, ce qu’il fera en 1923 et en 1927 " Lors de ses deux voyages il ne visitera que des colonies juives et fera une sorte d’Etat des lieux de la situation de l’eau et des projets futurs à prévoir par les sio­nistes. Il fait notamment une cri­tique per­ti­nente sur la manière dont les juifs venus d’Europe uti­lisent l’eau en ne tenant pas vraiment compte des réa­lités du terrain, mais se gardera de les rendre publiques. En fait, il sera assez vision­naire puisqu’une des raisons des manques d’eau aujourd’hui en Israël tient à la manière de consommer celle-​​ci. Elwood Mead donnera des indi­ca­tions notamment pour irriguer le Néguev, aride, en pré­levant de l’eau du Jourdain pour ali­menter cette partie de la Palestine.

Ces pro­po­si­tions de travaux seront confirmées par le Plan Hayes, du nom d’un ingé­nieur amé­ricain qui pré­co­nisera " l’irrigation des terres de la vallée du Jourdain, la déri­vation des eaux du Jourdain et du Yarmouk pour la création d’énergie hydro­élec­trique, le détour­nement des eaux du nord de la Palestine vers le désert du Néguev au sud et l’utilisation de l’eau du Litani au Liban. "

En fait, on sait aujourd’hui par les recherches effec­tuées par les Nou­veaux His­to­riens israé­liens, que l’acceptation du plan de partage n’était qu’une pre­mière étape, mais que les sio­nistes comp­taient aller au-​​delà notamment pour s’accaparer les res­sources en eau mais aussi les terres les plus riches.

Dès 1953 Israël va mettre en appli­cation notamment les direc­tives du plan Hayes et com­mencer à détourner l’eau du Jourdain, ce qui sera cri­tiqué par les Nations Unies suite à des plaintes notamment de la Syrie. Car pour les Jor­da­niens et les Syriens les consé­quences sont aussi impor­tantes pour leur pays et leur uti­li­sation. C’est ainsi que le pré­sident des Etats-​​Unis Eisen­hower décide d’envoyer un envoyé spécial Eric Johnston pour pro­poser un plan de répar­tition des res­sources hydrau­liques. Les négo­cia­tions vont avoir lieu en 1954 et 1955, jusqu’en octobre 1955 date de son dernier voyage, et où il fait une pro­po­sition finale, qui sera en réalité la plus favo­rable à Israël, sa part aug­mentant et celle de la Jor­danie dimi­nuant. Les Etats arabes et Israël vont for­mel­lement accepter ce plan mais le rejet­teront poli­ti­quement. En réalité il y avait aussi un pro­blème car il ne tenait pas compte des res­sources des nappes souterraines.

Israël va donc pour­suivre ses projets dont la pre­mière phase sera achevée en 1964, ce qui poussera les Etats arabes à adopter un plan de construction de deux réser­voirs arti­fi­ciels sur le Yarmouk, prin­cipal affluent du Jourdain, ainsi que le détour­nement de la rivière Banias vers la Syrie et la Jor­danie. Israël va accuser les Etats arabes de l’agresser et ne cessera de bom­barder les travaux tout au long de cette période jusqu’en 1967.

La Guerre des Six Jours, qui eut lieu du 5 au 10 Juin 1967, fut en réalité la guerre pour l’eau. Cette guerre va per­mettre à Israël d’étendre son emprise ter­ri­to­riale et d’achever la mise en ?uvre de ses plans hydrau­liques. Elle accapare le désert du Sinaï, non pour les res­sources mais pour forcer l’Egypte à la laisser passer par le Canal de Suez, ce qui donnera lieu à l’accord de paix dit les accords de Camp David et qui per­met­tront en 1982 à Israël de rendre le Sinaï.

Israël occupe toute la Cis­jor­danie, Gaza et les hau­teurs du Golan, lui donnant accès ainsi par son occu­pation aux res­sources en eau. En 1978 elle occupera le sud Liban pour achever en quelque sorte cet appro­vi­sion­nement, avec notamment l’usage et le détour­nement d’une partie du fleuve Litani par un système de pompage, sud Liban qu’elle ne libérera qu’en 2000, suite à une résis­tance acharnée du Hez­bollah ins­tallé dans cette région. La Guerre des Six Jours sera suivie d’une poli­tique de colo­ni­sation c’est-à-dire d’implantations de juifs dans ces ter­ri­toires conquis par la force, cette colo­ni­sation per­mettant de contrôler direc­tement sur le terrain le niveau d’utilisation de l’eau par les popu­la­tions locales (en effet dès cette date Israël impose des inter­dic­tions notamment pour l’agriculture, le forage de puits etc.), mais également de déve­lopper la poli­tique du fait accompli, c’est-à-dire faire en sorte que rendre ces ter­ri­toires devienne impos­sible par la pré­sence de villes entières juives. Le Golan sera même illé­ga­lement annexé et la majorité de sa popu­lation expulsée afin de diminuer la consom­mation locale (100 000 per­sonnes), et va per­mettre à Israël de contrôler en amont du Jourdain les res­sources hydrau­liques vitales.

