La politique de Bush au Moyen-​​Orient est en lambeaux

M K Bhadrakumar, samedi 24 mai 2008

Le pétrole et la pro­li­fé­ration nucléaire font un mélange détonant. Mais ils ne forment qu’une facette de la panne de la stra­tégie de Bush vis-​​à-​​vis de l’Iran. Cette panne est totale.

Mardi dernier, tandis que le pré­sident des Etats-​​Unis, George W. Bush, quittait Washington pour une tournée de cinq jours au Moyen-​​Orient, l’agence de presse ira­nienne semi-​​officielle, Fars, a rap­porté que le pré­sident iranien, Mahmoud Ahma­di­nejad, avait indiqué que Téhéran pourrait envi­sager de réduire ses expor­ta­tions de pétrole. Le Ministre du Pétrole iranien, Gho­lam­hossein Nozari, a bien sûr apporté rapi­dement la cla­ri­fi­cation que Téhéran revoyait ses expor­ta­tions de pétrole et que, là aussi, une décision devait être prise sur une pos­sible aug­men­tation ou une pos­sible réduction.

Ni Ahma­di­nejad ni Nozari ont dit quoi que soit du style ’l’Iran revoie ses expor­ta­tions de pétrole en tant que telles’ (qui excèdent 4,2 mil­lions de barils par jour, son niveau le plus élevé depuis la révo­lution isla­mique de 1979). Cela n’a pas empêché le prix du pétrole de s’affoler et d’atteindre le record de 126 dollars le baril, le temps pour Bush d’atterrir dans la région du Golfe Persique.

On s’attendait à ce que Bush fasse pression sur l’OPEP (Orga­ni­sation des Pays Expor­ta­teurs de Pétrole) pour qu’elle avance sa pro­chaine réunion, afin d’accroître la pro­duction de pétrole. (La pro­chaine réunion de l’OPEP est pro­grammée pour sep­tembre pro­chain, afin de décider de sa poli­tique d’exportation de pétrole). Stephen Hadley, le conseiller à la sûreté nationale des Etats-​​Unis, avait déclaré que Bush dirait au Roi Abdallah d’Arabie Saoudite que les pays expor­ta­teurs de pétrole devrait consi­dérer qu’il est dans leur intérêt de "prendre en compte la santé écono­mique de leurs clients qui payent des prix élevés". En fait, lorsqu’ils se sont ren­contrés ven­dredi dernier, Bush s’est rendu compte que le roi saoudien ne se lais­serait pas persuader.

Pendant ce temps, Nozari entrait à nouveau en scène. Voici ce qu’il a dit à l’agence Fars, "Je pense qu’une réunion [d’urgence] de l’OPEP n’est pas néces­saire. Pourquoi devrait-​​il y avoir une telle réunion lorsque les prix montent ? Les membres de l’OPEP uti­lisent actuel­lement leur pleine capacité et appro­vi­sionnent le marché … Avec un pétrole à 126 dollars, ceux qui ont du pétrole seraient mal­avisés de ne pas satis­faire la demande". Nozari a ensuite ajouté, "Je pense que ce n’est pas le pétrole qui devient plus cher, mais que c’est le dollar qui devient meilleur marché".

Il aurait été inima­gi­nable il y a cinq ou six ans qu’un pré­sident des Etats-​​Unis en visite reçoive ouver­tement une telle rebuffade au Moyen-​​Orient. Les échanges du week-​​end dernier ont révélé l’étendue du déclin de la domi­nation des Etats-​​Unis au Moyen-​​Orient, tout au long de l’administration Bush. Il ne fait aucun doute que le pétrole se trouve au centre de ce déclin. Le prix du pétrole qui a aug­menté en cascade a conduit à un transfert massif de res­sources vers les pays expor­ta­teurs de pétrole. L’Iran est l’un des prin­cipaux bénéficiaires.

L’accumulation énorme de richesse permet à l’Iran d’exercer une influence régionale et garantit qu’il n’y pra­ti­quement rien que les Etats-​​Unis peuvent faire pour stopper son ascension en tant que puis­sance régionale. Ven­dredi, Goldman Sachs, dans un compte-​​rendu, a prédit que le pétrole bon­dirait au niveau de 140 dollars d’ici juillet. "Les pers­pec­tives à court-​​terme pour le prix du pétrole conti­nuent d’être haus­sières", a déclaré Goldman Sachs. Les inves­tis­seurs se ruent sur le marché du pétrole, pour se pro­téger contre la chute du dollar. Le Wall Street Journal a rap­porté que les Ira­niens ont, en ce moment, environ 25 mil­lions de barils de brut lourd en stock — à peu près deux fois le quantum des impor­ta­tions jour­na­lières des Etats-​​Unis — dans des bateaux-​​citernes au large du Golfe Persique.

