La politique de l’archéologie à Jérusalem-​​Est

Yigal Bronner & Neve Gordon, publié dans Counterpunch le 11 avril 2008, mardi 15 avril 2008

« L’archéologie est devenue une arme de dépos­session », nous a dit Jonathan Mizrahi, un archéo­logue israélien, lors d’un récent entretien télé­pho­nique. Il voulait parler de la manière dont l’archéologie est uti­lisée à Silwan, un quartier pales­tinien de la plus ancienne partie de Jéru­salem où, croyons-​​nous, des fouilles archéo­lo­giques sont menées dans le cadre d’une cam­pagne concertée visant à expulser des Pales­ti­niens de leur demeure ancestrale.

Cet effort est orchestré par une orga­ni­sation israé­lienne de colo­ni­sation appelée Elad (acronyme hébraïque de « Vers la Cité de David »). Cela fait des années qu’Elad recourt à toute une variété de pro­cédés pour expulser les Pales­ti­niens de Jérusalem-​​Est de leurs maisons et les rem­placer par des colons juifs. Silwan est aujourd’hui parsemé d’une dou­zaine de sem­blables avant-​​postes. En outre, pra­ti­quement tous les espaces verts de ce quartier den­sément peuplé ont été trans­formés en nou­veaux sites archéo­lo­giques qui ont alors été clô­turés et placés sous la sur­veillance de gar­diens armés. Déjà, sur deux de ces nou­veaux sites archéo­lo­giques, des maisons juives ont été bâties.

Bien que l’équilibre des forces soit clai­rement en faveur des colons, les habi­tants de Silwan ont lancé une cam­pagne –« Citoyens pour Silwan »– afin d’arrêter les fouilles. Ils sont rejoints par un certain nombre d’intellectuels inter­na­tionaux et par une poignée de pro­fes­seurs d’universités israé­liennes, qui essaient de les aider à rester dans leurs maisons. Parmi les per­sonnes qui se sont engagées, on trouve David A. Bell, doyen de faculté et pro­fesseur en philo et lettres à l’Université Johns Hopkins ; Judith Butler, pro­fesseur de rhé­to­rique et de lit­té­rature com­parée à l’Université de Cali­fornie, à Ber­keley ; Lor­raine Daston, direc­trice de l’Institut Max Planck pour l’histoire des sciences, à Berlin ; Natalie Zemon Davis, pro­fesseur d’histoire émérite à l’Université de Prin­ceton ; Rashid Khalidi, pro­fesseur d’études arabes à l’Université Columbia ; Thomas W. Laqueur, pro­fesseur d’histoire à l’Université de Cali­fornie, à Ber­keley ; Sheldon Pollock, pro­fesseur de sanskrit et d’études indiennes à l’Université Columbia ; Mar­shall Sahlins, pro­fesseur émérite d’anthropologie et en sciences sociales de l’Université de Chicago ; et Robert A. Schneider, pro­fesseur d’histoire à l’Université de l’Indiana, à Bloo­mington, et éditeur de « The Ame­rican His­to­rical Review ». Comme signa­taires israé­liens, nous avons rejoint David Shulman, pro­fesseur d’études de l’Asie du Sud, et Yaron Ezrahi, pro­fesseur de sciences poli­tiques, tous deux à l’Université Hébraïque de Jéru­salem. Sont notoi­rement absents de cette liste d’éminents archéo­logues israé­liens, dont beaucoup dépendent des fonds octroyés par l’Autorité Israé­lienne des Anti­quités.

Silwan est à un jet de pierre du Mont du Temple et de la mosquée Al Aqsa – parmi les lieux les plus saints et les plus sen­sibles du Proche-​​Orient. Bien que la mission de l’archéologie soit d’étudier l’histoire des peuples par des fouilles et par l’analyse de leur culture maté­rielle, ins­crip­tions et autres ves­tiges, elle a souvent été mise au service du natio­na­lisme. En Israël, par exemple, elle a typi­quement été uti­lisée pour faire res­sortir le passé juif et biblique de cette terre, afin de dis­tinguer le sio­nisme d’entreprises colo­niales plus tra­di­tion­nelles. Après tout, le sio­nisme s’est tou­jours dépeint lui-​​même comme un retour à la patrie juive ori­gi­nelle et non pas comme une conquête de terres étran­gères.