Le contrôle du bassin du Jourdain est important car le Jourdain possède des eaux de surface et des eaux sou­ter­raines. Le Jourdain prend sa source sur les pentes du Mont Hermon, les eaux des trois prin­ci­pales rivières qui ali­mentent le haut Jourdain se réunissant dans le lac Huleh : il y a la Rivière Dan, plus large affluent du Jourdain, dont le débit s’élève à 245 mil­lions de mètres cubes par an, soit environ 50% du débit du haut Jourdain. Ensuite il y a le Hasbani qui a un débit de 138 mil­lions de mètres cubes par an. Ces eaux tra­versent 50 km avant d’entrer en ter­ri­toire israélien. Enfin le Banias, qui a un débit de 121 mil­lions de mètres cubes par an. Mais le débit total du Jourdain varie de 1200 à 1800 mil­lions de mètres cubes par an, soit 2% du débit annuel du Nil soit très peu.

Les eaux sou­ter­raines ont été sur­ex­ploitées. Depuis l’occupation en Cis­jor­danie et à Gaza, 70 à 80% des villes et vil­lages pales­ti­niens ne reçoivent que quelques heures d’eau par semaine, obli­geant la popu­lation à faire des réserves dans des bidons soit dans des condi­tions d’hygiène hasar­deuses. Tandis que les postes mili­taires israé­liens et les colonies sont ali­mentées 24 heures sur 24. Ces popu­la­tions vivent comme si elles étaient dans un pays européen, alors que la popu­lation pales­ti­nienne a tou­jours géré son eau en connaissant l’aridité de la région. De plus le déve­lop­pement agricole israélien se fait aussi en contra­diction avec les res­sources en eau dis­po­nibles. Les Pales­ti­niens n’ont pas le doit de forer des puits, alors que les colons le peuvent et sur de grandes pro­fon­deurs (300 à 500 mètres).

Dans la bande de Gaza la situation est encore plus catas­tro­phique puisque les nappes phréa­tiques sont pompées pour ali­menter les colonies (soit 6000 habi­tants) ce qui laisse 1200 000 h. avec de l’eau devenue sau­mâtre par l’arrivée de l’eau de mer dans les nappes phréa­tiques. De nou­velles maladies font leur appa­rition notamment des cas de plus en plus fré­quents chez les Pales­ti­niens d’hépatites, ce qui n’était pas le cas auparavant.

Au niveau inter­na­tional les normes n’avaient jamais vraiment été établies pour trouver des solu­tions aux conflits relatifs à l’utilisation de l’eau. Mais de 1992 à mai 1997 dif­fé­rentes com­mis­sions ont tra­vaillé sur des mesures à prendre et cela a donné l’adoption par les Nations Unies le 14 mai 1997 d’une " Convention sur le droit relatif aux uti­li­sa­tions des cours d’eau à des fins autres que la navi­gation " A/​51/​869. Cette convention reconnaît la nécessité de pro­céder à des ajus­te­ments qui per­mettent de pré­server l’égalité des droits de tous les Etats rive­rains, et à ne pas causer de dom­mages signi­fi­catifs sur les res­sources naturelles.

C’est dans ce cadre juri­dique naissant, et à la faveur des accords sur­venus au len­demain de la signature des accords de paix dits accords d’Oslo et signés en 1993, que de nom­breuses réunions vont avoir lieu entre Israël et ses voisins.

Le 26 octobre 1994 Israël et la Jor­danie signent un traité de paix qui com­porte un volet sur l’utilisation de l’eau et leur partage. Mais, malgré le fait que la Jor­danie a dans un premier temps pensé avoir fait valoir ses droits, il s’avère qu’elle a été désa­van­tagée, et notamment elle est contrainte de pré­lever ses res­sources sur le Yarmouk en été et Israël en hiver. Or l’été, en raison du réchauf­fement et du manque de pluies ces der­nières années, elle a été dans l’obligation d’acheter de l’eau à Israël jusqu’en l’an 2000 où une crise est apparue car Israël lui a vendu pour de l’eau potable de l’eau impropre à la consom­mation, ce qui a impliqué une épidémie de maladies. Mais cela a été vu comme une étape dans un pro­cessus de paix qui devait devenir plus global.