Le ministre russe des affaires étran­gères Sergueï Lavrov a sou­ligné ces réa­lités du nouvel ordre régional lorsqu’il a enjoint les grandes puis­sances, der­niè­rement, à "mettre sur la table des pro­po­si­tions concrètes garan­tissant la sécurité de l’Iran et lui garan­tissant une place égale et digne dans une confé­rence pour résoudre tous les pro­blèmes des Proche-​​ et Moyen-​​Orients".

Lavrov n’est pas seul à réfléchir en mode rapide. Les spé­cia­listes amé­ri­cains réa­lisent aussi qu’une nou­velle réflexion concernant la forme que peut prendre un Iran nucléaire est néces­saire. Pour l’essentiel, cela se ramène à mettre en lumière les limites de la puis­sance amé­ri­caine. Un expert amé­ricain de premier plan sur l’Iran, Ray Takeyh, directeur de recherche au très influent Council on Foreign Rela­tions [Groupe de réflexion qui conseille de Dépar­tement d’Etat depuis 60 ans], a pris le taureau par les cornes lorsqu’il a suggéré der­niè­rement que le temps était venu pour les Etats-​​Unis "d’admettre la capacité intrin­sèque ira­nienne d’enrichissement de taille consi­dé­rable" et à la place de se concentrer sur les moyens de rendre certain que "les acti­vités fâcheuses" n’aient pas lieu à l’intérieur du péri­mètre de son infra­structure nucléaire.

La semaine der­nière, tandis que Bush se trouvait dans le voi­sinage de l’Iran, Takeyh a écrit, "L’Iran a élaboré un appareil nucléaire et enrichit l’uranium. Il est impos­sible de revenir en arrière. Au lieu de remettre en vigueur un ensemble de mesures inci­ta­tives que l’Iran rejète depuis long­temps ou de lancer des appels à un châ­timent mili­taire qui n’inquiète per­sonne dans la hié­rarchie du pays, les Etats-​​Unis et leurs alliés euro­péens seraient bien avisés de négocier un arran­gement qui satis­ferait au moins quelques-​​unes de leurs exigences".

C’est vrai, le pétrole et la pro­li­fé­ration nucléaire font un mélange détonant. Mais ils ne forment qu’une facette de la panne de la stra­tégie de Bush vis-​​à-​​vis de l’Iran. Cette panne est totale. Durant sa tournée, Bush n’a pas arrêté d’essayer d’obtenir du soutien pour sa poli­tique d’endiguement de l’Iran. Cependant, les pays de la région restent cir­cons­pects. Les voisins arabes de l’Irak refusent de s’impliquer dans le bourbier que connaît ce pays, malgré leurs jéré­miades constantes que l’influence ira­nienne en Irak a atteint un niveau into­lé­rable. Ils ne se per­met­tront pas de s’aligner sur tout effort sup­plé­men­taire de l’administration pour se mesurer à l’Iran. Tout en cri­ti­quant l’Iran en privé auprès de leurs inter­lo­cu­teurs amé­ri­cains et en les exhortant à prendre des "contre-​​mesures", ils se couvrent, prenant en compte que le pro­chain pré­sident amé­ricain pourrait très bien s’engager dans des pour­parlers sans condition avec l’Iran.

Les déve­lop­pe­ments au Liban ont révélé un peu plus que l’administration Bush n’a aucun plan opé­ra­tionnel pour faire face [à la situation]. Si l’on doit croire la lettre d’information de Coun­ter­Punch, dont le siège se trouve à Washington, une inter­vention israé­lienne pla­nifiée (avec l’approbation des Etats-​​Unis) durant les der­niers combats au Liban a dû être annulée à la der­nière minute sur la base de ren­sei­gne­ments que le Hez­bollah ripos­terait mas­si­vement. Selon le point de vue de la com­mu­nauté amé­ri­caine des ren­sei­gne­ments, Tel Aviv aurait été la cible "d’approximativement 600 mis­siles du Hez­bollah dans les pre­mières 24 heures, en représailles".

Coun­ter­punch dit que l’administration Bush a eu les jetons, après avoir "ini­tia­lement donné le feu-​​vert" aux plans concernant une inter­vention mili­taire israé­lienne dans le camp des milices sou­tenues par les Etats-​​Unis. "La mise déroute des milices par le Hez­bollah à Beyrouth-​​Ouest, plus la peur des repré­sailles sur Tel Aviv, ont obligé à annuler l’attaque [israé­lienne] de soutien [aérien]".