D’après l’Ancien Tes­tament, le roi David aurait établi Jéru­salem comme sa capitale, mais plus tard, les Juifs ont été envahis et expulsés. Israël a occupé Jérusalem-​​Est au cours de la guerre des Six Jours, il y a quatre décennies, et depuis lors, des archéo­logues israé­liens ont tenté (sans succès) de pro­duire la preuve de la pré­sence de David dans cette zone. Il leur est même arrivé de s’abstenir de docu­menter la longue pré­sence musulmane qui constitue l’héritage culturel des habi­tants pales­ti­niens. Et en tout cas, le fait que pas une seule construction musulmane n’a été pré­servée dans l’ensemble du parc national qui a été établi à Silwan constitue une indi­cation claire de cette stra­tégie d’effacement. En se concen­trant presque entiè­rement sur l’exhumation de ves­tiges du royaume de Judée tout en ignorant les 3000 ans qui ont suivi, ces archéo­logues ont violé plu­sieurs règles éthiques sti­pulées par le Congrès Mondial d’Archéologie. Celles-​​ci com­prennent la recon­nais­sance de «  l’héritage culturel indigène, y compris les sites, lieux, objets, restes humains » ainsi que l’établissement de « par­te­na­riats et rela­tions équi­tables » entre archéo­logues et popu­la­tions indi­gènes dont l’héritage culturel fait l’objet des recherches.

En 1998, Elad a reçu un fameux coup de pouce lorsque l’Autorité Israé­lienne de Pro­tection de la Nature et des Parcs Nationaux et la muni­ci­palité de Jéru­salem ont embauché l’organisation colo­ni­sa­trice comme sous-​​traitant pour s’occuper de «  La Cité de David », le parc national situé à Silwan. Par la suite, Elad, qui a reçu des sub­sides gou­ver­ne­mentaux et l’autorisation d’entreprendre des fouilles archéo­lo­giques dans le secteur, a délégué ce travail à une agence de l’Etat, l’Autorité Israé­lienne des Anti­quités.

Doté de pou­voirs par dif­fé­rentes ins­tances du gou­ver­nement israélien, Elad a accéléré ses efforts visant à judéiser Jérusalem-​​Est. Le groupe a exercé une pression efficace sur la muni­ci­palité pour que celle-​​ci lance des ordres de démo­lition à l’encontre de 88 maisons pales­ti­niennes de manière à pouvoir construire un parc archéo­lo­gique dans le quartier – projet tem­po­rai­rement sus­pendu à cause de la pression inter­na­tionale.

Plus récemment, l’Autorité Israé­lienne des Anti­quités a com­mencé à creuser sous les maisons de plu­sieurs habi­tants de Silwan sans les en informer. Crai­gnant que les fon­da­tions de leurs maisons ne soient minées, les habi­tants ont déposé une requête auprès de la Cour Suprême israé­lienne. Le soir même du jour où ils ont déposé cette requête, leurs maisons fai­saient l’objet d’une des­cente de police et cinq per­sonnes ont été arrêtées.

Bien que la Cour suprême ait ensuite rendu une injonction à l’encontre de l’Autorité des Anti­quités, mettant une pause aux fouilles archéo­lo­giques les plus récentes, la Cour pourrait, après audition, trancher en faveur d’Elad. Après tout, dans le passé, la Cour suprême a hésité à agir contre Elad, en refusant, par exemple, d’évincer l’organisation colo­ni­sa­trice du parc national, même après qu’il eût été prouvé que les pro­to­coles légaux de base n’avaient pas été suivis lorsque l’Etat avait autorisé l’organisation à gérer le parc.

Ces intel­lec­tuels qui sont venus en aide à Silwan se rendent compte que les Pales­ti­niens de l’endroit sont devenus un symbole de la lutte pour Jéru­salem : une lutte qui pourrait faci­lement exploser non pas juste en un nouveau cycle de vio­lence israélo-​​palestinienne, mais, du fait de la proximité du quartier avec le Mont du Temple et la mosquée Al Aqsa, en une confla­gration sus­cep­tible d’embraser tout le Proche-​​Orient.

David Shulman, qui a organisé la cam­pagne, a adressé une pro­tes­tation à Ben­jamin Kedar, pro­fesseur d’histoire à l’Université Hébraïque de Jéru­salem et pré­sident du conseil d’administration de l’Autorité Israé­lienne des Anti­quités, ainsi qu’à Shuka Dorfman, directeur général de l’Autorité Israé­lienne des Anti­quités, et à la Ministre des Affaires étran­gères, Tzipi Livni. La cam­pagne demande aux auto­rités israé­liennes d’arrêter les acti­vités d’Elad et de dépouiller l’organisation colo­ni­sa­trice extré­miste du droit de pouvoir mener quelque fouille archéo­lo­gique que ce soit à l’avenir. Il revient main­tenant à d’autres savants de par le monde de se joindre à leur appel.