En ce qui concerne les dis­cus­sions entre Israé­liens et Pales­ti­niens, en vertu des accords d’Oslo cette question était ren­voyée à d’autres négo­cia­tions qui n’aboutiront pas en raison de l’échec du pro­cessus de paix et donc de l’arrivée de la deuxième Intifada en sep­tembre 2000. Le déve­lop­pement des colonies est à lui seul contraire à toute solution négociée (les colons consomment sept fois plus d’eau que les Pales­ti­niens) car ce déve­lop­pement implique une crois­sance du nombre de colons et donc de leurs besoins en eau en Cis­jor­danie et dans la bande de Gaza. Israël se trouve elle aussi dans une période dif­ficile pour l’eau, puisque sa consom­mation gran­dis­sante et à l’européenne la pousse à puiser de plus en plus dans les nappes phréa­tiques et par consé­quent à mettre en péril ses propres res­sources, ce qui la pousse encore plus à ne pas vouloir conclure d’accord dans le cadre inter­na­tional de la Convention de 1997, qui l’obligerait à prendre des mesures, y compris d’éducation, quant à la manière dont les Israé­liens uti­lisent ces res­sources en eau. Elle doit notamment lutter contre le gas­pillage, mais aussi réorienter ses besoins, car elle emploie déjà 70% de son eau à l’agriculture, pour le déve­lop­pement d’une agri­culture d’exportation qui a laissé de côté l’agriculture tra­di­tion­nelle qui existait avant son exis­tence. L’utilisation de l’eau est, d’après les der­niers chiffres relevés par les asso­cia­tions hydrau­liques, de 260 mètres cubes par an pour les Pales­ti­niens, et de 1760 mètres cubes par an pour les Israé­liens. En Palestine l’usage est de 80m3 par per­sonne par an, soit trois fois moins que pour les Israéliens.

En ce qui concerne les négo­cia­tions entre la Syrie et Israël, elles ont bien eu lieu et les Syriens étaient prêts à céder une grande partie du Golan sous réserve qu’ils aient un accès sécurisé à l’eau, mais malgré les progrès aux­quels étaient arrivés les négo­cia­teurs des deux côtés, Ehud Barak a tout annulé du jour au len­demain, reportant la réussite d’un accord juste et défi­nitif aux calendes grecques.

Depuis la deuxième Intifada, la situation s’est encore dégradée puisque l’armée israé­lienne et les colons attaquent de manière presque sys­té­ma­tique les puits, empêchent les Pales­ti­niens d’accéder à l’eau et à terme essaient de les pousser à partir. De ce fait le coût de l’achat de tanks d’eau à consi­dé­ra­blement aug­menté passant de 2,5 $ par mètre cube à 7,5 $. Les héli­co­ptères israé­liens bom­bardent les tanks sur les toits des maisons ainsi que les puits impor­tants comme ce fut le cas cette année à Rafah, dans la bande de Gaza.

Comme vous le voyez, le cas de cette région du monde est un symbole fort pour le monde entier puisque la question de l’eau est un des enjeux majeurs pour le siècle à venir. Dans le cas de Palestine/​Israël toute négo­ciation de paix est tri­bu­taire de l’établissement d’un accord juste et équi­table, conforme à la Convention du 14 mai 1997 et ce ne peut être que dans un cadre global (avec la Syrie, le Liban et la Jor­danie) que la paix pourra se construire entre Israé­liens et Palestiniens.

Les der­niers évène­ments nous poussent au pes­si­misme, tant les des­truc­tions opérées par l’armée israé­lienne risquent de rendre toute solution tardive et coû­teuse. En effet, toutes les infra­struc­tures admi­nis­tra­tives de l’Etat pales­tinien naissant, financées par la Com­mu­nauté euro­péenne prin­ci­pa­lement, ont été détruites et pour le moment Israël, soutenu par les Etats-​​Unis refuse d’en endosser le prix à payer soit des mil­liards d’euros.

Sources :

L’eau du Bassin du Jourdain, Maghfour El Hassane, in REP n*18, hiver 1999.

Ques­tions sur les Pales­ti­niens, Jocelyne Grange, Guille­mette de Véri­court, Les essen­tiels Milan, Janvier 2002.

An Ame­rican in Palestine : Elwood Mead and Zionist water resource planning, 1923-​​1936, in Arab Studies Quar­terly, Winter 2000, Volume 22.

Le pillage de l’eau dans les ter­ri­toires occupés, Jeffrey D. Dillman, in REP n*35, prin­temps 1990.

La question de l’eau au Moyen-​​Orient. Dis­cours et réa­lités. Monde arabe. Maghreb-​​Machrek. N*138, octobre-​​décembre 1992.

Israël/​Palestine demain. Atlas pros­pectif. Phi­lippe Lemar­chand et Lamia Radi, Edi­tions Com­plexe. 1996.