Sans sur­prise, les chefs de guerre libanais, que l’administration Bush a laissés tomber, ont beaucoup de colère et d’amertume. Le Premier ministre Fouad Siniora voulait démis­sionner et les Saou­diens ont dû le dis­suader de le faire. Le résultat est simple à voir : l’équilibre poli­tique s’est déplacé en faveur du Hez­bollah et les milices pro-​​occidentales ont été humi­liées. Plus important, il y a l’alliance impro­bable qui s’est formée entre le Hez­bollah et l’armée liba­naise (que l’administration Bush a aidé au rythme de 400 mil­lions de dollars au cours des deux der­nières années).

Les impli­ca­tions régio­nales sont tout aussi impor­tantes. L’Arabie Saoudite et l’Egypte sou­tiennent les efforts de médiation de la Ligue Arabe, se dis­tançant des dénon­cia­tions étasu­niennes contre l’Iran et la Syrie. Ces deux poids lourds arabes ne seraient pas à l’aise avec l’ombre de l’influence ira­nienne qui s’étend au Liban, mais ils réa­lisent en même temps que l’Iran est une puis­sance régionale avec laquelle ils ont besoin de s’entendre.

Pour citer le célèbre essayiste bri­tan­nique et spé­cia­liste du Moyen-​​Orient, Patrick Seale, "Les Etats du Golfe en par­ti­culier com­mercent très bien avec l’Iran et sont le foyer d’une popu­lation ira­nienne impor­tante. Ils ne veulent pas isoler l’Iran ou saper son économie, comme les Etats-​​Unis et Israël aime­raient qu’ils le fassent. Il semble clair qu’une com­pré­hension et une confiance plus grandes entre l’Arabie Saoudite et l’Egypte, d’un côté, et l’Iran et la Syrie, de l’autre — libres de l’interférence étasu­nienne et israé­lienne —, feraient beaucoup pour faci­liter la voie liba­naise vers la paix et la sécurité".

Bref, l’administration Bush n’a pas non plus de Plan B concernant le Liban. La médiation de la Ligue Arabe a froi­dement ignoré l’insistance des Etats-​​Unis à ouvrir un dossier libanais au Conseil de Sécurité des Nations-​​Unies et mettre la Syrie et l’Iran au pilori. Tout ce que les res­pon­sables amé­ri­cains pou­vaient faire était de continuer à grom­meler leur scep­ti­cisme sur les pers­pec­tives des pour­parlers inter-​​libanais à Doha sous les aus­pices de la Ligue Arabe.

Cependant, l’échec de l’administration de George W. Bush à repousser l’influence de la Syrie et de l’Iran au Liban paraît bien déri­soire en com­pa­raison avec l’évanouissement de son "pro­cessus de paix israélo-​​palestinien". Celui-​​ci pendait comme la croix de l’albatros [1] au cou de Bush pendant sa tournée au Moyen-​​Orient. La cré­di­bilité du Pré­sident pales­tinien Mahmoud Abbas a beaucoup souffert : le Fatah a été éliminé de Gaza et le Hamas a gagné un terrain consi­dé­rable en Cis­jor­danie après sa conso­li­dation à Gaza. C’est pourquoi il n’y a eu aucun preneur lorsque Bush a déclaré ven­dredi à l’auditoire arabe de Charm El-​​Cheikh, en Egypte, "Toutes les nations de la région doivent se mettre ensemble pour affronter le Hamas, qui tente de saper les efforts de paix avec des actes conti­nuels de terreur et de violence".

En tout cas, les Arabes recon­nais­saient l’irréalité de la rhé­to­rique anti-​​Hamas de Bush : seulement deux jours aupa­ravant, le Hamas avait annoncé qu’il enverrait une délé­gation lundi en Egypte pour un nouveau tour de dis­cus­sions avec les média­teurs. Le quo­tidien israélien Ha’aretz a rap­porté dimanche que plu­sieurs anciens res­pon­sables mili­taires et de la sûreté — dont l’ancien chef du Mossad, Ephraïm Halevi, l’ancien chef de l’armée, Amnon Lipkin-​​Shahak, et l’ancien com­mandant des troupes à Gaza, Shmuel Zakai — ont écrit au gou­ver­nement il y a un mois, sou­tenant des pour­parlers indi­rects avec le Hamas et exprimant leur oppo­sition à toute attaque à grande-​​échelle sur Gaza.

