La presse israélienne s’interroge après Gaza

Alain Gresh, dimanche 25 janvier 2009

La pous­sière des ter­ribles des­truc­tions com­mises à Gaza n’est pas encore retombée que plu­sieurs com­men­ta­teurs poli­tiques israé­liens s’interrogent sur le sens et les résultats de cette guerre de 21 jours.

« IDF : Gaza smug­gling resumed during offensive », de Hanan Greenberg, dans Ynet, le site en anglais du quo­tidien Yedioth Ahronot, 21 janvier :

« Le com­man­dement mili­taire israélien n’a pas été surpris par les rap­ports du mer­credi (21) affirmant que cer­tains sou­ter­rains entre Gaza et l’Egypte avaient recom­mencé à fonc­tionner, malgré les lourds bom­bar­de­ments menés par l’armée israé­lienne durant trois semaines.

Des res­pon­sables de la sécurité ont dit que le Hamas avait tenté de reprendre la contre­bande alors même que l’opération "plomb durci" était en cours. Ils ont ajouté que les sou­ter­rains bom­bardés seraient rapi­dement reconstruits. »

Une infor­mation que confirme sur le site en anglais du quo­tidien Haaretz, Anshel Pfeffer et Barak Ravid, « Sources : Hamas arms smug­gling never stopped during IDF op in Gaza » (22 janvier) :

« Bien que les forces aériennes israé­liennes aient bom­bardé tout le long du cor­ridor de Phi­la­delphie (à la fron­tière entre l’Egypte et Gaza) des cen­taines de fois durant l’offensive “Plomb durci”, des contre­ban­diers recon­naissent que cer­tains tunnels sont restés en activité pendant les combats. Contrai­rement à ce qu’ont écrit les médias, l’aviation n’a pas utilisé les bombes les plus puis­santes qui détruisent les bunkers. Les tunnels ren­forcés par des piliers de bois ont été par­ti­cu­liè­rement résis­tants aux attaques aériennes. »

Ces informations confirment deux choses :

- le Hamas a été capable de main­tenir des lignes d’approvisionnement même pendant les bom­bar­de­ments ;
- très rapi­dement, les tunnels détruits sont reconstruits.

Il faut rap­peler que, même durant ses longues années d’occupation, Israël a été inca­pable d’arrêter cette contre­bande. Pas plus, d’ailleurs, qu’il n’a été capable d’arrêter le tir de Qassam venant de Gaza qui ont com­mencé alors que l’armée occupait encore ce territoire.

Un autre article du quo­tidien concerne le soldat franco-​​israélien Gilad Shalit, « Israel “ready to pay ter­rible price for Shalit” » d’Avi Issa­charoff, Barak Ravid et Amos Harel (22 janvier). Désormais, le gou­ver­nement israélien serait prêt à reprendre les négo­cia­tions sur la libé­ration du soldat et, comme l’a expliqué un ministre, avait « réalisé qu’il n’y avait pas d’autre choix que de payer le prix ». Le prix serait, selon l’article, la libé­ration de « cen­taines de pri­son­niers dont beaucoup ont été impliqués dans des attaques ter­ro­ristes qui ont coûté la vie à des Israéliens. »

Si cet accord se faisait, il consti­tuerait, quoiqu’en dise le gou­ver­nement israélien, un succès pour le Hamas. Parmi les reven­di­ca­tions de ce dernier, la libé­ration de Marwan Bar­ghouti, un des diri­geants les plus popu­laires du Fatah, et qui a lancé début janvier un appel à l’unité et à la résistance.

Puisque l’on parle de pri­son­niers, profitons-​​en pour rap­peler le cas du Franco-​​palestinien Salah Hamouri, tou­jours détenu en Israël.

Alors que les Nations unies semblent vouloir obtenir des éclair­cis­se­ments sur les attaques qui ont visé des bâti­ments sous leur contrôle et tué des dizaines de civils, Yossi Feldman et Uri Blau expliquent, dans un article de Haaretz (22 janvier), « comment les juristes de l’IDF ont légitimé les vio­lences contre les civils » (« How IDF’s legal experts legi­ti­mized harming civilians »).

Il a fallu bien des pres­sions, expliquent les deux jour­na­listes, pour que la section du droit inter­na­tional de l’armée israé­lienne donne une cou­verture légale à la pre­mière attaque, le 27 décembre, contre une école de police au moment de la céré­monie de remise de diplômes (attaque qui a fait plus de 40 morts, de simples poli­ciers pour la plupart, qui n’ont rien à voir avec les com­bat­tants du Hamas) et aux bâti­ments gou­ver­ne­mentaux. Ce relâ­chement des « règles d’engagement » mili­taire a conduit à la mort de nom­breux civils.

Evo­quant le bom­bar­dement de maisons dont les habi­tants avaient été avertis des tirs (voir ce qu’en dit Bernard-​​Henri Lévy), un ancien membre de la division du droit inter­na­tional de l’armée, Daniel Reisner, affirme : « Je ne crois pas que l’on peut incri­miner quelqu’un seulement parce qu’il est sur un toit. »

Sur le bilan plus général de la guerre, deux voix dis­si­dentes (mais ne par­ta­geant pas la même analyse). Israel Harel écrit un article intitulé « No reason for cele­bration » (Haaretz, 22 janvier) dans lequel il cri­tique vio­lemment l’armée israé­lienne, non sur ses méthodes mais pour n’avoir pas agi avec assez de déter­mi­nation. Et il s’interroge pour savoir si un seul des buts a été atteint : libérer le soldat Shalit ? Détruire la majorité des roquettes ? Casser la colonne ver­té­brale du Hamas ? Mettre sa direction hors d’état de nuire ? Empêcher tout passage clan­destin de roquettes à travers la fron­tière ou détruire toute pos­si­bilité de construire ces roquettes à Gaza ?

Gideon Levy, l’un des rares cri­tiques de l’opération israé­lienne, affirme dans Haaretz (22 janvier) que la guerre s’est ter­minée par un échec total israélien : « Gaza war ended in utter failure for Israel »

Il écrit que le but d’arrêter les tirs de Qassam n’a pas été atteint, ceux-​​ci ont continué jusqu’au dernier jour et grâce au cessez-​​le-​​feu. Le Hamas pos­sé­derait encore un millier de roquettes.

Le second objectif de stopper la contre­bande n’a pas non plus été atteint (lire le début de cet article).

Troi­sième but, ren­forcer la dis­suasion. « Mon oeil, écrit-​​il. La dis­suasion que nous avions soi-​​disant atteinte durant la guerre du Liban n’a pas dis­suadé le Hamas. »

Le qua­trième objectif non déclaré, res­taurer la cré­di­bilité de l’armée israé­lienne n’a pas été atteint non plus. On ne res­taure pas cette cré­di­bilité en se battant avec des com­bat­tants pau­vrement armés. Et les poèmes à la gloire de l’armée n’y chan­geront rien.

Enfin, écrit-​​il, il ne faut pas être trompé par les parades de soutien des diri­geants euro­péens à Olmert. Les actions d’Israël ont porté un dur coup au soutien popu­laire inter­na­tional à Israël. « Elles ont choqué tout être humain qui les a vus même si elles ont laissé de marbre l’opinion israélienne. »