Ils ont écrit : "Recon­naissant que mettre un terme au régime du Hamas à Gaza n’est pas un objectif réa­liste et que réins­taller le Fatah dans la Bande de Gaza à la force des baïon­nettes n’est pas dési­rable … des négo­cia­tions non-​​publiques, par l’intermédiaire de l’Egypte ou de tout autre, accep­table pour les deux camps, devraient avoir lieu avec le Hamas ".

Encore et tou­jours, durant la tournée de Bush au Proche-​​Orient, ce qui a fait surface était le sen­timent pal­pable que les Etats-​​Unis ont été pra­ti­quement mar­gi­na­lisés du Moyen-​​Orient qui est en train de prendre forme. Toute la rhé­to­rique de Bush ne pouvait pas cacher le fait que, même en ajoutant 300 mil­lions d’Américains aux 7 mil­lions d’Israéliens, il a échoué à réfuter l’érosion de la supré­matie régionale d’Israël.

Récemment, dans un article brillant, l’ancien ministre allemand des affaires étran­gères, Joschka Fischer, a sou­ligné que le centre de gravité de la puis­sance et de la poli­tique régio­nales, dans le sillage de la guerre d’Irak, s’est déplacée vers le Golfe Per­sique. Pour citer Fischer, "En effet, il est désormais qua­siment impos­sible de mettre en appli­cation une solution au conflit israélo-​​palestinien sans l’Iran et ses alliés locaux — le Hez­bollah au Liban et le Hamas en Palestine".

Le point essentiel est que l’échec his­to­rique de la guerre d’Irak reste encore à être plei­nement mesuré. Sur le plan régional, alors que la guerre d’Irak est inter­mi­nable, le détri­cotage de tout le système d’Etats qui ont été créés par le règlement franco-​​anglais après la chute de l’Empire Ottoman en 1918 est une situation lourde de consé­quences. La guerre d’Irak a déclenché la montée en puis­sance chiite et libéré des forces his­to­riques qui étaient restées enchaînées pendant des siècles. Sa signi­fi­cation géo­po­li­tique reste à réa­liser, tandis que le vent du chan­gement balaye toute la région.

Fischer a sou­ligné que la guerre d’Irak a mis fin de façon concluante au natio­na­lisme arabe laïc, qui était, sur le plan his­to­rique, d’inspiration euro­péenne. Dans son sillage, est apparu l’Islam poli­tique, qui cultive un natio­na­lisme "anti-​​occidental" et exploite les griefs sociaux, écono­miques et culturels, et les combine avec une ferveur révo­lu­tion­naire pour se confronter aux régimes auto­ri­taires, injustes et cor­rompus, qui n’ont pas de légi­timité popu­laire. Les Isla­mistes pilotent cette ten­dance de la "moder­ni­sation", tandis que le futur de l’Islam poli­tique reste loin d’être clair.

De même, la Chine a aussi fait son appa­rition sur l’échiquier du Moyen-​​Orient, rendant le déclin de la domi­nation amé­ri­caine sur la région de plus en plus dif­ficile à arrêter. Curieu­sement, la veille de l’arrivée de Bush au Moyen-​​Orient, un spé­cia­liste chinois de premier plan, Weiming Zhao, pro­fesseur à l’Institut des Etudes sur le Moyen-​​Orient à l’Université des Etudes Inter­na­tio­nales de Shanghai, a écrit avec beaucoup d’assurance : "La Chine a un intérêt consi­dé­rable au Moyen-​​Orient et tout chan­gement de la situation là-​​bas affectera la sécurité éner­gé­tique de la Chine … Par consé­quent, la position de base de la diplo­matie chi­noise restera pendant long­temps d’être plus attentive au déve­lop­pement de la situation au Moyen-​​Orient, d’être plus pré­oc­cupée par les affaires du Moyen-​​Orient et d’établir des rela­tions plus étroites avec les pays du Moyen-​​Orient".

La tournée de Bush a exposé que les Etats-​​Unis n’ont hélas pas de stra­tégie moyen-​​orientale pour répondre à ces nom­breuses ten­dances. Il semble que tout du long, l’administration Bush n’a fait que pré­tendre en avoir une. Un défi redou­table attend le pro­chain pré­sident des Etats-​​Unis.

[1] allusion au poème épique , ’The Rime of the Ancient Mariner’, de Samuel Taylor Cole­ridge (17721834) dans lequel le héros tue un albatros, considéré tra­di­tion­nel­lement comme un présage de bonne fortune par les marins. De ce fait il lui arrive des tas de mésa­ven­tures, jusqu’à ce qu’il recon­naisse publi­quement son crime en portant l’oiseau mort autour de son cou !"